Chapitre 135
< — Pour toujours — > (2)
Boris Elliot avait dix-huit ans et était le plus jeune des chevaliers sous les ordres du Duc de Taran. Il était le fils du capitaine Caliss Elliot. Aujourd'hui, il était arrivé dans la Capitale avec une mission très importante. C'était sa première fois dans la Capitale. Il essayait de rester vigilant, mais il se détendait sans cesse, regardant autour de lui la bouche bée.
« Boris. »
Boris découvrit un visage familier venant l'accueillir et afficha un large sourire.
« Venir jusqu'ici tout seul, tu as fait du bon travail. » (?)
« Non. Je devrais être capable de faire au moins cela. » (Boris)
« Je suis venu jusqu'ici tout seul ! J'ai bien travaillé ! » pouvait-on lire sur le visage de Boris. Dean ravala un rire. Lorsqu'il avait vu Boris pour la première fois, ce n'était qu'un petit garçon de dix ans. Sans qu'il s'en rende compte, le garçon avait grandi à ce point, et c'était fascinant.
Boris ne cessait de s'agiter d'excitation dans la calèche qui se dirigeait vers la résidence du Duc. Il tripotait fréquemment sa poitrine, comme s'il craignait que quelqu'un ne lui vole le message caché contre lui. Il était évident pour quiconque que son attitude était celle de quelqu'un qui transportait quelque chose de précieux. S'il marchait dans les rues de la Capitale, il serait assurément la cible des pickpockets.
Dean pouvait deviner approximativement le contenu du message que Boris choyait tant. Il s'agissait de nouvelles concernant la soumission des barbares. C'était à peu près le moment de l'événement annuel.
« Tout va bien dans le Nord ? »
« Roam va bien, mais il semble que quelque chose se soit produit près de la frontière barbare. Mon père est à la frontière depuis un bon moment déjà. »
« C'est vrai ? Le capitaine a-t-il envoyé un mot en particulier ? »
« Il n'a rien dit de particulier, il a seulement demandé si je serais en mesure de participer lorsqu'il y aurait une expédition militaire. Et ensuite, il m'a dit de transmettre un message au seigneur. »
Dean fut surpris.
« À quoi pense le Capitaine ? Ce gamin dans la soumission du Nord ? Déjà ? »
Le Capitaine était un père strict. Mais tout de même, c'était trop tôt. De toute façon, Boris suivrait les traces du Capitaine pour rejoindre l'escouade des chevaliers d'élite. Quelques années de plus ne seraient pas de trop. Pour Dean, ils n'avaient pas besoin du garçon sur ce champ de bataille déjà atroce.
Depuis des générations, la maison du Duc de Taran possédait un groupe de chevaliers appelés « l'élite ». Ce n'était pas un poste officiel. Ils étaient traités comme n'importe quel autre chevalier. Cependant, seuls les chevaliers d'élite pouvaient accompagner le Duc une fois par an lors d'une expédition punitive pour discipliner et soumettre les barbares du Nord. L'histoire des chevaliers d'élite remontait à très longtemps. Depuis des générations, le chef de la famille Taran choisissait personnellement les chevaliers qui l'accompagneraient pour la soumission directe des barbares. Hugo ne choisissait que dix personnes pour faire partie de l'élite.
Dean se souvint à quel point il s'était senti submergé lorsqu'il avait été choisi pour la première fois en tant qu'élite. Il n'était pas issu d'une lignée de chevaliers, et il avait été sélectionné aux côtés de Roy, bien qu'il fût un roturier. C'était un honneur de devenir un membre de l'élite. Tous les autres chevaliers de la maison ducale enviaient ce poste. C'était la preuve que l'on avait reçu la confiance du Duc, sans égard pour le rang ou la richesse. Et les chevaliers qui devenaient membres de l'élite gagnaient en compétence. Lorsqu'ils partaient en expédition, le Duc leur enseignait personnellement l'art de l'escrime pendant la campagne.
« ...Ce gamin pourra-t-il le supporter ? »
Contrairement à son apparence, le garçon était intérieurement assez robuste. Dean pouvait imaginer à quel point le Capitaine avait bien formé son fils. Probablement parce qu'il observait le garçon depuis son enfance, Dean s'inquiétait pour lui.
