Chapitre 104
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Le regard d’Anita était glacial tandis qu’elle observait la Duchesse quitter la salle de repos. Après avoir traversé bien des tourments, l’aura d’Anita avait changé au cours de l’année écoulée. À mesure qu’elle perdait du poids, ses joues s’étaient creusées, ses traits s’étaient durcis et son tempérament s’était aigri.
Une somme considérable avait été soudainement retirée de son entreprise sans préavis. N’ayant pas eu le temps d’en découvrir la raison, elle avait couru dans tous les sens pour tenter de redresser la situation. Bien qu’elle soit parvenue à éviter la faillite, la majeure partie des parts de sa société était tombée entre les mains d’autrui. Il ne lui restait plus qu’une coquille vide. Cette attaque financière, qui avait sapé les fondations de l’affaire familiale, n’était que le début. L’aide du Duc de Taran était arrivé pour porter le coup de grâce.
[Vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû. Si vous n’avez pas la capacité de mener des enquêtes sur autrui, abstenez-vous. Mon maître a été très offensé. Si cela se reproduit à l’avenir, préparez-vous à en payer le prix. Ceci n’est qu’un avertissement très léger(1). Mon maître ne pardonne jamais à ceux qui ignorent ses mises en garde.]
Fabian n’appréciait déjà pas la Comtesse de Falcon et avait transmis le message de son maître avec mépris. Après son départ, Anita s’était évanouie sous le coup de l’humiliation et était restée alitée pendant plusieurs jours. Lorsqu’elle s’était réveillée, ses yeux débordaient de venin.
« Alors, tu communiquais avec cette romancière. »
Anita pensait que la Princesse Vivian l’avait découverte par l’intermédiaire de cette femme, puis était allée tout rapporter au Duc de Taran.
Le Duc était un homme d’une grande fierté. Même s’il s’agissait d’un mariage sans affection, il ne supporterait pas que l’on s’en prenne à ce qui lui appartenait. Cependant, la punition qu’il lui avait infligée était excessive. Il n’y avait aucune raison pour que le Duc aille aussi loin.
« À quel point a-t-elle pu dire du mal de moi ? »
La Princesse Vivian avait dû en rajouter dans ses récits au Duc, jouant la comédie comme si elle avait été harcelée ou autre. C’était bel et bien le cas d’une grenouille tuée par une pierre jetée par hasard. La Princesse Vivian avait lancé une pierre sans viser, et c’était elle qui avait été touchée.
« Crois-tu que je vais tomber ainsi ? Même si je dois mourir, je ne mourrai pas seule. »
Anita était née en tant que benjamine d’un aristocrate déchu et, grâce à sa beauté, elle avait épousé un homme riche. Quelques mois après le mariage, son époux était mort d’un arrêt cardiaque soudain. Anita était devenue riche en un instant. Comme elle avait de l’argent, elle voulait aussi du statut. Elle avait poussé un baron, épris d’elle, à divorcer pour ensuite l’épouser. En à peine six mois, son second mari était tombé de cheval et était mort.
Son troisième époux était le Comte Falcon, qu’elle avait rencontré alors qu’elle faisait des affaires. Anita était avide de statut et le Comte avait besoin d’argent. Ils s’étaient mariés pour satisfaire leurs besoins respectifs. Après un an de mariage, le Comte était parti dans un autre pays pour le commerce du thé et était mort d’une fièvre. Anita n’avait pas eu d’enfants avec son défunt mari, et celui-ci n’avait désigné aucun successeur pour hériter de son titre. À moins qu’elle ne se remarie, selon la loi, elle restait Comtesse jusqu’à sa mort. La plus jeune fille d’un aristocrate déchu était devenue une riche Comtesse.
Ce n’était pas de sa faute si ses maris étaient morts. Mais les gens pointaient Anita du doigt en disant qu’elle était maudite. Elle avait lutté contre les préjugés et vécu en serrant les dents. Elle était aussi dure envers les autres qu’elle l’était envers elle-même. Même si les gens la maudissaient et l’insultaient dans son dos, elle faisait la sourde oreille. C’était grâce à cette ténacité qu’elle était arrivée si loin. Elle voulait devenir célèbre dans la haute société grâce à sa richesse et son statut. Mais cela ne s’était pas passé comme elle le souhaitait.
Plutôt que d’être célèbre, Anita était une paria. Les nobles dames, attachées aux convenances, détestaient Anita. Elles utilisaient le prétexte qu’elle portait malheur, mais pour Anita, ce n’était qu’une excuse ; la vérité était une jalousie hideuse.
Contrairement aux nobles dames prétentieuses qui ne savaient que médire, Anita pouvait converser avec les hommes. Elle était capable de discuter économie et affaires. Elle était également attirante. Comme pour se pavaner, Anita ne refusait pas les hommes qui étaient tentés par elle et, si nécessaire, elle faisait parfois le premier pas. Peu lui importait qu’ils soient mariés ou non.
« Vous pensez m’exclure ? C’est moi qui vous exclue toutes. »
Elle ricanait face aux nobles dames et gardait la tête haute. Ses affaires prospéraient continuellement et, contrairement aux autres femmes, elle n’avait pas à demander la permission à son mari à chaque fois qu’elle dépensait de l’argent. Si elle devait se rendre à des bals, elle se parait de robes et de bijoux très luxueux. Plus elle devenait riche, plus les femmes de la haute société ne pouvaient l’ignorer. Certaines s’accrochaient même à elle, espérant obtenir quelques miettes. Le monde fonctionnait de manière étrange. Anita prit ses quelques suiveurs et joua un rôle actif dans les cercles sociaux.
