Chapitre 115
< — Réalisation — > (3)
Lorsque Katherine et Lucia retournèrent dans la salle de bal, la Reine fit son entrée. Beth fut plus que surprise de voir les deux sœurs arriver ensemble pour la saluer. C’était une combinaison étrange. Intérieurement, elle craignait qu’elles n’aient eu des débuts plutôt difficiles lors de leur rencontre. Le caractère de la Duchesse ne l’inquiétait pas, c’était Katherine le problème.
« Duchesse. La Princesse Katherine a l’habitude de parler sans retenue. Je vous prie de l’excuser. »
Beth tenta d’excuser les maladresses de Katherine ; elle n’avait pas besoin de le constater par elle-même, c’était évident. La contre-attaque de Katherine ne se fit pas attendre.
« Votre Altesse la Reine manque d’énergie ces derniers temps. La journée d’hier a dû être éprouvante, je vois des ridules sous vos yeux. »
« Ho... ho-ho. Bien sûr. Je vieillis, après tout. »
Lucia réprima un sourire en observant Beth, qui souriait de force avec une veine saillante sur le front.
L’atmosphère de la fête battait son plein. Les musiciens prirent place et commencèrent à jouer des pavanes, des menuets et des passepieds en alternance. À chaque changement de morceau, les hommes et les femmes formaient des couples et gagnaient le centre de la piste libéré pour danser. L’une après l’autre, les nobles dames qui entouraient Lucia et la Reine s’éloignèrent après avoir reçu une invitation à danser. Katherine s’éclipsa elle aussi après avoir été sollicitée par un jeune homme.
« Me feriez-vous l’honneur de m’accorder une danse, belle dame ? »
Lucia regarda la main tendue vers elle, puis leva les yeux. C’était un homme qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Il semblait avoir la vingtaine bien entamée. Avec ses cheveux noirs et son sourire doux, c’était un homme séduisant qui dégageait une impression modérément favorable.
Dans un bal, accepter une invitation et danser n’était rien de plus qu’une conversation banale ; il n’était pas nécessaire de révéler son rang exact. Les nobles dames à ses côtés commencèrent à l’encourager en voyant qu’elle se contentait d’observer.
« Allez-y. La Duchesse se doit de danser en un jour pareil. »
« Oh oui. La danse élégante de la Duchesse rendra le bal plus intéressant. »
« C’est le Comte Yungran, il est très populaire auprès des célibataires. »
Qu’il soit populaire ou non importait peu à Lucia. Elle n’était là que pour assister à l’événement, mais elle ne pensait pas qu’il serait judicieux de rester trop passive. Lucia prit la main de l’inconnu et s’avança sur la piste. Un menuet commença. Lucia posa ses mains sur les épaules de l’homme et commença à se mouvoir lentement au rythme de la musique.
« Vous brillez, Milady, comme la plus éclatante et la plus élégante des fleurs aujourd’hui. Vous êtes vraiment magnifique. »
« ...Vous me flattez. »
Le compliment stéréotypé de l’homme ne sembla pas très intéressant à Lucia. La main de l’homme sur sa taille l’agaçait et l’odeur de son parfum lui était étrangère. Elle ne cessait de le comparer à son mari. Et son mari semblait avoir une longueur d’avance.
« On dirait que je suis sortie pour rien. »
Lucia regrettait déjà sa décision avant même que le couplet ne se termine. C’était trop ennuyeux. De plus, sa chaussure lui cisaillait le talon. Comme elle bougeait plus que d’habitude en dansant, elle semblait s’être blessée. À chaque pas, une douleur lancinante se faisait sentir, alors Lucia effaça progressivement toute expression de son visage.
L’atmosphère du bal était à son comble. Lorsque le Roi et d’autres personnalités importantes arrivèrent, la foule s’agita. Les invités s’inclinèrent profondément devant le Roi à son passage, en signe de respect. Le Roi traversa le chemin formé par la foule et s’approcha de la Reine. La Reine rendit hommage au Roi et salua ses vassaux.
Hugo chercha rapidement sa femme du regard, mais où qu’il porte ses yeux, il ne la vit pas près de la Reine.
« Où est ma femme ? »
À ses côtés, Kwiz esquissa un sourire ironique. La scène lui rappela son fils lorsqu’il cherchait sa mère. Beth sourit doucement et tourna la tête vers le centre de la salle.
« Oh non, Gong. Votre femme a été volée. » (Kwiz)
Kwiz expliqua la situation avec entrain.
« ...Je vois. »
« Je vais définitivement renvoyer cette femme. »
Hugo n’avait jamais changé d’avis aussi souvent en si peu de temps lors d’un recrutement. Il prit sa décision fermement dès qu’il vit la robe de sa femme. À partir d’aujourd’hui, la créatrice était renvoyée. Penser qu’elle ait pu faire porter un tel morceau de tissu à sa femme était inacceptable.
