Chapitre 3
Le prêteur avait rappelé une troisième fois dans la matinée, et cette fois, Luo Xichen avait décroché juste assez longtemps pour promettre une réponse « très bientôt », avant de raccrocher avec la sensation exacte d'un homme qui repousse une avalanche à coups de post-it.
« Très bientôt, répéta-t-il à voix haute, allongé sur le matelas fin de Ye Chenxi, les yeux rivés au plafond taché. Génial. Excellent plan. »
L'interface, toujours aussi ponctuelle dans son manque total d'empathie, choisit ce moment pour s'afficher :
Score de vie : 9/100.
Objectif de saison : atteindre le sommet.
Rappel : au rythme actuel, l'objectif sera atteint dans environ… quatre-vingt-dix-sept ans.
« Merci, c'est exactement l'encouragement dont j'avais besoin. »
Trente-trois livraisons de bubble tea et de colis pour adolescents capricieux par jour, même en battant Han Zhiyao à chaque fois, ne suffiraient jamais à rembourser un prêteur, payer un loyer en retard de deux mois, et accessoirement sauver l'humanité entière de Ye Chenxi avant la date limite d'une saison dont il ignorait toujours la durée exacte. Il fallait un meilleur salaire. Un vrai. Pas trois yuans la course.
Il passa la matinée à faire défiler, entre deux livraisons, des offres d'emploi sur l'écran fissuré du téléphone : vigile de nuit, serveur, manutentionnaire dans un entrepôt à l'autre bout de la ville, standardiste dans un centre d'appels qui payait, au mieux, à peine mieux que Feiyu. Rien qui ressemblât, de près ou de loin, à une porte de sortie.
« T'as une drôle de tête, dit Wei Zhen en le croisant à midi, un sachet de raviolis à la main. Plus tendue que d'habitude, je veux dire.
« Je cherche un vrai boulot. »
« Un vrai boulot, répéta Wei Zhen, sceptique. Avec quel diplôme, mon pote ? »
La question, posée sans méchanceté, resta suspendue un instant. Luo Xichen n'en avait aucune idée. Le corps qu'il habitait avait un passé entier un lycée, peut-être une formation avortée, des choix qui avaient mené jusqu'à ce vélo cabossé et lui n'en connaissait que les grandes lignes, glanées au fil des conversations et des regards gênés des uns et des autres.
« On verra », dit-il simplement, et il enfourcha le vélo avant que la conversation ne s'aventure sur un terrain qu'il ne maîtrisait pas.
Le soir tomba sans qu'aucune offre miracle ne se présente, et Luo Xichen se retrouva, vers 23h, à pédaler dans un quartier qu'il ne reconnaissait pas. trop de verre, de lumière, d'enseignes de marques qu'il n'aurait jamais pu se permettre dans son ancienne vie, et encore moins dans celle-ci. Une dernière livraison égarée par une adresse mal renseignée l'avait mené jusqu'ici, dans les beaux quartiers, entre un restaurant à la façade tout en marbre et un parking souterrain dont l'entrée s'ouvrait comme une bouche sombre sur la rue.
C'est là qu'il l'entendit. Un cri, coupé net, comme étouffé volontairement.
Ne t'en mêle pas , songea une part très raisonnable de lui probablement la part qui appartenait encore, un peu, à sa propre vie d'avant, celle où on ne s'approchait jamais des ennuis des autres. Mais ses jambes, elles, avaient déjà pris la décision à sa place, et il se retrouva à courir vers l'entrée du parking avant même d'avoir fini de peser le pour et le contre.
Trois hommes. Une femme, acculée contre une voiture, une main plaquée sur la bouche par l'un d'eux, tandis qu'un autre lui arrachait son sac. Même dans la pénombre orangée des néons de secours, Luo Xichen remarqua d'abord ses cheveux d'un roux presque irréel, comme si quelqu'un avait décidé qu'elle sortirait d'un cadre ordinaire rien qu'en existant puis ses yeux, verts, écarquillés, qui croisèrent les siens une fraction de seconde avant qu'il n'ait eu le temps de réfléchir à un plan.
Il n'en avait pas, de plan. Il avait un vélo, un sac de livraison encore accroché au dos, et un instinct parfaitement incompatible avec la réalité de ses capacités physiques.
