Chapitre 122
< — Souvenirs de Mère — > (1)
Traductrice : Miss Ruby
Il n'y avait pas grand-chose à dire entre un grand-père et une petite-fille qui se rencontraient pour la première fois. Après s'être salués maladroitement, ils commencèrent à converser assez facilement autour du sujet commun qu'était « Amanda ». Le père se souvenait de sa fille, et la fille se souvenait de sa mère. Ils trouvèrent des points communs et des différences, et rirent même à l'occasion.
« Le pendentif. Est-ce que vous le cherchez ? » (Lucia)
Lucia pensait que son grand-père l'interrogerait à propos du pendentif. Mais même après avoir discuté pendant un moment, il n'avait rien dit, alors elle aborda le sujet la première.
« ...L'avez-vous en votre possession ? »
Le Comte parut un peu surpris, mais sa réaction fut plus calme que ce à quoi Lucia s'attendait. Le pendentif problématique que sa mère avait emporté avec elle lorsqu'elle s'était enfuie. C'était la raison pour laquelle Lucia avait pu rencontrer son oncle dans son rêve.
[Le pendentif est un héritage transmis dans la famille du Comte Baden depuis des générations. J'ai découvert plus tard que ma sœur l'avait pris avec elle lorsqu'elle s'était enfuie de la maison. Peut-être parce qu'elle se sentait coupable de l'avoir emporté, elle avait laissé une courte lettre dans le coffre-fort.] (Oncle)
[Que disait la lettre ?] (Lucia)
Son oncle s'éclaircit la gorge comme s'il était embarrassé et déclara :
[Elle disait qu'elle allait revenir avec un mari charmant.]
Il y avait donc eu une époque où sa mère était immature. Lucia était fascinée par les histoires qu'elle ignorait sur sa mère. Ainsi, elle rencontra son oncle à quelques reprises et, peu après, elle l'invita chez elle.
Le manoir du Comte Matin était assez vaste et semblait luxueux. Son oncle parut impressionné en observant les lieux. C’est peut-être à partir de ce moment-là qu’il commença à regarder Lucia différemment.
« Je ne l’ai pas sur moi en ce moment. » (Lucia)
Lorsque Lucia était enfant, il lui était arrivé de tomber d’un arbre et d’être gravement blessée. Sa mère avait confié le pendentif à un prêteur sur gages pour payer les soins médicaux de sa fille. Mais, incapable de rembourser la somme empruntée, elle n’avait pas pu récupérer le bijou à la date convenue. C’est ce que Lucia en avait déduit après avoir recoupé les faits plus tard.
Un jour, alors qu’elle faisait des courses avec sa mère, Lucia avait découvert un pendentif exposé dans la vitrine d’un prêteur sur gages.
[Maman, c’est le tien, n’est-ce pas ?] (Lucia)
[Mhm. Tu as raison. Je le laisse là pour quelque temps.]
[Pourquoi ?]
[Parce qu’il m’est précieux. Je ne veux pas le perdre.]
Après cela, Lucia voyait parfois sa mère s’arrêter devant la boutique. Sa mère avait l’air triste lorsqu’elle regardait le pendentif affublé d’une étiquette de prix.
Avec son esprit d’enfant innocent, Lucia pensa que sa mère serait contrariée si elle l’interrogeait davantage à ce sujet. Elle décida donc que, lorsqu’elle serait grande et qu’elle aurait gagné de l’argent, elle achèterait le pendentif pour l’offrir à sa mère. Mais après la mort de cette dernière, elle oublia l’existence du bijou.
Puis, vint un moment où elle dut se rendre dans une maison de vente aux enchères pour une commission du Comte Matin. C’était une journée de vente d’antiquités pour les nobles aux passe-temps peu communs. Le Comte Matin lui avait demandé d’enchérir et d’acquérir une boîte à bijoux au design unique qui devait y être présentée. Il semblait que ce fût un cadeau destiné à s’attirer les faveurs de quelqu’un.
