Chapitre 5
Madame Liu, gouvernante en chef de la résidence Su depuis dix-sept ans elle le précisa dès la première minute, comme un titre de noblesse regarda Luo Xichen de haut en bas avec l'enthousiasme d'une femme inspectant une tache suspecte sur un tapis persan.
« Embauché directement par mademoiselle, sans entretien, sans référence. » Elle n'attendait visiblement pas de réponse.
« La dernière fois que ça s'est produit, c'était pour un chauffeur qui a fini par voler l'argenterie. »
« Je ne compte pas voler l'argenterie. »
« C'est ce que tout le monde dit. » Elle lui tendit un chiffon et un flacon de produit dont l'étiquette, entièrement en français, ne lui apprit strictement rien.
« L'aile est aujourd'hui. Et monsieur le livreur.... »
« Ex-livreur. »
« On verra ça », dit-elle, exactement avec la même intonation que Su Yanzhi trois jours plus tôt, ce qui lui fit l'effet troublant que toute la maison avait dû se passer le mot.
Score de vie : 24/100.
Nouvel obstacle détecté : hiérarchie interne hostile.
Recommandation : la patience rapporte généralement plus que la confrontation.
« Génial, encore un conseil que je n'ai pas demandé », marmonna-t-il, en s'attaquant à une console en bois si ancienne qu'il craignait presque de la dépoussiérer trop fort.
Il croisa Su Yanzhi trois fois ce jour-là un chiffre qui, statistiquement, dépassait largement ce que l'article trois du règlement aurait dû permettre.
La première fois, dans le couloir de l'aile est, elle prétexta chercher un livre qu'elle connaissait manifestement par cœur, vu la rapidité avec laquelle elle le remit en place sans même l'ouvrir.
« Comment se passe votre première semaine ? demanda-t-elle, d'un ton qu'elle voulait visiblement détaché.
« Madame Liu pense que je vais voler l'argenterie. »
« Madame Liu pense ça de tout le monde. Elle l'a pensé de moi pendant six ans. »
Un sourire bref.
« Vous vous en sortez très bien, en fait. Mieux que le précédent, qui avait renversé un vase Ming dans sa première journée. »
« Fixez la barre plus haut, ça m'aiderait à savoir si je suis vraiment bon ou juste meilleur qu'un accident de vase. »
Elle rit ce rire qui, décidément, ne collait jamais tout à fait avec la retenue qu'elle affichait le reste du temps puis se reprit, presque brusquement, comme si elle venait de se rappeler qu'elle-même avait rédigé la règle qu'elle enfreignait pour la troisième fois de la journée.
« Je dois y retourner. »
Elle ne partit pas tout de suite, pourtant. Elle resta un instant, le regard sur lui avec cette même intensité que la première nuit, avant de secouer légèrement la tête, comme pour chasser une pensée qu'elle ne comptait pas partager, et de tourner les talons.
[Interaction répétée détectée. ]
[Le jeu commence à établir une corrélation. Données insuffisantes pour un calcul de score fiable.]
« Toi non plus tu comprends rien à cette fille, hein », dit-il tout bas à l'interface, qui, comme toujours quand la question comptait, ne répondit rien.
La deuxième rencontre eut lieu dans les jardins, où Su Yanzhi, assise seule sur un banc de pierre, semblait contempler quelque chose de bien plus lointain que les rosiers taillés au cordeau devant elle.
« Vous devriez être en train de nettoyer », dit-elle sans se retourner, avant même qu'il n'ait dit un mot.
«Vous devriez être en réunion.
« Touché. »
Elle tapota le banc à côté d'elle, une invitation qu'il hésita un instant avant d'accepter article trois ou pas.
« Est-ce que ça vous arrive, à vous, d'avoir l'impression que votre propre vie ne vous appartient plus tout à fait ? Que quelqu'un, quelque part, décide des choses à votre place, et que vous, vous n'avez plus qu'à… suivre ? »
Luo Xichen sentit quelque chose se figer en lui, une seconde de trop pour paraître naturel.