Il existait une règle non écrite parmi les chevaliers d'élite. Tout ce qui se déroulait durant la soumission devait être gardé sous silence jusqu'à la mort. Si l'apparence glorieuse des chevaliers d'élite était la lumière, alors la partie cachée était les ténèbres.
Le Duc était extrêmement cruel lorsqu'il soumettait les barbares. Dans les guerres entre nations et territoires, il se contentait de les décapiter d'un seul coup et de jeter la tête au loin, mais lorsqu'il était accompagné uniquement des chevaliers d'élite, il ne procédait pas aussi proprement. Il leur tranchait les membres, écrasait leurs crânes sous son pied, les éviscérait après les avoir ouverts, leur arrachait le cœur à mains nues. Et même ainsi, ses yeux rouges étaient si terriblement froids qu'ils faisaient penser qu'il serait moins effrayant s'il se déchaînait dans une soif de sang.
Il n'était pas étonnant que les chevaliers d'élite deviennent si forts. N'importe qui finirait ainsi après avoir traversé un tel bain de sang. De plus, avec le temps, on commençait à avoir des nerfs d'acier et à ne plus être surpris par ce qui restait à un niveau tolérable.
Un jour, alors qu'ils revenaient d'une expédition de soumission et qu'ils avaient établi le campement, Roy posa une question au Duc. C'était une question que seul Roy pouvait poser.
[Monseigneur. Pourquoi laissez-vous votre épée de côté pour les déchiqueter à mains nues ? Est-ce là votre passe-temps ?]
Tout le monde se figea. Ce fils de... Il ne sait donc pas faire la différence entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas ? Intérieurement, ils déversèrent un flot d'insultes tout en observant le visage de leur seigneur.
Contre toute attente, le Duc ne montra pas beaucoup de réaction. Après un court silence, il répondit brièvement.
[Tuer me procure des sensations. Sinon, j'ai l'impression d'être un monstre, car je ne ressens rien.]
Même l'indélicat Roy ne chercha pas à poser d'autres questions.
Dean trouva que le visage inexpressif du Duc, alors qu'il prononçait ces mots, semblait empreint de douleur. Et après cela, étrangement, il ne fronça plus les sourcils face aux actions meurtrières extrêmement cruelles du Duc. Il en était venu à les considérer avec apathie comme la loi naturelle de la jungle, tout comme on observe un loup en train de traquer ses proies.
< — Pour toujours — > (2)
« Fils de Sir Elliot. Nous vous avons causé bien du souci en vous faisant venir jusqu'ici. »
En regardant l'homme aux cheveux sombres assis derrière le bureau, Boris serra ses poings tremblants.
« Non, monseigneur ! Cela n'a été aucun souci ! »
Boris était totalement incapable de trouver une salutation appropriée. Son esprit était paralysé. Alors qu'il se tenait là, aussi raide que possible, Dean lui donna une tape dans le dos, le tirant brusquement de sa transe. Boris sortit précipitamment le message de la poche intérieure de sa veste et le tendit au Duc.
Le contenu du message de Callis Elliot portait principalement sur la frontière et quelques nouvelles du Nord. La partie la plus importante du message concernait les mouvements des barbares. Les barbares étaient un groupe tribal qui bordait la majeure partie de la zone nord de Xenon, laquelle constituait le territoire de Taran.
Ils descendaient fréquemment de la frontière pour piller tout ce qui leur tombait sous la main. Il existait des centaines de petites tribus barbares, si bien qu’il n’y avait pas de cible claire contre laquelle faire la guerre. Chaque fois que la bande de pillards était prise sur le fait, les autres tribus niaient toute connaissance de leurs actes et prétendaient ne pas être impliquées.
Comme les barbares étaient des cavaliers, la vitesse à laquelle ils attaquaient et se repliaient était instantanée. Leur unique but étant de piller de la nourriture, dès que la situation tournait légèrement en leur défaveur, ils prenaient rapidement la fuite. Pour eux, l’honneur ou la chevalerie n’existaient pas.
