Chapitre 105
< — Rencontres — > (3)
Traduit par : Miss Ruby
Édité par : ShadowDog
Les effets de l'alcool s'estompèrent rapidement. Lucia sortit de la salle de repos. Alors qu'elle parcourait le couloir, une femme de chambre s'approcha d'elle d'un pas pressé et inclina la tête.
« Son Excellence le Duc a envoyé cette servante, craignant que l'absence de la Duchesse ne se prolonge. »
Cela ne faisait que trente minutes qu'elle s'était retirée pour se reposer. Lucia se sentit embarrassée, craignant que les gens autour d'eux ne perçoivent ce geste comme inhabituel, le signe qu'il ne pouvait attendre et avait dû envoyer une servante la chercher.
« Allez lui dire que j'arrive. »
La servante s'inclina et retourna rapidement sur ses pas.
« Monsieur cherche toujours Milady. »
ajouta la servante qui l'accompagnait.
« Te moques-tu de moi ? »
« Non, Milady. Je n'oserais pas. Je dis cela parce que c'est beau à voir. Si je me marie un jour, je veux vivre comme Monsieur et Milady. »
Lucia ne fut pas dérangée par la flatterie teintée d'envie de la servante. Elle se demanda si, aux yeux des autres, ils formaient un si beau couple, et se sentit un peu exaltée. Sa relation avec lui était indéniablement au beau fixe ces derniers temps.
Bien qu'elle ait moins l'occasion de voir son visage que lorsqu'ils étaient dans le Nord, ils s'étaient rapprochés. Elle essaya de déterminer ce qui avait changé, mais rien de précis ne lui vint à l'esprit. Pourtant, étrangement, tout ce qu'il disait lui semblait si doux.
Lucia marchait d'un pas léger, mais dès qu'elle aperçut un groupe d'hommes conversant un peu plus loin, elle s'immobilisa.
La servante qui la suivait demanda : « Milady ? »
Lucia serra le châle dans sa main comme s'il s'agissait d'un bouclier. Elle régula sa respiration et reprit sa marche. Lorsqu'elle fut assez proche pour distinguer les visages, elle retint son souffle. Elle espérait pouvoir simplement passer son chemin.
Après quelques pas, l'un des hommes remarqua Lucia et ses yeux brillèrent de convoitise. Des frissons parcoururent tout son corps.
« Oh. Ne serait-ce pas la Duchesse ? Je suis plus que ravi d'avoir l'opportunité de saluer une personne aussi magnifique. »
Lucia ne pouvait ignorer cette salutation théâtrale. Si la Duchesse se montrait impolie lors de ses premiers débuts officiels dans la haute société, elle deviendrait la cible des commérages. Elle fut contrainte de s'arrêter et de faire face à cet homme écœurant. Elle se concentra pour maîtriser son regard afin que son expression ne se trahisse pas.
L'homme était à peine plus grand que Lucia. Il avait une silhouette trapue, un ventre proéminent comme celui d'une femme enceinte, et son visage gras était imprégné de cupidité. Sa bouche, étirée en un sourire, débordait de servilité. Ses yeux rusés trahissaient son empressement à profiter de quiconque détenait le pouvoir. C'était le mari de Lucia dans son rêve, l'homme qu'elle ne voulait même pas voir en songe(1). Le Comte Matin.
« Je suis le chef de la famille Matin et successeur du titre de Comte, Horio Matin. Hélas. Je vous avais aperçue de loin tout à l'heure, mais maintenant que je suis plus près, votre beauté brille encore davantage. J'ai un immense respect pour Son Excellence, le Duc de Taran. C'est un grand honneur de pouvoir saluer l'épouse du Grand Duc de Taran. »
Le Comte Matin remua la langue et se frotta les mains l'une contre l'autre tel un marchand cupide.
Lucia put identifier ses sentiments actuels. Du dégoût. Et de la peur. Dans son rêve, le Comte Matin était un mur de désespoir. Sa vie conjugale n'était que ténèbres. Néanmoins, si Lucia avait pu endurer tout cela, c'était parce qu'ironiquement, elle s'était mariée sans rien savoir. Si elle avait eu la moindre idée de ce qu'était un mariage normal, elle n'aurait pas vécu avec une telle résignation et une telle angoisse. Si le souvenir de son rêve était un cauchemar, alors son mariage actuel était une illusion qu'elle ne voulait pas briser.
