Chapitre 2
« Le prêteur attend votre réponse. »
La phrase flottait encore devant ses yeux ou plutôt à l'intérieur, comme projetée directement sur l'arrière de ses rétines quand une voix agacée grésilla dans le téléphone qu'il tenait, sans trop savoir comment, collé contre son oreille.
« Allô ? Vous êtes toujours là ou pas ? »
Luo Xichen ou ce qu'il en restait, coincé Dieu sait comment dans un corps qui n'était pas le sien ouvrit la bouche pour répondre. Ce qui en sortit fut un son informe, quelque chose entre « euh » et un raclement de gorge, qui n'aurait convaincu personne de rien.
« Vous voulez le prêt ou pas ? » insista la voix, avec la patience d'un homme qui avait déjà eu cette conversation trois cents fois ce mois-ci.
Réfléchis. Réfléchis vite. Deux mois de loyer en liquide, sous vingt-quatre heures, contre il n'en avait aucune idée, mais dans son expérience de vingt-huit ans passés à éviter soigneusement ce genre d'arrangement sans doute un taux d'intérêt digne d'un film de mafia des années 90.
« Je... je vous rappelle », articula-t-il enfin, avec la voix de Ye Chenxi mais aucune de ses habitudes vocales, ce qui donna à la phrase une intonation si étrange que l'homme au bout du fil marqua un silence.
« Vous avez bu ou quoi ?
« Non. Fatigué. Je vous rappelle. »
Il raccrocha avant que l'autre ait pu argumenter, et resta là, le téléphone fissuré serré dans une main qui n'était pas la sienne, dans une chambre de huit mètres carrés qui n'était certainement pas la sienne non plus.
« D'accord, dit-il tout haut, à personne, exactement comme il l'avait fait deux heures ou une vie plus tôt dans son propre studio. D'accord. Analysons la situation calmement. »
L'interface, comme si elle avait attendu ce moment précis pour se manifester à nouveau, afficha une ligne dans un coin de son champ de vision, discrète mais bien réelle :
Décision reportée. Aucune pénalité pour l'instant. Le prêteur rappellera.
Score de vie : 3/100.
« Génial, marmonna-t-il. Un jeu avec système de sauvegarde et tout. »
Il se leva et faillit immédiatement retomber, les jambes plus légères, plus maigres que celles auxquelles il était habitué, comme si on lui avait échangé son corps contre un modèle avec deux tailles de moins et beaucoup moins de repas dans l'estomac. Une glace fêlée était accrochée au mur, juste assez grande pour renvoyer le reflet d'un visage qu'il connaissait par un nom, mais pas par un miroir.
Ye Chenxi, vingt-quatre ans, les traits tirés, les cernes profondément installés, le regarda depuis l'autre côté du verre avec la même expression stupéfaite que lui.
« Ravi de te rencontrer, dit Luo Xichen au reflet. Je suppose qu'on va cohabiter un moment. »
Le reflet, bien sûr, ne répondit pas. Ce n'était pas ce genre de jeu.
Le lendemain matin fut une leçon d'humilité que ni le lycée, ni l'armée, ni aucune cuite mémorable n'avaient réussi à lui infliger en vingt-huit ans d'existence.
D'abord, l'estomac de Ye Chenxi se rappela bruyamment à son souvenir à 6h12, avec l'énergie d'un tambour de guerre, pour lui signaler qu'un paquet de nouilles instantanées la veille ne constituait pas, contrairement à ce que Luo Xichen avait pu croire jusque-là dans sa vie de repas livrés et de frigo plein, un dîner complet.
Ensuite vint l'uniforme. Un polo bleu marine délavé, floqué du logo d'une société de coursiers qu'il n'avait jamais entendu nommer "Feiyu Livraison Express" accroché à l'unique cintre de l'unique penderie de la pièce. Luo Xichen l'enfila en se disant, avec un fatalisme qui commençait déjà à ressembler à de l'humour noir, qu'il avait au moins appris une chose : dans ce jeu, on ne commençait pas au niveau un avec un skin cool et une épée légendaire. On commençait fauché, affamé, et coursier à vélo.
Trois coups contre le mur mitoyen le firent sursauter.