« Pourquoi vous me demandez ça ? »
« Aucune raison particulière. »
Elle regarda ses mains, jointes sur ses genoux.
« Mon père a construit cet empire avant ma naissance. Chaque décision que je prends depuis mes dix-huit ans a déjà été anticipée, encadrée, presque scriptée par quelqu'un d'autre. Parfois, je me dis que je ne suis qu'un personnage dans l'histoire de quelqu'un d'autre. »
"Un personnage." Le mot resta suspendu entre eux, bien plus lourd pour lui qu'elle ne pouvait l'imaginer.
« Peut-être, dit-il lentement, en choisissant chaque mot comme s'il marchait sur de la glace fine, que la seule chose qui compte, c'est ce qu'on décide de faire avec les moments où personne ne regarde. »
Elle le fixa, surprise, comme si la réponse était sortie de nulle part ce qui, techniquement, était presque le cas.
« C'est étonnamment profond, pour un homme qui, hier, s'est battu quinze minutes avec un plumeau récalcitrant.
« Je contiens des multitudes. »
Elle sourit, un vrai sourire cette fois, sans retenue calculée, et pendant un instant, aucune interface, aucun score, aucun classement ne sembla exister nulle part dans l'univers.
[ Interaction positive majeure détectée.]
[Score de relation : en hausse significative.
Alerte secondaire : source de l'interaction non conforme aux paramètres habituels du jeu.]
Cette dernière ligne, Luo Xichen la relut deux fois, sans trop savoir ce qu'elle signifiait ni s'il avait vraiment envie de le savoir.
La troisième fois, en fin d'après-midi, ce fut plus bref : elle passa dans le couloir, un dossier sous le bras, et lui glissa juste, sans s'arrêter : « Bon travail aujourd'hui, monsieur le livreur » avant de disparaître, le laissant avec un sourire idiot qu'il eut la présence d'esprit de dissimuler avant que madame Liu ne tourne le coin du couloir.
Il rentra ce soir-là avec, dans les jambes, la fatigue satisfaisante d'une vraie journée de travail, et dans la tête, une question qu'il n'arrivait pas à poser à voix haute ni à lui-même, ni à personne : pourquoi une héritière qui a tout se sent-elle, elle aussi, comme un personnage dans l'histoire de quelqu'un d'autre ?
Un message l'attendait sur son téléphone en arrivant, cette fois de Wei Zhen :
"Zhiyao est passé au quartier aujourd'hui, il posait plein de questions sur toi. Genre BEAUCOUP de questions. Fais gaffe."
Il fronça les sourcils, tapa une réponse rapide quel genre de questions ? et n'obtint, en retour, qu'un unique message, envoyé quelques minutes plus tard :
"Il voulait savoir depuis quand exactement tu avais "changé". Il a utilisé ce mot précis. "Changé". C'est flippant, non ? "
C'était, en effet, assez flippant.
L'interface choisit ce moment, comme souvent, pour ajouter sa pierre à l'édifice de l'inquiétude générale :
[Score de vie : 27/100. ]
"Classement de saison (accès étendu) "
"1er Joueur n°0002 Score : 94/100"
2e Joueur n°0015 Score : 81/100
[...]
47e Joueur n°0417 (vous) Score : 27/100
"Note : le Joueur n°0002 mène la saison depuis le premier jour, sans interruption, sans chute de score une seule fois."
Quatre-vingt-quatorze sur cent. Sans une seule chute. Luo Xichen resta un long moment à fixer ce chiffre, en se demandant quel genre de vie quel genre de Perso, quel genre de joueur pouvait produire une ligne droite aussi parfaite vers le sommet, sans jamais un seul faux pas.
Rien, dans son expérience limitée de ce jeu, ne lui disait que ça pouvait être bon signe.