« À quand remonte la dernière soumission ? » (Hugo)
« Il y a un an et deux mois. »
« Il est donc temps de nettoyer ces nuisibles. »
Ce murmure indifférent était imprégné d’une épaisse odeur de sang.
Afin de stopper les pillages et d’empêcher les barbares de prendre trop d’ampleur, le Duc dépêchait régulièrement des chevaliers et les menait au combat, en se plaçant personnellement en première ligne. Dans le pays, on croyait que le Duc de Taran protégeait la nation contre les barbares. Cette croyance n’était pas fausse, mais elle n’était pas vraie non plus.
Le Duc ne poussait pas les barbares dans leurs derniers retranchements. Bien qu’il eût la capacité, s’il s’y résolvait sérieusement, de partir en guerre et de les anéantir totalement au point qu’ils ne pourraient plus causer de problèmes pendant les décennies à venir, le Duc ne le faisait pas. Les barbares étaient un mal nécessaire pour le Duc de Taran.
Les barbares devaient exister pour que la famille Taran ait une raison d’être. Tant que ces barbares gênants subsistaient, personne ne pouvait toucher à la famille Taran sans réfléchir.
La pièce secrète de la famille Taran contenait les enseignements des ancêtres sur la manière de gérer les barbares. Premièrement, ne pas laisser les barbares trouver une figure centrale pour fonder une nation. Deuxièmement, ne pas trop affaiblir les forces barbares.
C’étaient là des principes qui n’avaient jamais été ébranlés jusqu’à présent. Jusqu’ici, c’était un savoir dont les chevaliers d’élite étaient informés. Mais il existait un autre secret, connu uniquement du chef de la famille Taran. Les barbares étaient des sacrifices destinés à apaiser la folie coulant dans le sang des Taran.
Sous le prétexte de protéger la nation par la guerre, ils pouvaient tuer autant qu’ils le désiraient. Depuis de nombreuses générations, le chef de la famille Taran utilisait cette méthode pour réprimer leur soif instinctive de sang. Et ce sang maudit coulait également dans les veines d’Hugo. Même sans son écœurant secret de naissance, Hugo se demandait parfois s’il était vraiment humain.
« Un an et deux mois, hein. Je n'ai jamais passé plus d'un an sans tuer quelqu'un. »
La soif impatiente qui habitait son corps ne pouvait être apaisée sans voir le sang couler. S'il tenait une femme dans ses bras, cela se calmait dans une certaine mesure, mais même cela avait ses limites. Pourtant, en ce moment, son état était excellent. Son désir de meurtre ne montait pas en flèche. Au contraire, il était agacé. Il aurait probablement suffi d'envoyer les chevaliers, était-il vraiment nécessaire qu'il s'y rende en personne ? Le problème était que le contenu du message de Calliss était inquiétant.
« Ils ont une figure centrale et sont en train d'intégrer les tribus... »
Le fait qu'ils soient confrontés à un ennemi plus puissant si les barbares parvenaient à fonder une nation n'était qu'un problème secondaire. Le souci majeur était que traiter avec les barbares deviendrait alors une affaire d'État à État. Si cela se produisait, la famille Taran aurait moins de marge de manœuvre pour intervenir. Et par conséquent, l'influence de la famille Taran diminuerait. Hugo ne pouvait pas laisser cela arriver.
Il ne pouvait pas transmettre la famille Taran à Damian avec une puissance moindre que celle qu'elle possédait actuellement. Sinon, où serait sa dignité de père ?
* * *
Hugo convoqua les chevaliers ayant un rang supérieur à celui de chef de division dans son bureau.<sup>[1]</sup> Il assigna des tâches aux chevaliers chargés de protéger sa femme, à ceux qui resteraient dans la Capitale, et à ceux qui rejoindraient les rangs pour l'expédition punitive.
« Dean. J'ai besoin que tu continues ton travail ici. »
« Oui, monseigneur. »
Dean répondit sans poser de questions. Il était chargé de protéger Madame dans la Capitale.
« Monseigneur. »
Roy leva la main.
