Chapitre 421
Jour 91 – Journée, ville d’Omui
La terre maudite, corrompue, repaire de monstres et manifestation de l’enfer dont on nous avait tant parlé, s’avéra être un paradis débordant de rires d’enfants, de citadins souriants et d’une abondance de biens. Ce prétendu bout du monde, où s’accumulait toute la fange du continent, était en réalité une ville propre et agréable où les gens arpentaient les rues vêtus de beaux vêtements aux mille couleurs, vivant dans la paix et le bonheur.
La terre que les hautes sphères de l’Église cherchaient à détruire au nom de la purification se révéla être un lieu paradisiaque peuplé de gens bienveillants, où des enfants joyeux couraient à travers les rues.
Pas une seule personne ne nous jeta la pierre, bien que nous fussions vêtus des robes de l’Église. Personne ne nous lança d’insultes… Les habitants, qui devaient pourtant savoir ce qui s’était passé, nous accueillirent avec une courtoisie parfaite en tant qu'« Invités du Comte ». Nous étions venus ici chargés d’un poids insupportable de culpabilité et d’angoisse, mais nous fûmes traités avec une telle hospitalité que cela en devint d’autant plus pénible. Chaque membre de notre délégation traversa la ville, les lèvres serrées, comme en pénitence.
Nous fûmes également guidés jusqu’à l’église d’Omui. Un bâtiment blanc, propre, solennel mais simple. Beau dans sa pureté, il ne ressemblait en rien à la splendeur criarde et excessive des églises principales de la Théocratie. Baigné d’une lumière douce, l’intérieur n’abritait aucune statue de Dieu. À la place, se dressait un monument de pierre gravé des noms de ceux qui avaient vécu et péri en protégeant les habitants de cette terre. Un précieux sol sacré, où tous venaient déposer des fleurs et offrir des prières en souvenir des disparus.
« Pour vous, membres de l’Église, ce spectacle n’est peut-être pas agréable. Un lieu qui n’honore pas Dieu, mais les morts. Pourtant, selon la personne qui a érigé et fait don de ce bâtiment, c’est un espace nécessaire pour les gens de la Frontière, qui vivent constamment entourés de monstres. La salle du monument s’appelle la Salle des Héros. C’est une chapelle construite pour offrir des prières et de la gratitude à ceux qui ont perdu des êtres chers, famille, amis, partenaires, et à ceux qui sont morts en protégeant autrui, même si personne n’a jamais connu leurs noms. Je vous prie de comprendre. »
Le margrave Mellotosam Shim Omui, un nom connu à travers tout le continent. Un géant parmi les hommes, porteur du titre de Dieu de la Guerre et roi de la Frontière. Un proche allié du sage roi Diarusez di Diorer et commandant de l’armée la plus puissante du royaume, les forces de la Frontière. Pourtant, malgré son prestige et sa puissance, il se comportait avec une grâce douce, s’exprimant avec calme et respect. Son traitement à notre égard, nous qui appartenions à l’Église, était d’une courtoisie dépassant toute attente, nous laissant sans voix. Nous étions arrivés préparés à être maudits, insultés, conspués de rage. Être reçus avec une telle chaleur fut un choc total… Il était impossible que nous ne soyons pas haïs, impossible qu’ils ne nous en veuillent pas.
« Nous n’avons aucune objection à formuler. Étant donné ce que les dirigeants de l’Église ont fait, et ce qui est arrivé, on ne peut attendre de cette terre qu’elle vénère Dieu. En premier lieu, le divin n’a ni nom ni forme. Et nous, faction minoritaire, impuissante et insignifiante, ne présumons pas que le simple fait d’incliner la tête puisse apaiser votre juste colère. Mais je vous en prie, n’inclinez pas la tête devant nous, serviteurs de l’Église. C’est nous qui sommes venus pour baisser la tête. Même si cela ne change rien, même si nous ne pouvons expier, nous sommes venus, à tout le moins, présenter nos excuses au nom de Dieu. »
« « « « Par nos propres manquements, nous avons causé une tragédie à la Frontière. En tant que membres de l’Église, nous présentons nos plus sincères excuses. Nous en sommes profondément désolés. » » » »
Cependant, aucun endroit n’aurait pu être plus approprié pour nos excuses, aucun lieu ne méritait davantage de recevoir leur condamnation. Car la tragédie de la Frontière était née de la propre déchéance de l’Église. En tournant le dos aux enseignements que Dieu lui avait confiés, l’Église actuelle, la Théocratie elle-même, se trouvait à la racine de ce désastre.