« Hé ! » cria-t-il, avec toute l'autorité d'un coursier fauché de vingt-quatre ans, ce qui n'impressionna absolument personne mais suffit à détourner l'attention le temps qu'il fonce, tête baissée, dans le plus proche des trois.
Ce qui suivit ne ressembla à aucune scène de film qu'il avait pu voir dans son ancienne vie de spectateur bien assis dans son canapé. Pas de chorégraphie, pas de répliques mémorables. Juste un échange de coups maladroits, un poing qui rencontra sa mâchoire avec une précision brutale, le goût métallique du sang, une chute sur l'asphalte, un genou qui s'écrasa quelque part dans ses côtes.
Alerte. Dommages physiques importants détectés.
Score de survie du Perso : critique.
« Merci pour l'info, articula-t-il, un genou toujours planté dans le ventre, je n'avais pas remarqué. »
Il ne se souvint, plus tard, que de fragments : s'être accroché à la jambe d'un des hommes assez longtemps pour le déséquilibrer, avoir hurlé quelque chose un mensonge, une bravade, peut-être juste un nom de rue au hasard, l'air de dire que des renforts arrivaient et le bruit, enfin, d'une sirène de voiture qui se déclenchait au loin, suffisant pour que les trois hommes détalent en abandonnant le sac.
Puis le silence. Et la douleur, partout, comme une facture qu'on ne pouvait plus repousser à coups de post-it.
« Vous… vous allez bien ? »
La voix de la femme, au-dessus de lui, tremblait encore, mais elle s'était déjà accroupie, une main hésitante flottant au-dessus de sa joue sans oser toucher les dégâts.
« J'ai connu mieux, dit-il, ce qui lui arracha un rire nerveux et surpris un rire qui contrastait étrangement avec la voiture noire, longue et brillante, qui se garait déjà en trombe à l'entrée du parking, deux hommes en costume en jaillissant avant même qu'elle ne soit complètement arrêtée.
« Mademoiselle Su ! »
Mademoiselle Su, songea Luo Xichen, la tête bourdonnante, en regardant les deux gardes du corps se précipiter trop tard, beaucoup trop tard vers une femme qu'ils étaient visiblement censés surveiller de plus près. Cette petite touche de « Mademoiselle » suivie de ce ton presque paniqué ne collait pas franchement avec l'image d'une passante ordinaire qu'on venait de sauver d'une agression de rue.
« Ça va, je vais bien, dit-elle sèchement aux gardes du corps, sans les regarder, toujours penchée sur Luo Xichen. C'est lui qu'il faut aider. »
Il se réveilla ou plutôt reprit une conscience plus nette, car il n'avait jamais vraiment perdu connaissance, juste sombré dans un état vaseux entre douleur et adrénaline allongé sur un canapé de cuir clair, dans un salon plus grand, à lui seul, que l'intégralité de l'immeuble de Ye Chenxi. Un médecin en civil, appelé en urgence apparemment sans qu'aucun hôpital ne soit impliqué, terminait de lui bander les côtes.
« Rien de cassé, annonça-t-il, juste beaucoup de bleus et un ego probablement plus touché que le reste. »
Score de vie : 14/100.
Bonus exceptionnel : acte de bravoure désintéressé.
Note : ce type d'action n'était statistiquement pas recommandé, mais le jeu apprécie le geste.
« Content que quelqu'un apprécie », marmonna-t-il.
Su Yanzhi il avait fini par retenir le nom complet, glissé au détour d'une phrase inquiète d'un des gardes du corps se tenait un peu en retrait, les bras croisés, le regard toujours fixé sur lui avec une intensité qui n'avait rien de la gratitude polie à laquelle il s'était attendu.
« Vous n'aviez aucune raison de vous jeter sur trois hommes plus grands que vous, dit-elle enfin.
« J'ai remarqué, oui. Un peu tard, mais j'ai remarqué. »
Elle ne sourit pas tout à fait, mais quelque chose dans son expression se relâcha.
