Chapitre 554
Jour 106 — après-midi, sur une route de la Théocratie
Des champs de blé parsemés de maisons commencèrent à apparaître au milieu des vastes prairies. Plus loin, on apercevait çà et là des villages et des villes, jusqu’à ce que nous arrivions enfin à la première cité : Ouest-Saint, la ville-forteresse qui servait de plaque tournante aux transports dans l’est de la Théocratie. C’était une cité militaire qui abritait la garnison orientale de la Théocratie et les troupes de l’Église, mais surtout, elle constituait le carrefour essentiel où convergeaient toutes les routes de l’est.
Nous nous rangeâmes donc dans la longue file d’attente pour entrer. L’aura terrifiante de notre cheval, si déplacé dans le paysage, et de notre train de huit carrosses noirs comme l’encre, lourdement blindés, était à couper le souffle ! Juste devant nous se trouvait un véritable Carrosse de l’Église, une simple caisse en bois tirée par deux chevaux ordinaires. Comparé aux autres diligences, il était certes assez luxueux, mais ne restait qu’un carrosse normal, avec les mots « Carrosse de l’Église » inscrits sur le flanc. En fait, ces mots étaient le SEUL point commun entre nos carrosses !
Le véritable Carrosse de l’Église força le passage en criant sur les gens autour de lui, les obligeant à s’écarter. Il semblait transporter des dignitaires de haut rang de la faction papale ; le cocher fouettait l’air tandis qu’ils se frayaient un chemin dans la file, bousculant ceux qui attendaient leur tour.
Quant à notre faux carrosse, il avait pour cocher un prêtre à l’air bien trop maléfique, qui tenait une faux dégoulinante de liquide rouge. Ouais. Faux démon-chan, dépêche-toi donc d’engloutir ta confiture de fraises ! Ça a l’air délicieux, mais visuellement, c’est d’une monstruosité fatale ! Il a l’air si sinistre et si vilain que si on le traitait de suspect, tous les suspects du monde entier déposeraient sûrement plainte pour diffamation !
Oui, c’était bien ce carrosse épineux et lugubre, qui se proclamait Carrosse de l’Église, que tous observaient de loin avec terreur. On en venait presque à se demander si Haruka-kun n’avait pas confondu « Carrosse de l’Église » et une sorte de chariot monstrueux hanté par des démons. Ce n’était même plus un déguisement. À vrai dire, personne au monde n’avait jamais vu de carrosse pareil.
Pour être franc, arrivé jusque-là, j’avais mauvaise conscience rien qu’à essayer de faire passer ça pour un camouflage. Les gens autour de nous reculaient visiblement à sa vue, mais nous aussi, à l’intérieur, nous reculions. On voulait descendre, faire semblant de ne pas se connaître et se joindre à la foule pour prendre nos jambes à notre cou !
Seul Haruka-kun semblait satisfait. Slime-san se tenait sur sa tête et s’amusait joyeusement avec le cheval et les Faux Démoniaques. Dans cette scène absurde, était-il le seul à avoir l’air sincèrement heureux ?
Et naturellement, ou peut-être inévitablement, ou même beaucoup trop tard, les gardes de la porte finirent par remarquer que quelque chose clochait. Ils accoururent en appelant des renforts. Bien sûr qu’ils nous trouvaient suspects. Ah bon ? Tu crois ? Ça t’a pris tout ce temps ? On est bien au-delà du suspect, tu sais ? Enfin, même s’ils l’avaient remarqué, ça n’aurait rien changé. À vrai dire, s’ils ne s’en étaient pas aperçus, ça aurait été une bénédiction… mais hélas, ils l’avaient remarqué.
« V-vous êtes qui, au juste ? Donnez-nous vos autorisations de voyage et le certificat de votre carrosse ! »
« Quand on me demande “Vous êtes qui, au juste ?”, est-ce que je dois répondre en faisant preuve de compassion ? Enfin, je crois ? »
(((Pas besoin de faire ça !)))
« V-vous, là, bande de suspects, descendez tout de suite de votre carrosse ! »
Ils n’avaient rien dit à l’autre carrosse qui s’était glissé devant nous, celui qui transportait prétendument des dignitaires papaux, mais ils étaient venus nous chercher des noises. Le vrai avait l’air majestueux, mais son contenu était pourri. Le nôtre, le faux, avait l’air immonde, mais ceux qui se trouvaient dedans étaient tout aussi malfaisants ? Oui, c’est vrai que ça fait suspect, non ? Pourtant, malgré leur peur, ils engagèrent la conversation avec… Haruka-kun.