« Veuillez relever la tête. J’ai entendu dire que votre faction au sein de l’Église, contrairement à la faction principale, ne nourrit aucune rancœur envers la Frontière et ne discrimine pas les hommes-bêtes. Dans ce cas, nous ne vous tenons aucune rigueur. Et en voyant combien de guérisseurs vous avez amenés, il est clair que vous souhaitiez tendre une main secourable à mon peuple. En tant que seigneur de cette terre, il est tout naturel que je vous remercie. Tous, merci d’avoir pensé à la Frontière. »
« Comte-sama, vos paroles gracieuses nous humilient. Mais pourquoi les citadins eux-mêmes ne montrent-ils aucune colère, aucune parole dure envers nous qui portons les robes de l’Église ?… Ils devraient être parfaitement au courant de ce qui s’est passé, pourtant personne ne profère la moindre insulte. Nous en sommes très étonnés, car nous n’aurions jamais pu imaginer une telle situation. »
L’Église avait déclaré une guerre sainte au nom de Dieu et envoyé une armée pour soumettre la Frontière. Tout le monde comprenait qu’il ne s’agissait que d’une invasion sous couvert de « Purification », motivée par une basse cupidité pour les profits des pierres magiques. Pourtant, les gens de la Frontière ne montraient aucune colère envers le clergé, nous traitant avec courtoisie même si certains ne nous appréciaient pas. Pourquoi ? Comment pouvions-nous être reçus avec un tel respect dans une terre qui devrait nous haïr, nous en vouloir et nous mépriser ? Tous ceux qui étaient venus, résolus à ne jamais revenir vivants, se trouvaient maintenant perplexes et déconcertés.
« Eh bien… L’une des raisons est qu’il n’y a eu aucune victime. L’affaire a été réglée pacifiquement sans qu’une seule vie ne soit perdue, ni rien détruit. Bien sûr, il y a de la colère concernant l’invasion et les donjons qui débordent, mais tout le monde est reconnaissant que vous ayez amené tant de guérisseurs. »
« Mais… Il n’y a aucun blessé ici, pas même de malades. C’était donc totalement inutile. Nous n’avons rien fait pour mériter cette gratitude. »
Oui, des médicaments précieux étaient vendus à bas prix dans la Frontière, si bien que la ville était dépourvue de blessés ou de malades. Les guérisseurs, qui s’étaient portés volontaires au péril de leur vie, espérant au moins panser les plaies de la guerre, découvrirent qu’ils ne pouvaient rien faire du tout. À la place, on leur servit des repas somptueux et des friandises raffinées, les laissant embarrassés et stupéfaits.
« Même ainsi, vous avez tendu une main secourable à la Frontière. Tout le monde vous est reconnaissant ne serait-ce que d’être venus, malgré le danger. Les gens qui vivent dans les Terres Abandonnées, à la limite même du monde, comprennent ce que cela signifie. »
Le comte sourit doucement en disant cela. Traité d’ennemi impie de Dieu et menacé de décapitation, le comte, ainsi que les habitants de cette terre déclarée impure par l’Église, se montraient plus aimables et chaleureux que ceux de n’importe quelle nation.
« Euh, il y a… c’est un peu gênant à dire. Comment dire, la nature humaine étant ce qu’elle est, même si une personne est en colère, si quelqu’un à côté d’elle est dans une fureur explosive, cette personne finit par évacuer son poison, et tout le monde se calme. C’est pourquoi les gens de la Frontière se disent tous : « Si celui qui a le plus grand droit d’être en colère est allé si loin qu’il en est revenu à rire », ils s’apaisent en conséquence. Alors maintenant, ils… Eh bien, ils ont de la compassion et s’inquiètent pour vous… Je veux dire, je suis sûr qu’ils pensent que vous comprendrez, mais… comment dire… c’est comme un désastre qui répand le bonheur partout où il passe, et personne n’a encore trouvé comment gérer cet individu. Ils disent qu’on peut parvenir à une compréhension en discutant, mais lui parler rend les choses encore plus confuses, alors tout le monde est à court de mots… Pourtant, nous réussirons certainement à le calmer… Ou plutôt à le persuader… À le supplier, peut-être ? Quoi qu’il en soit, puisque vous êtes les invités de la Frontière, je vous protégerai… enfin, je le ferai, bien que cela puisse s’avérer difficile, ou plutôt impossible, ou désespéré ? Je jure sur mon épée que vous serez en sécurité, alors je vous en prie, ne vous inquiétez pas ? Enfin, cette épée était un cadeau aussi, mais… Ah, je me demande s’il est en colère~ ? Que devons-nous faire ? »
Nous nous étions préparés à être battus et maudits, pourtant, en entrant dans la ville, nous avions ressenti de l’inquiétude et même de la sympathie. Impossible, pensions-nous, sûrement un tour de l’esprit, et pourtant c’était authentique. Et maintenant, le comte, d’ordinaire si digne et posé, était visiblement troublé. Bien qu’il fût juste que nous soyons condamnés, il allait jusqu’à dire qu’il nous protégerait.