Après quelques années, elle réalisa que la haute société n’avait rien d’exceptionnel et perdit tout intérêt. Dès lors, elle ne participa plus aux activités sociales que si c’était absolument nécessaire. Rien ne l’intéressait en dehors de faire fructifier son argent. Elle consacrait toute son énergie à l’expansion de ses affaires.
Puis elle rencontra le Duc de Taran. Pour la première fois, Anita ressentit un sentiment d’accomplissement, comme si elle avait tout obtenu. Tout était parfait. C’était un château solide qu’elle avait bâti en y mettant tout son cœur.
Mais le château qu’elle avait péniblement construit fut abattu par un seul mot d’une femme qui avait eu la chance de naître princesse et celle de devenir Duchesse. Anita l’avait cru solide, mais en voyant son château s’effondrer en un instant, elle fut submergée par le choc. Lorsqu’elle demanda de l’aide à ceux qui l’avaient courtisée, ils prirent tous la fuite. Toute cette richesse et ces gens semblèrent soudain n’être qu’une illusion.
« Il faut au moins que je voie à quoi elle ressemble. »
Anita tenta d’obtenir une invitation pour le thé auquel la Duchesse devait assister. Elle mobilisa ses contacts et ses relations. Le Comte Jordan fit grand bruit, prétendant qu’il viendrait à son secours, mais finit par dire autre chose avec une expression embarrassée.
[Hum. J’en ai parlé à ma femme. Hem. Les choses sont un peu...]
Même sans attendre la fin, c’était évident. Ils avaient dû se moquer du fait que quelqu’un du niveau de la Comtesse de Falcon ne puisse pas entrer à la réception. Finalement, elle ne reçut pas d’invitation et ressentit un sentiment de privation et de misère. Si ses affaires avaient été florissantes, elle n’aurait pas subi une telle humiliation. À cette pensée, son ressentiment envers la Duchesse grandit.
Anita se tint à l’écart et regarda le couple ducal entrer dans la salle de réception. Pendant un instant, son cœur battit la chamade en voyant le Duc de Taran, immuable, et elle observa la Duchesse recevoir les regards de tous, vêtue d’une robe étincelante, avec une expression triomphante comme si le monde entier lui appartenait. Son estomac se noua et elle ne put continuer à regarder.
Elle évita la foule et se dirigea vers la salle de repos. Là, elle rencontra Lady Alvin. Lady Alvin était l’un des contacts qu’Anita cultivait avec soin. Grâce à son frère fortuné, Lady Alvin était une jeune demoiselle qui avait grandi sans manquer de rien. Pour Anita, marchande aguerrie, flatter son ego et la manipuler en douceur était un jeu d’enfant.
Lady Alvin considérait Anita comme une amie. Bien que sa réputation dans la société ne fût pas excellente, la Comtesse de Falcon était une femme rare dotée d’un grand talent pour les affaires. Une telle personne s’attachait à elle, la flattait, lui donnait des conseils, et grâce à ces conseils, elle avait réalisé des gains sur ses investissements. À cause de cela, son frère la louait, et plutôt que de souligner sa propre contribution, la Comtesse de Falcon la complimentait pour son excellence et son intelligence. C’était vraiment une personne charmante.
Même si Anita rencontrait des difficultés professionnelles, Lady Alvin lui parlait plus fréquemment. Lady Alvin réconfortait Anita en disant que c’était à son tour de l’aider. Mais en réalité, sa sincérité venait du fait que son complexe d’infériorité, né lorsque la Comtesse de Falcon était au sommet de sa gloire, avait disparu.
À mesure que les deux femmes se rapprochaient, Lady Alvin parlait occasionnellement de la situation à la maison. Récemment, elle s’était lamentée sur ce qui s’était passé entre sa belle-sœur et la Duchesse.
« Elle n’est pas ordinaire. » (Anita)
Anita dut corriger son jugement, elle qui avait sous-estimé la Duchesse, la prenant pour une jeune princesse ignorant les réalités de la vie.
[Lady Alvin peut essayer de présenter des excuses sincères en leur nom. Si les choses se passent bien, le Comte Alvin sera satisfait et récompensera Lady Alvin.]
Tentée par les incitations d’Anita, Lady Alvin approcha la Duchesse et lui présenta ses excuses. Mais elle n’obtint pas la réponse qu’elle espérait. Anita fit semblant de réconforter Lady Alvin, mais intérieurement, elle collectait des informations sur la Duchesse.
« On ne peut pas la prendre à la légère. Son caractère est plus fort que je ne le pensais. »
Anita abandonna son projet d’approcher la Duchesse. Il y aurait une opportunité un jour. Il y avait une grande différence de statut entre elle et la Duchesse, mais cette différence n’était pas absolue. La vie d’Anita en était la preuve.
« La Duchesse est d’une grande beauté ? Le Duc est tombé amoureux ? Des foutaises ! »
Anita ne croyait pas aux rumeurs. Il était probable qu’elle n’y croirait pas même si elle le voyait de ses propres yeux. Elle en était arrivée à un stade où elle ne voyait que ce qu’elle voulait voir et n’entendait que ce qu’elle voulait entendre. L’Anita capable de jugements lucides n’existait plus.
Notes du traducteur :
1. Ici, il fait référence au retrait des fonds.
Mon maître : Il ne dit pas « mon maître ». Il dit « cette personne ». J’ai mis « mon maître » pour que vous sachiez de qui il parle.
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