« Je veux rester dans la capitale. »
Tous les regards braqués sur Roy semblaient dire : « Quel caprice lui a pris aujourd'hui ? ». C'était pourtant le même homme qui, à chaque fois qu'ils partaient soumettre les barbares, se montrait le plus enthousiaste et se précipitait au front. Ils savaient tous à quel point il avait été contrarié de ne pas pouvoir participer l'année dernière, retenu par son devoir de garde auprès du Prince héritier.
« Encore toi. »
Pensant que Roy n'avait pas abandonné sa fâcheuse habitude d'irriter les gens pour les provoquer en duel sans raison et de blesser des innocents, le regard de Hugo se fit féroce. Il pensait que Roy resterait tranquille après la fête du couronnement, mais il semblait que son corps le démangeait.
En voyant l'expression menaçante dans les yeux de son seigneur, Roy tressaillit et ajouta rapidement :
« Je veux dire que je m'occuperai de la garde de Madame. Ce n'est pas que je m'inquiète de l'incapacité de Dean à le faire. C'est juste que tout le monde fait des allers-retours dans le Nord, mais si Dean continue de rester dans la capitale, il va perdre son côté sauvage. »
« ... tu veux dire qu'il va perdre son instinct guerrier. »<sup>[2]</sup>
Lorsque Hugo le corrigea, les chevaliers éclatèrent de rire. Roy ne parut pas honteux ; au contraire, il parla avec vantardise.
« Un homme ne devrait pas se soucier de ces détails. »
Hugo se demanda s'il ne devrait pas suspendre la discussion pour aller corriger ce garnement.
« De plus, il est bien préférable que je sois ici quand le seigneur n'est pas là. Compétences mises à part, Dean est trop rigide. Même s'il arrivait quelque chose à Madame, il commencerait certainement par dire : "Vous ne pouvez pas faire ça". »<sup>[3]</sup>
L'expression de Dean se figea tandis que les autres chevaliers luttaient pour ne pas rire, les épaules tremblantes.
« Quant à moi, je vais commencer par leur donner une bonne correction. Je n'en ai peut-être pas l'air, mais j'ai protégé Sa Majesté pendant plus d'un an. Je vous le dis, je lui ai sauvé la vie, vous savez. »
Regardez-moi, je suis tellement génial. En voyant l'air triomphant de Roy, Hugo laissa échapper un soupir. Qui sait où ce type avait jeté son âge, il n'y avait aucun signe d'amélioration dans ses agissements puérils. Hugo avait abandonné ; Roy ne changerait probablement jamais.
« Dean. Qu'en penses-tu ? »
« La suggestion de Roy est sensée. En matière de flexibilité, personne n'est meilleur que lui. Je suivrai vos ordres, mon seigneur. »
Hugo était inquiet. Les compétences de Roy étaient exceptionnelles, mais son plus gros problème était son imprévisibilité. Personne ne savait jamais où il se trouvait ni ce qu'il faisait. Hugo avait entendu dire que Roy était surnommé le Chien fou. C'était vraiment un bon surnom pour ce garnement.
« S'il reçoit l'ordre de faire quelque chose, il le fait sans hésiter. »
Le problème, c'est qu'il ne se souciait ni des moyens ni de la méthode. À bien y réfléchir, les moyens et la méthode utilisés pour protéger sa femme importaient peu. Même si Hugo craignait que Roy ne cause des ennuis aux côtés de son épouse, il était rassuré de confier la sécurité de celle-ci entre les mains de Roy. Il ferait un garde du corps redoutable.
Ses inquiétudes apaisées, Hugo confia la garde de sa femme à Roy, et Dean rejoignit les rangs des chevaliers pour l'expédition punitive.
Coin du traducteur :
[1] Honnêtement, je ne sais pas trop comment traduire ceci [조장급]. D'après mes recherches, ce n'est pas un titre. Plutôt une sorte de chef d'équipe.
[2] La blague disparaît dans la traduction. Le mot pour [côté sauvage] est yaseong tandis que le mot pour [instinct de combat] est taseong. Roy les a confondus.
[3] « Tous ses trous bouchés ». Il veut dire que Dean est trop rigide/trop coincé. C'était la meilleure traduction, bien qu'assez libre, pour conserver un tant soit peu la plaisanterie.