Mais si quelqu’un avait le plus grand droit d’être en colère, c’était bien le comte lui-même. On l’appelle le Dieu de la Guerre, un épéiste invaincu ; pourrait-il vraiment y avoir un adversaire qu’il qualifierait de difficile, impossible, désespéré ? Et que signifie « en revenir à rire » ?! Quelle que soit la colère qui nous attend, nous sommes venus préparés à l’accepter. N’ayant plus besoin de nos guérisseurs, tout ce qu’il nous reste à faire est de nous excuser… et d’accepter toute la fureur et le ressentiment qui pourraient en découler. Nous ne sommes pas de ceux qu’il faut protéger.
« Vous devez être surpris de voir la Frontière, autrefois décrite comme la terre la plus proche de la mort, dangereuse, pauvre, en proie à la maladie, désormais pacifique, abondante et débordante de bonheur. Croyez-moi, nous sommes tout aussi stupéfaits, chaque matin nous craignons que ce ne soit qu’un rêve. Eh bien, le domaine est devenu quelque chose de si fou que, dès le réveil, nous nous rappelons vivement que c’est réel, mais jusqu’à récemment, j’ouvrais ma fenêtre chaque aube pour contempler la ville… et chaque matin, je pleurais à cette vue. Si nous qui vivons ici n’arrivons toujours pas à y croire, des visiteurs comme vous doivent être assez choqués. »
Nous avions commencé à nous demander si l’on nous avait menti tout ce temps sur la Frontière, mais à en juger par les paroles du comte, les rapports sur une terre infestée de monstres, pauvre et périlleuse étaient autrefois exacts. Cela signifie-t-il que la Frontière que nous voyons maintenant est anormale ? Pourtant, ce n’est pas seulement cette ville ; toute la Frontière possède des routes pavées, des murs solides autour de chaque cité et village, des champs chargés de récoltes et des marchands circulant librement. Quelque chose d’aussi bien planifié devrait nécessiter une conception urbaine méticuleuse et de longues années pour être accompli. Mais… Certes, tout semble frais et nouveau, comme si tout avait surgi du jour au lendemain.
« Cette magnifique cité de la Frontière… nous n’avons vu aucun monstre, ni même la trace d’une quelconque attaque. La ville, et tous les villages environnants, sont encerclés par de solides murs de protection. Les routes sont tracées avec précision et efficacité, le tout bien entretenu, ce qui témoigne d’une planification urbaine brillante. À tout le moins, c’est bien loin de tout ce qui peut être considéré comme pauvre, n’est-ce pas ? »
« Exactement. Même les capitales des grandes nations ne pourraient atteindre ce niveau de développement. Depuis votre arrivée ici, combien de fois vous êtes-vous dit : « C’est impossible. Cela ne peut pas être réel » ? »
Trop souvent pour les compter. Oui, tout était si absurde, si invraisemblable même, que nous finissions par ne plus y prêter attention, trop submergés par la situation. C’est étrange. Des routes aussi lisses ne devraient tout simplement pas exister. Peu importe la planéité du terrain, il y aura toujours des irrégularités, les routes ne peuvent être parfaitement planes. Et les bâtiments de la ville étaient trop hauts. Des structures de cette envergure, avec une telle hauteur, ne devraient pas être capables de supporter leur propre poids. Qu’elles ne s’effondrent pas est étrange en soi, mais leur construction ne devrait même pas être possible. Tout le monde se tourna à nouveau vers la ville, stupéfait, fixant cette cité impossible, inconstructible.
« Les marchands qui visitent la Frontière s’arrachent les cheveux en criant : « Impossible ! Ce n’est pas réel ! ». Mais les gens qui vivent ici y sont déjà habitués et ont abandonné. Ils l’ont accepté comme une catastrophe naturelle. Une force de la nature qui répand le bonheur sans avertissement ni retenue, voilà ce qu’il est. Quand nous nous en sommes rendu compte, il était déjà trop tard. Tout avait déjà été transformé. Nous avons vu beaucoup de désastres qui ont apporté la mort et le désespoir… Mais c’était la première fois que nous voyions une calamité qui répandait la joie. C’est sans doute cela, un véritable miracle. Je ne parle pas de cette Frontière désormais bénie, mais de celui qui sème ce bonheur partout où il va. C’est pourquoi tout le monde a abandonné. Mais aucun d’entre nous n’oubliera jamais cela pour le reste de sa vie. Nous n’oublierons jamais à quel point ce miracle était précieux et noble… C’est pourquoi personne ici ne vénère Dieu. Parce que chaque jour, ce miracle arpente nos rues, provoquant le tumulte partout où il passe. »
Je comprenais les mots, mais je ne pouvais les saisir, si bien que je ne pus même pas commencer à formuler une réponse. Un tel miracle pouvait-il vraiment exister ? Si quelqu’un pouvait accomplir tout cela, alors oui, ce serait effectivement un miracle, mais en même temps, c’est aussi quelque chose de si puissant et inarrêtable que les humains sont impuissants à y résister, comme une catastrophe naturelle ? Quelque chose que personne ne pouvait défier, et dont la colère est allée si loin qu’elle en est revenue à rire… Oui, cette personne souriait aussi.
Assurément, je n’oublierai pas ce sourire pour le reste de ma vie. Parce que…