Chapitre 4
Le prêteur rappela à 8h03, avec la ponctualité obstinée d'un réveil qu'on n'a pas réussi à éteindre.
« Alors, cette réponse ? »
Luo Xichen, assis sur le rebord du matelas, les côtes encore douloureuses à chaque respiration un peu trop profonde, sortit de sa poche le contrat plié de la veille et le déplia comme s'il s'agissait d'un bouclier.
« Pas besoin de votre prêt, dit-il. Je viens de trouver mieux.
« Tout le monde dit ça la première semaine.
—«Peut-être. Mais tout le monde n'a pas de contrat signé avec le groupe Su dans la poche. »
Il y eut un silence, court mais satisfaisant, à l'autre bout du fil.
« Le groupe Su ? Vous vous fichez de moi. »
« Renseignez-vous », dit Luo Xichen, avec un aplomb qu'il ne se connaissait pas vraiment avant d'habiter ce corps, et il raccrocha avant que l'homme ait pu répliquer.
Menace neutralisée. Score de stabilité : +6.
Score de vie : 18/100.
« Dix-huit, répéta-t-il à voix haute, en observant le chiffre clignoter dans un coin de son champ de vision. On y arrivera peut-être en soixante-dix ans, à ce rythme, au lieu de quatre-vingt-dix-sept. Grand progrès. »
Wei Zhen accueillit la nouvelle avec un mélange d'enthousiasme et de suspicion qui, Luo Xichen commençait à s'en rendre compte, était en fait sa réaction par défaut à peu près tout ce qui sortait de l'ordinaire.
« Une héritière t'embauche personnellement, après t'être fait tabasser dans son parking, pour nettoyer sa baraque, résuma-t-il, les bras croisés devant sa porte.
« Tu réalises que dit comme ça, ça ressemble au début d'un drama que ma mère regarderait en pleurant devant sa télé ? »
« Je réalise, oui.»
« Et t'as vérifié qu'il y avait pas un piège ? Genre, un truc louche ? »
«Wei Zhen. C'est douze fois mon salaire actuel. Le seul piège, c'est que je vais devoir apprendre à repasser une chemise correctement. »
Son ami le fixa un moment, puis laissa échapper un soupir qui ressemblait à une reddition.
« Fais gaffe quand même. Les gens comme ça, ils donnent jamais rien pour rien. »
C'est bien ce qui m'inquiète aussi , songea Luo Xichen, sans le dire à voix haute.
Il passa ensuite par l'agence Feiyu, où le patron Ma accueillit sa démission avec l'enthousiasme d'un homme apprenant qu'on venait de lui voler son meilleur vélo ce qui, techniquement, était également en train de se produire, puisque le vélo appartenait à l'agence.
« Tu me laisses en plein mois, avec Zhiyao qui va encore plus se pavaner maintenant qu'il n'a plus de concurrence ! »
Han Zhiyao, justement adossé à son scooter dans un coin de la cour, ne se pavanait pas du tout. Il observait la scène avec une attention presque trop calme, les bras croisés.
« Douze fois ton salaire, dit-il enfin, une fois le patron Ma reparti en maugréant. Sacré coup de chance, Chenxi.
« La chance a bon dos. »
« C'est exactement ce que je me dis. » Il n'y avait pas d'agressivité dans sa voix, juste quelque chose de nouveau, une sorte de curiosité froide que Luo Xichen n'aimait pas particulièrement.
« Y a deux semaines, tu perdais tous les paris contre moi sans même essayer. Et là, d'un coup, tu me bats aux livraisons, tu sauves une héritière du groupe Su en pleine nuit, et tu décroches un poste que la moitié de la ville rêverait d'avoir. C'est beaucoup de chance d'un coup, tu trouves pas ? »
Alerte : Perso adverse manifeste un intérêt inhabituel.
Impact sur le score : neutre pour l'instant. Recommandation : rester vague.
« Peut-être que je me suis enfin réveillé » , dit Luo Xichen, avec un haussement d'épaules qu'il espérait convaincant.
« Peut-être », répéta Han Zhiyao, sans grande conviction, avant de remonter sur son scooter et de partir sans un mot de plus.
Luo Xichen le regarda s'éloigner, la mâchoire encore douloureuse du souvenir de la veille, et se dit qu'un rival capable de repérer un changement de comportement d'aussi près n'était probablement pas le genre de détail à négliger.
La résidence Su, en plein jour, ressemblait moins à une maison qu'à un argument architectural en faveur des inégalités. Un majordome au visage aussi lisse que ses chaussures cirées présenté simplement comme « monsieur Feng » l'accueillit à la grille, un dossier sous le bras.
« Vous êtes en avance », dit-il, sur un ton qui laissait entendre que c'était la seule chose correcte qu'il avait faite jusque-là.
« Je ne voulais pas commencer mauvais élève. »
« Sage décision. » Monsieur Feng lui tendit le dossier.
« Uniforme, planning, règlement intérieur. Mademoiselle Su a spécifié que vous seriez affecté à l'aile est en priorité. »
Luo Xichen feuilleta le règlement, dont l'article trois stipulait, sans une once d'ironie apparente, qu' « aucun membre du personnel ne doit engager mademoiselle Su dans une conversation excédant le cadre professionnel sans y être invité ».