Pourquoi devaient-ils rivaliser pour acheter toutes ces vieilleries ? Lucia ne pouvait le comprendre. La boîte à bijoux pour laquelle elle devait enchérir ne devait passer que plus tard, alors elle regarda la vente, assez longue, avec ennui. Lorsque le pendentif apparut comme objet de la vente, Lucia se réveilla. Elle sut immédiatement qu’il s’agissait du pendentif de sa mère.
Lucia oublia la raison initiale de sa venue à la maison de vente aux enchères. Elle n'avait plus qu'une idée en tête : récupérer le pendentif de sa mère, quel qu'en soit le prix. Elle participa activement aux enchères et finit par remporter le bijou. Comme d'autres concurrents convoitaient ce pendentif au design unique, Lucia ne parvint à l'obtenir qu'à un prix considérable.
Elle utilisa la majeure partie de l'argent que le Comte Matin lui avait donné pour l'écrin à bijoux, mais, tant elle était émue de tenir le pendentif entre ses mains, la crainte des conséquences s'envola de son esprit. Le pendentif fit resurgir avec vivacité des souvenirs oubliés depuis longtemps avec sa mère. À cet instant, Lucia ressentit une joie qu'elle n'avait pas éprouvée depuis très longtemps, suffisante pour oublier tous ses chagrins.
[Madame. Auriez-vous l'amabilité de me le revendre ?]
Un homme d'âge mûr s'approcha d'elle, lui barrant la route, et lui demanda brusquement de lui revendre le pendentif. C'était sa première rencontre avec son oncle.
[Ce pendentif est un héritage de ma famille.] (Oncle)
[Je crains de ne pouvoir le faire. Je n'ai aucune intention de le revendre. C'est un souvenir de ma mère.]
L'homme d'âge mûr se montra insistant. Tandis que Lucia discutait avec lui, ils finirent par parler de la manière dont le pendentif s'était retrouvé à la maison de vente aux enchères. Ils réalisèrent alors qu'ils connaissaient tous deux la même femme, en tant que sœur pour l'un et mère pour l'autre. C'était la première rencontre entre un oncle et sa nièce, et elle se produisait par une coïncidence incroyable.
Son oncle fut bouleversé et resta incapable de parler pendant un moment après avoir appris que sa jeune sœur était décédée. Son nez était légèrement rouge, mais il ne versa pas de larmes amères comme l'avait fait son grand-père. C'était là toute la différence entre un frère et un père.
[Ce pendentif est un trésor légendaire. Selon les paroles transmises dans ma famille de génération en génération, lorsque la famille est en crise, il la sauvera et la maintiendra en vie.]
Puisqu'il s'agissait d'un héritage si important, Lucia ne pouvait insister pour le garder. Elle se dit que si sa mère était en vie, elle aurait également voulu qu'elle le rende. Elle le donna donc à son oncle.
« Ma mère avait un besoin urgent d'argent, elle a donc dû le vendre. C'est un pendentif à la forme unique, je peux donc le retrouver facilement. » (Lucia)
Bien que Lucia ne l'ait plus en sa possession, elle savait quand et où il se trouverait lors de la vente aux enchères. Elle avait initialement prévu d'attendre, mais elle changea d'avis. Le futur qu'elle avait vu dans son rêve était en train de changer. Le pendentif pourrait ne pas être à la vente. Elle songea donc à se renseigner et à le chercher dans les marchés d'antiquités. La Lucia du présent avait le pouvoir de charger quelqu'un de cette recherche.
Dans son rêve, son oncle était très heureux de récupérer le pendentif. Il semblait accablé par la responsabilité de la famille et souhaitait s'appuyer sur une légende familiale superstitieuse.
Mais la réaction de son grand-père fut différente. Il sourit amèrement et secoua la tête.