Comparé aux autres nobles dames, le décolleté de Lucia n’était pourtant pas excessif. Cependant, même si d’autres femmes dansaient nues, c’était différent pour Hugo. Ses yeux ne voyaient que sa poitrine exposée et la peau claire de son dos. Le collier étincelant couvrait presque son cou, entravant l’exposition autant que possible, mais ce n’était pas suffisant selon ses critères. Au contraire, la peau lumineuse sous le collier semblait encore plus voyante.
Sa femme était magnifique. Elle avait l’air noble et majestueuse. Mais en même temps, elle éveillait son désir. Hugo rendit son jugement selon ses principes très égoïstes. C’était un refus catégorique.
Si ce n’était pour ce type qui posait sa main sur la taille de sa femme et la faisait tourner, son humeur ne serait pas aussi exécrable. Hugo fixa silencieusement un couple — pour être exact, l’homme — parmi les nombreux qui dansaient au centre de la salle. Le premier menuet lui avait été volé. À un acte auquel personne n’accordait d’importance, Hugo donna une signification et brûla de colère et de choc.
L’expression de Kwiz était étrange alors qu’il observait Hugo, dont le regard était rivé au centre de la salle. L’expression du Duc était froide comme toujours tandis qu’il fixait sa femme. Kwiz pensa que le Duc de Taran était peut-être quelqu’un à qui il manquait une partie émotionnelle du cerveau. L’homme était avare d’émotions et son expression était toujours indifférente et froide. Cependant, récemment, le masque du Duc se fissurait dès que la Duchesse était impliquée. Son expression était extérieurement calme, mais quelque chose grondait manifestement à l’intérieur.
« C’est tout à fait sérieux. Que diable s’est-il passé dans le Nord cette dernière année ? »
Kwiz scruta attentivement la Duchesse dans sa robe bleue. Peu importe comment il l’observait, il ne trouvait aucun indice. Elle n’était pas laide, mais il ne ressentait pas le charme d’une tentatrice chez elle. Sa silhouette élancée pouvait stimuler les instincts protecteurs des jeunes hommes novices en la matière, mais pour ceux qui connaissaient un tant soit peu les femmes, ils étaient davantage attirés par des beautés voluptueuses et captivantes. C’était exactement le genre de femmes que le Duc de Taran avait fréquentées par le passé.
« À quoi penses-tu si sérieusement ? » (Kwiz)
« Je me demande si je dois tuer ce bâtard. » (Hugo)
L’atmosphère aux alentours se glaça instantanément. La prestance du Duc lorsqu’il avait géré le « Chien fou » Krotin la veille était encore fermement gravée dans l’esprit des gens. Dans ces mots anodins, ils sentirent la menace de mort. Leurs visages devinrent livides.
« Le Gong de Taran devient fou. »
Kwiz était nerveux. Son règne ne faisait que commencer et il faisait déjà face à une crise.
« ...Gong. Calme-toi. Veux-tu voir du sang couler lors de la célébration du couronnement de ce Roi ? »
Lorsque Kwiz parla sérieusement, Hugo se tourna légèrement vers lui, puis reporta son regard sur la salle de bal. Ce maudit menuet durait trop longtemps. Sa patience s’épuisait à mesure qu’il attendait la fin de la danse.
« Je plaisante. » (Hugo)
« ...Je préférerais que tu ne plaisantes pas de cette façon. »
C’était si effrayant qu’il en eut la chair de poule.
« Le clou du bal, c’est la danse. Pourquoi les jeunes sont-ils si conservateurs ? » (Kwiz)
« N’est-ce pas ? Il semblerait que je sois conservateur. Peut-être devrais-je jeter le gant une fois. » (1)
Hugo n’avait jamais défié quelqu’un en duel pour une raison aussi ridicule. Il pensait que c’était une entreprise bien inutile, mais il était tenté d’essayer.
« ... »
Cela ne revenait pas à dire autre chose qu’il allait tuer l’homme. Kwiz s’éclaircit la gorge à plusieurs reprises pour dissiper l’atmosphère lugubre. Juste à temps, le menuet prit fin. Il ne pouvait être plus soulagé. En voyant le Duc de Taran se diriger rapidement vers la Duchesse, Kwiz afficha une mine déconfite.
Un monde qui suivait un plan était assez ennuyeux. La variété, dans une certaine mesure, était le piment de la vie. Ce n’était qu’hier que Kwiz avait trouvé le changement du Duc intéressant. Cependant, au fil du temps, il sentait que ce n’était pas bon. C’était une variable trop importante. Ce n’était pas du tout prévisible.
« Ce n’est pas bon s’il se laisse trop emporter par ses sentiments personnels... »
Tout en s’inquiétant, Kwiz haussa les sourcils en balayant la foule du regard.
« Qui est ce bâtard ? »
Sa sœur, Katherine, n’était même pas venue saluer son frère à son arrivée, et pourtant, elle bavardait avec un inconnu effronté dans un coin. Kwiz appela immédiatement un serviteur.
Note du traducteur :
1. Rappel : « Jeter le gant » signifie lancer un défi.