« Des gardes de porte complètement inutiles, hein ? Quoi, vous ne reconnaissez pas cet uniforme ? Et puis, “vous êtes qui, au juste ?” Alors qu’il y a littéralement écrit “Carrosse de l’Église” sur le côté ? Si c’est écrit “Carrosse de l’Église”, c’est un Carrosse de l’Église. Si c’était écrit “Carrosse de l’Église” et qu’il s’agissait d’un bateau, alors oui, ce serait un navire de l’Église. Mais c’est écrit “Carrosse de l’Église” et c’est un carrosse tiré par des chevaux, alors qui pourrait bien croire que c’est autre chose qu’un Carrosse de l’Église ? Voilà. Ne réfléchissez pas. Ressentez. Vous voyez le genre ? »
(((Tout ce qu’on ressent, c’est que ça cloche !)))
« Hein !? Ah, ahhh ! E-en effet, c’est écrit “Carrosse de l’Église”… mais vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose qui cloche ? Ou que tout cloche ?… Père ? »
(((Oui, oui, très bien dit !)))
« Alors, qu’est-ce qui est différent, exactement ? Un cheval tire un carrosse, et sur le carrosse, il y a écrit “Carrosse de l’Église”. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre qu’un Carrosse de l’Église ? Vous voyez une diligence, par hasard ? C’est écrit Carrosse de l’Église ! Si c’était une diligence, ce serait écrit “diligence”. Si c’était suspect, ce serait écrit “suspect”. Puisque c’est écrit Carrosse de l’Église, comment pourrait-il être autre chose qu’un Carrosse de l’Église ? Faites donc preuve d’un peu de bon sens ! »
(((S’il y avait vraiment un type suspect avec “Personne suspecte” écrit sur lui, il serait honnête et plutôt sympa, non ?!)))
« Je… je vois. Je comprends, je crois ? »
(((Il a vraiment gobé ça !)))
« Voilà pourquoi les gardes amateurs posent tant de problèmes. Vous manquez du bon sens qu’exige la garde d’une porte. Regardez le carrosse devant. À votre avis, qu’est-ce que c’est ? »
« Euh, ça m’a tout l’air d’être un Carrosse de l’Église ordinaire. »
(((Oui, oui.)))
« Eh bien, c’est là que vous avez tort. Le bon sens ordinaire produit un sens de la garde extraordinairement absurde. Si un méchant voulait se faire passer pour un Carrosse de l’Église, que ferait-il ? Réfléchissez bien : qu’est-ce que vous feriez ? »
(… ?)
« Je le ferais ressembler exactement à un Carrosse de l’Église ! »
« N’est-ce pas ? Alors dites-moi, lequel est le carrosse suspect : celui-ci ou celui-là ? Lequel ressemble le plus à un Carrosse de l’Église ? »
« Celui-là, Père ! »
« Excellent ! Vous avez enfin compris. Voilà ce qui fait un véritable garde de porte. Allez, arrêtez-les sur-le-champ ! Enfin, quelque chose comme ça ! »
« « « O-oui, Père ! Merci de nous avoir enseigné les règles de l’art de garder une porte ! » » »
(((Ils l’ont vraiment cru ! Pourquoi ?! C’est ça, le bon sens ?!)))
Ouais. Voilà pourquoi il ne faut jamais parler sérieusement avec Haruka-kun. Si on l’écoute avec attention, le bon sens et le jugement finissent complètement démolis. Il débite ses absurdités avec tant d’aisance, tant de naturel, tant de logique, comme si tout était parfaitement raisonnable. Il les présente comme des vérités évidentes avec un aplomb si solennel que dès qu’on se demande si, peut-être, on n’aurait pas tort… notre bon sens vole en éclats. Enrobés d’un semblant de logique, ses propos nous poussent à accepter les pires inepties comme des faits. Après coup, quand on y repense à tête reposée, on sait que ça n’a aucun sens. Mais sur le moment, on se surprend à penser : « Hmm, peut-être qu’il a raison… ? » Voilà toute la perfidie de ses paroles malfaisantes. Certains disent que les absurdités de Haruka-kun sont bien pires que les tentations, assez directes, du démon Méphistophélès. Il ne faut absolument jamais le prendre au sérieux.