« La plupart des gens auraient continué leur chemin. »
« La plupart des gens n'ont pas un patron qui les paie trois yuans la course, dit-il, avant de se rendre compte que la phrase sonnait plus amère qu'il ne l'aurait voulu. Désolé. Mauvaise blague. »
« Non, dit-elle, pensive. C'est une bonne réponse, en fait. »
Elle s'assit dans le fauteuil qui faisait face au canapé, avec l'aisance de quelqu'un qui avait grandi dans ce genre de pièce sans jamais vraiment la remarquer.
« Je veux vous dédommager.»
« Ce n'est pas nécessaire.»
« Ça l'est. »
Le ton ne laissait pas beaucoup de place à la discussion.
« Un homme s'est fait tabasser pour une inconnue, dans mon parking, devant mes gardes du corps qui n'ont rien vu venir. Croyez-moi, ce n'est pas "pas nécessaire". »
Carrefour détecté.
Su Yanzhi (héritière du groupe Su) propose une compensation. Refuser : impact neutre sur le score. Accepter : impact positif, montant à déterminer.
Luo Xichen regarda la ligne clignoter dans le coin de son champ de vision, puis Su Yanzhi, puis, mentalement, le prêteur qui rappellerait avant minuit demain.
« D'accord, dit-il. J'accepte. »
Il s'attendait à une enveloppe. Peut-être un chèque, dans le meilleur des cas assez large pour rembourser le loyer et faire taire le prêteur une bonne fois pour toutes. Ce qu'il obtint, à la place, le laissa un instant sans voix.
« J'ai besoin de quelqu'un pour l'entretien de la propriété, dit Su Yanzhi, en désignant vaguement, d'un geste, l'ensemble de la maison qui les entourait. Le poste est vacant depuis un mois. Logement de fonction possible si nécessaire, salaire correct, horaires réguliers. »
« Vous… vous m'offrez un poste de ménage. »
« C'est ce que j'ai à offrir de sûr, tout de suite, sans que ça ressemble à de la charité déguisée que vous refuseriez par fierté. » Elle haussa un sourcil, presque amusée devant son air ahuri.
« Vous vous attendiez à quoi ? Un poste de directeur financier ? »
« Honnêtement ? Un peu, oui. »
Cette fois, elle rit franchement, un rire clair qui détonnait avec la froideur calculée du reste de la conversation.
« Prouvez-moi que vous savez tenir un balai aussi bien qu'un poing, monsieur le livreur, et on reparlera de directeur financier. »
Nouvelle affectation disponible : Personnel d'entretien, Résidence Su.
Salaire proposé : x12 par rapport à l'emploi actuel.
Accepter ?
Douze fois. Luo Xichen relut le chiffre trois fois, pour être certain que ses côtes fêlées ne lui jouaient pas des tours.
« J'accepte », dit-il, pour la seconde fois de la soirée et cette fois, ce ne fut pas la douleur qui lui coupa le souffle.
Il rentra chez lui chez Ye Chenxi, rectifia-t-il machinalement, une habitude qu'il n'avait toujours pas perdue à près de 2h du matin, le corps entier douloureux, un contrat imprimé sur papier glacé plié dans sa poche, et une question qui refusait de le lâcher tandis qu'il montait péniblement les huit étages sans ascenseur.
Pourquoi une héritière, avec des gardes du corps, un médecin personnel et visiblement plus d'argent que n'en verrait jamais tout l'immeuble de Ye Chenxi réuni, s'était-elle donné la peine de négocier elle-même l'embauche d'un simple coursier tabassé, au lieu de laisser un service des ressources humaines s'en charger le lendemain matin par téléphone ?
L'interface, comme souvent quand la question comptait vraiment, resta silencieuse.
Son téléphone vibra une dernière fois avant qu'il ne s'effondre sur le matelas un message de Lin Wanxin, envoyé une heure plus tôt, qu'il n'avait pas vu passer :
Tu es rentré tard ce soir ? J'ai laissé de la soupe devant ta porte, elle doit être froide maintenant, désolée. — L.W.
Il regarda le message, puis le contrat plié dans sa poche, puis le plafond taché, et se dit avec un mélange d'épuisement et d'un sentiment qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps, ni dans cette vie ni dans l'autre que la nuit, malgré tout, aurait pu très mal se terminer, et qu'elle finissait plutôt bien.