Alors, en croisant le Comte Matin, elle fut saisie d'une terreur glaciale, comme si ses illusions volaient en éclats. Lucia éprouvait rarement des sentiments sombres envers autrui. Elle était du genre à balayer les choses légèrement tristes ou inconfortables. Cependant, elle haïssait le Comte Matin au plus haut point. C'était la raison pour laquelle elle avait mangé de l'armoise, s'était infligé l'infertilité et avait trouvé son mari pour le demander en mariage. Tout cela n'était qu'une lutte pour échapper à l'ombre que le Comte Matin projetait sur elle.
« Cet homme... a-t-il toujours été aussi petit ? »
Lucia s'était préparée à affronter le Comte Matin à tout moment. Bien qu'elle soit devenue Duchesse, une peur sourde subsistait au fond de son cœur. Pourtant, le Comte Matin qu'elle avait en face d'elle dans la réalité était si pitoyable. C'était un nain comparé à son mari, dont la carrure surpassait celle des chevaliers.
Son anxiété s'évanouit lorsqu'elle se souvint de son torse large et de son étreinte ferme. S'il donnait un seul coup de pied à cet homme, il s'envolerait au loin. D'une certaine manière, l'homme devant elle semblait si pathétique que sa peur s'estompa progressivement.
« Duchesse. Pourriez-vous, je vous prie, me donner une chance de saluer Son Excellence le Duc ? Il y a des personnes très distinguées à ses côtés, alors une personne insignifiante comme moi pourrait ne pas attirer son attention, mais je suis prêt à devenir les mains et les pieds de Son Excellence le Duc. Si vous m'en donnez seulement l'occasion, je n'oublierai jamais cette grâce. »
Bien souvent, Lucia ne parvenait pas à comprendre l'obsession anormale du Comte Matin pour le pouvoir. La famille Matin possédait son propre domaine, l'histoire familiale était profonde, il avait de quoi vivre et être satisfait de ses circonstances actuelles.
« Il est toujours le même. En effet, les gens ne changent pas facilement. » (Lucia)
Le Comte Matin s'était agité en tous sens comme si ses pieds brûlaient, mais il n'était qu'un grain vide que ni le Prince héritier ni le camp adverse ne désiraient réellement. En vérité, il ne faisait aucune différence pour l'un ou l'autre camp. Que ce soit par son pouvoir, sa richesse ou ses propres capacités, il ne pesait pas lourd.
Le Comte Matin ne voulait pas l'admettre, mais il était à bout de ressources. Peu importe ses efforts pour s'extraire de l'eau, il ne pouvait atteindre l'étang qu'il convoitait.
« C'est notre première rencontre, mais vous manquez de courtoisie. Si vous avez affaire à Son Excellence le Duc, adressez-vous directement à lui. »
Lucia parla avec un regard sérieux. Même en tant que Duchesse, son ton opposé à un noble Comte plus âgé lors de leur première rencontre était impoli. Lucia ne voulait plus jamais que cet homme lui adresse la parole. Elle détestait même voir son ombre.
Son destin funeste avec cette personne n'existait plus dans la réalité. Alors, elle parla délibérément sur un ton sec.
Lucia vit l'embarras et l'agacement passer dans les yeux sombres du Comte Matin. Dans son rêve, Lucia aurait tremblé de peur chaque fois que les yeux du Comte prenaient cet éclat. C'était le jour où ses entrailles se nouaient et où sa méchanceté se révélait.
Lucia se redressa. Elle espérait paraître arrogante et passa devant lui. Son cœur était un peu nerveux, mais elle se sentait extrêmement soulagée, comme si un poids qui lui oppressait la poitrine venait d'être soulevé.
Lucia se mordit les lèvres car elle sentait qu'elle allait rire. Elle réalisa qu'à partir de maintenant, elle était véritablement libérée du cauchemar de son rêve.
« Même si je le gifle sans raison, il ne peut rien me faire. »
Derrière Lucia se tenait le Duc de Taran. Un mari fiable qui la soutenait comme s'il allait la protéger de toutes les tempêtes de la vie. Il n'était peut-être pas invincible, mais il avait assez de pouvoir pour se débarrasser d'une telle ordure. La personne qu'elle était dans le rêve, celle qui tremblait de peur devant cet homme, n'existait plus.
Le coin du traducteur :
1. J'allais dire le mari de rêve de Lucia... mais cela donne exactement le sens opposé.
2. Crummy (pitoyable/médiocre) : Elle veut dire qu'il est de piètre qualité. Le fond du panier.
Soutenez-nous sur Patreon pour des chapitres en avance.