« Tu n'as pas besoin de faire cela. Si ta mère en a fait bon usage, alors il a déjà bien servi. »
« J'ai entendu dire que c'était un héritage familial. N'est-ce pas précieux ? » (Lucia)
« Amanda a dit cela ? »
Lucia ne l'avait pas entendu directement de la bouche de sa mère, mais elle répondit : « Oui. »
« Quel héritage. Ce n'est qu'une vieille chose. »
Tous les membres de la famille Baden grandissaient en écoutant les légendes tissées autour de cet héritage. Quand d'autres les entendaient, ils croyaient sérieusement à cette histoire ridicule et gardaient le vieux pendentif comme un trésor.
Très jeune, le Comte avait lui aussi cru à la légende entourant l'héritage. Cependant, son père était décédé prématurément, il avait perdu sa femme et il avait enterré sa fille dans son cœur. À quoi servait une légende ?
Pour la crise de la famille ? Il y avait déjà eu de nombreuses crises et il y en avait une en cours, même à présent. Lorsque le Comte atteignit le crépuscule de sa vie, il réalisa l'indifférence des cieux. Il était trop vieux pour croire aux légendes.
« C'est juste... À quoi cela pourrait-il servir ? » (Comte)
Le Comte était venu dans la capitale pour récupérer son manoir tombé entre les mains d'autrui. Il avait pris la décision de demander une faveur, chose qu'il n'avait jamais faite de sa vie.
Mais dès qu'il apprit la mort de sa fille, tout devint futile. Les années qui s'étaient écoulées sans qu'il sache que sa fille était morte avaient été vaines. Pour quoi s'était-il efforcé de vivre ? Tout cela n'avait servi à rien.
« Tu as grandi magnifiquement. Merci d'avoir si bien grandi. »
Le Comte fut réconforté de voir la chair et le sang, la seule trace laissée par sa fille. Il se consola en se disant que, même si c'était tard, il avait pu entendre parler de sa fille et voir sa petite-fille dont il ignorait jusqu'à l'existence.
« Je suis désolé, père. Je suis fatiguée maintenant. Je veux me reposer. » (Comte)
Le Comte lâcha prise sur tout. Il abandonna son projet de demander de l'argent à son ami. Il renonça au manoir qui s'était transmis dans la famille depuis des générations.
« Vendons le titre. »
S'il utilisait des réseaux obscurs, il pourrait trouver quelqu'un pour acheter le titre. Le commerce de titres était strictement interdit par la loi, mais les transactions entre connaissances se pratiquaient encore. Un titre de comte pourrait en tirer un bon prix. Ce serait assez d'argent pour que ses deux fils puissent gagner leur vie. Il ne voulait pas transmettre à ses fils le fardeau qu'il avait porté toute sa vie.
« Je devrais y aller. »
Lorsque le Comte se leva, Lucia fut surprise et se leva à son tour.
« Vous partez ? Restez au moins pour le dîner... »
« C'est entendu. J'ai un rendez-vous ce soir. Nous nous reverrons la prochaine fois. Nous nous connaissons, alors nous pouvons nous voir à tout moment, n'est-ce pas ? »
« ...Oui. »
Alors que Lucia regardait son grand-père se retourner et se diriger vers la porte du salon de réception, ses yeux se remplirent de larmes. Elle le rencontrait pour la première fois de sa vie et ils n'avaient discuté que quelques instants, pourtant il ne lui semblait pas étranger ; c'était comme si elle le connaissait depuis toujours. Ce n'était pas une chose triste, alors pourquoi son cœur lui faisait-il si mal ?
Hugo l'enlaça et lui murmura à l'oreille :
« Je vais l'accompagner et je reviens tout de suite. »
Lucia hocha la tête, les yeux embués de larmes. Elle essuya ses yeux en regardant Hugo s'éloigner. Elle était reconnaissante qu'il soit là avec elle. En cet instant, elle était simplement reconnaissante pour tout.