« Père, ils prétendent n’avoir rien fait de mal ! »
« Et quand vous avez arrêté des criminels, qu’est-ce qu’ils disaient toujours ? »
« « « Qu’ils n’avaient rien fait ! » » »
« Exactement ! Les criminels disent toujours : “Je n’ai rien fait !” Ou un truc du genre ! »
(((C’est celui qui dit ça ! Et puis, les innocents disent aussi qu’ils n’ont rien fait !)))
« Comme on pouvait s’y attendre de vous, Père ! Ces gens doivent tous être interrogés. Ligotez-les. »
« « « Oui, monsieur ! » » »
(((Ils ont placé leur confiance en la seule personne à qui ils ne devraient jamais faire confiance…)))
Et c’est ainsi que, tandis qu’on saisissait et fouillait l’innocent Carrosse de l’Église de la faction papale, nous poursuivîmes notre route avec une dignité imperturbable. Intimidés par l’autorité solennelle des robes du prêtre, séduits et égarés par ses jeux de mots malhonnêtes, ils soupçonnaient le carrosse qui avait l’air le plus légitime. Si avoir l’air authentique suffisait à éveiller les soupçons, alors tout, dans ce monde, devrait être suspect. Mais sans la moindre hésitation, les gardes se lancèrent à la poursuite de leurs soupçons infondés, tandis que le carrosse qui avait l’air bien trop suspect pour être coupable poursuivait sa route au milieu du tumulte.
On arracha les ecclésiastiques de haut rang du carrosse papal particulièrement luxueux, on les ligota et on les fouilla, tandis qu’ils lançaient des injures furieuses aux gardes en nous désignant du doigt. Enfin, tant pis pour eux. Ils s’étaient opposés à l’ennemi de Dieu, et voilà qu’ils en étaient eux-mêmes devenus les ennemis. C’est vous qui avez cherché les ennuis, alors assumez votre sort et laissez-vous berner, non ? Après tout, même un dieu s’était fait malmener par ce criminel récidiviste.
Oui, dans cet autre monde, il n’existait pas de mots comme « arnaqueur » ou « Magnat-sama ». Non, ils n’existaient pas. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, ces mots avaient fini par s’imposer : aider ceux qui souffraient en était venu à s’appeler « les arnaquer », et celui qui venait pour vous arnaquer s’appelait « Magnat ». Seuls ces mots erronés portaient la vérité. Après tout, les beaux discours n’étaient que des ornements vides de sens. Aux confins du royaume, les gens révéraient le Magnat-sama qui se promenait en criant « Je vous ai arnaqués ! » tout en apportant le bonheur à tous, bien plus que n’importe quel Pape affublé d’un titre prestigieux… Non pas pour son nom, son rang ou son autorité, mais uniquement pour ses actes.
Et pourtant, lui-même était le seul à ne pas le savoir. Haruka-kun criait « Je les ai complètement arnaqués ! » ou « C’est l’heure du Magnat ! », en essayant de se donner un air maléfique, mais il était le seul à le croire. Il ne comptait jamais le coût de son propre travail, hein ? Sans même tenir compte de son savoir-faire technique impossible à égaler, il réduisait à un instant, grâce aux Mains Magiques, des travaux qui auraient normalement nécessité d’énormes équipes et de longs mois, puis supprimait entièrement les coûts exorbitants du transport en masse et du stockage à long terme grâce au Sac à Objets. Oui. C’est pourquoi, encore aujourd’hui, il était le seul à croire qu’il faisait des profits colossaux.
Et même maintenant, les prêtres de l’Église nous criaient : « Pour qui vous prenez-vous ? » Eh bien, pour personne, en fait. Quand quelqu’un n’a rien fait, il n’y a rien à penser de lui.
Ils avaient beau être grands et puissants, ça nous était égal. Car, si l’on faisait abstraction de leur personnalité et qu’on fermait les yeux sur leur apparence, la vertu du Magnat-sama dépassait de très loin celle de n’importe quel Pape ou de la faction papale. Une religion incapable de rendre qui que ce soit heureux ne nous intéressait pas ; et si une religion ne faisait que causer de la souffrance, alors, aussi juste soit-elle, elle était maléfique.
Le seul qui méritait donc qu’on croie en lui, c’était cet imposteur tordu et menteur, ce faux méchant qui avait toujours tort sur tout. Même s’il était maléfique, c’était un genre de mal qui faisait sourire tout le monde. Alors, pas la moindre honte à se faire montrer du doigt comme un méchant !
Ouais. On ne pouvait pas nier que c’était un sale type. Ce qu’ils disaient était vrai, et ce qu’on faisait, c’était de la tromperie. Mais quand même, nous avions respecté les règles et attendu notre tour dans la file.