« Elle a écrit cet article après hier soir, ou c'est déjà dans le règlement depuis toujours ? »
Monsieur Feng ne cilla pas.
« Je vous laisse deviner. »
L'aile est se révéla être une bibliothèque sur deux étages, un salon de musique avec un piano que personne, apparemment, ne touchait plus depuis des années, et une véranda tellement vitrée que Luo Xichen se sentit un instant redevenir Ye Chenxi dans toute sa splendeur un homme qui n'avait clairement jamais essuyé une vitre de cette taille de sa vie, et dont les bras le lui firent savoir dès la première heure.
Ce fut en fin de matinée, alors qu'il tentait de comprendre s'il existait une bonne façon de dépoussiérer une étagère entière de livres reliés en cuir sans en faire tomber la moitié, qu'une voix familière retentit derrière lui.
« Vous êtes déjà en train de maltraiter du Balzac. Je suis impressionnée par la rapidité. »
Su Yanzhi se tenait dans l'encadrement de la porte, en tenue bien plus simple que la veille un pull, des cheveux roux relâchés au lieu d'être soigneusement coiffés mais avec la même intensité tranquille dans le regard.
« Le Balzac va bien, articula-t-il en rattrapant de justesse un volume qui menaçait de rejoindre le sol. C'est mon poignet qui a des doutes.
« Article trois du règlement », dit-elle, avec un demi-sourire qui contredisait complètement le ton.
« Je ne suis pas censée bavarder avec vous. »
« Je croyais que c'était l'inverse. »
« C'est encore pire dans l'autre sens, en fait. » Elle s'avança, prit un des livres reposés sur la table, sans raison apparente autre que de se donner une contenance.
« Comment vont les côtes ? »
« Douloureuses. Mais fonctionnelles.»
« Vous n'étiez pas obligé d'accepter le poste dès aujourd'hui. Vous auriez pu vous reposer. »
« Et rater la chance de découvrir qu'un simple plumeau peut vaincre un homme qui a survécu à trois agresseurs hier soir ? Hors de question. »
Elle rit ce même rire clair, sincère, qui semblait échapper à tout le contrôle qu'elle affichait par ailleurs puis se reprit presque aussitôt, comme si elle venait de se rappeler une règle qu'elle-même avait rédigée.
« Je dois y aller. Réunion. » Elle s'arrêta une seconde à la porte, sans se retourner tout à fait.
« Content que le Balzac ait survécu, monsieur le livreur. »
« Ex-livreur », corrigea-t-il.
« On verra ça », dit-elle, avec un sourire qu'il ne sut pas interpréter, avant de disparaître dans le couloir.
Interaction détectée. Effet sur le score : indéterminé de nouveau.
« Sérieusement, marmonna-t-il au plumeau, tu pourrais faire un effort. »
Il rentra ce soir-là plus tard que prévu, courbaturé d'une façon entièrement nouvelle moins celle des coups reçus la veille que celle, plus sourde, d'un dos qui n'avait pas l'habitude de frotter des sols pendant huit heures et trouva, en montant les huit étages désormais familiers, Lin Wanxin assise sur la dernière marche, un thermos entre les mains.
« Je commençais à me dire que vous aviez fui la ville, dit-elle en se levant. »
« Presque. Nouvel emploi. Longue histoire. »
« J'ai du temps. » Elle lui tendit le thermos.
« Et de la soupe. Chaude, cette fois. »
Il s'assit à côté d'elle sur la marche, sans trop réfléchir à ce que cela impliquait, et lui raconta une version édulcorée de sa soirée l'agression passée sous silence dans ses détails les plus violents, l'embauche présentée comme une simple aubaine, les bleus attribués vaguement à « une mauvaise chute ».
« Une mauvaise chute qui vous vaut un salaire multiplié par douze, releva-t-elle, un sourcil levé. Vous devriez tomber plus souvent.
« J'y songe sérieusement. »
Elle sourit, mais quelque chose dans son regard resta un instant plus sérieux que le ton de la conversation.
« Faites attention quand même. Les gens riches qui s'intéressent d'un coup à un inconnu… ça part rarement d'une raison simple. »
Deuxième personne à formuler exactement la même inquiétude en une journée, songea Luo Xichen, en buvant une gorgée de soupe encore un peu trop chaude. Peut-être que je devrais commencer à les écouter.
L'interface, cette nuit-là, attendit qu'il soit seul pour afficher une dernière ligne, plus longue que d'habitude, comme si elle avait, elle aussi, quelque chose à ajouter :
Score de vie : 21/100.
Nouveaux éléments débloqués : Classement de saison (accès partiel).
Position actuelle : 47e sur 50 joueurs actifs.
Quarante-sept sur cinquante. Luo Xichen resta un long moment à fixer le chiffre, la soupe refroidissant lentement dans ses mains, en se demandant qui, exactement, occupait les quarante-six premières places et lesquels d'entre eux avaient, comme Han Zhiyao, commencé à remarquer que quelque chose, chez leur voisin de palier ou leur collègue de bureau, avait changé.