« Chenxi ! Debout, feignant, tu vas être en retard ! »
Wei Zhen. Luo Xichen se figea une seconde, en pleine panique silencieuse comment je suis censé lui parler, moi je le connais depuis dix minutes, lui il le connaît depuis le collège avant de se rappeler que la panique ne servait probablement à rien et d'ouvrir la porte.
« J'arrive, dit-il, en tâchant d'imiter un ton qu'il n'avait jamais entendu sortir de sa propre bouche.
« T'as une drôle de tête, remarqua Wei Zhen, un thermos à la main. Plus que d'habitude, je veux dire. »
« Nuit compliquée. »
« Le proprio ? »
« Entre autres. »
Bien joué, songea Luo Xichen. Vague, mais crédible. Il commençait à comprendre une règle non écrite du jeu : mentir un peu, en restant flou, marchait beaucoup mieux que d'improviser des détails qu'il ne maîtrisait pas.
Wei Zhen lui tendit le thermos. « Tiens. Ma mère en a refait. Tu manges rien, ça se voit sur ta tête. »
Il y avait dans ce geste un thermos de bouillon tendu sans qu'on l'ait demandé, un matin de semaine, par un type qui n'avait objectivement rien à y gagner quelque chose que Luo Xichen n'avait pas vu venir. Dans sa propre vie, personne ne lui avait préparé de bouillon depuis des années. Il prit le thermos, et pour la première fois depuis son réveil dans ce corps, ce ne fut pas la panique qui lui serra la gorge.
« Merci », dit-il, et cette fois, la voix sonnait juste.
Feiyu Livraison Express
occupait un local minuscule coincé entre un pressing et une boutique de téléphones reconditionnés, dirigé par un certain patron Ma dont la principale qualité managériale semblait être de crier les objectifs du jour comme s'il annonçait une déclaration de guerre.
« Trente-deux livraisons ! beugla-t-il en collant une feuille sur le tableau d'affichage. Zhiyao en a fait trente-cinq hier, alors ne me faites pas le coup du "c'est pas possible", visiblement c'est possible ! »
Han Zhiyao, adossé nonchalamment contre son scooter électrique flambant neuf le genre de scooter que trente-deux livraisons par jour permettaient visiblement de s'offrir adressa un sourire éclatant à la ronde qui n'atteignait jamais tout à fait ses yeux.
« Chenxi ! lança-t-il, jovial, en le voyant arriver. T'as encore cette antiquité ? » Il désigna du menton le vélo cabossé appuyé contre le mur, dont la chaîne semblait tenir davantage par habitude que par mécanique.
« Elle me porte encore, répondit Luo Xichen improvisant une réplique qui, à son grand étonnement, sonna presque comme de l'esprit.
« Pas pour longtemps si tu veux la prime de ce mois. »
L'interface choisit cet instant précis pour s'allumer à nouveau, discrète, dans le coin de son champ de vision :
Carrefour détecté.
Han Zhiyao (Perso adverse) vient de proposer un défi informel : qui, de vous deux, finira ses livraisons en premier aujourd'hui.
Accepter augmenterait votre score de performance. Refuser n'a aucun impact négatif immédiat.
Luo Xichen regarda le scooter électrique, puis son vélo qui grinçait rien qu'à l'idée d'être enfourché, et sentit une bouffée d'indignation parfaitement disproportionnée monter en lui comme si vingt-huit ans de compétitivité mal placée venaient soudain de trouver un débouché légitime.
« Pari tenu », dit-il.
Wei Zhen, à côté, manqua de s'étouffer avec son propre thermos. « T'es sûr que ça va, toi, ce matin ? D'habitude tu dis juste "cool" et tu baisses les yeux. »
« Peut-être que j'ai changé », répondit Luo Xichen, avec un sourire qui ne lui appartenait pas encore tout à fait, mais qui commençait, tranquillement, à lui aller.
Il découvrit, au fil de la matinée, que faire du vélo-livraison dans une ville qu'il ne connaissait que par GPS interposé relevait davantage de l'exploit sportif que du simple travail alimentaire. Il découvrit aussi, avec un mélange d'agacement et de fascination presque scientifique, qu'un petit encart apparaissait dans son champ de vision à chaque livraison réussie un discret +2 points ou +3 points selon la difficulté du trajet comme si sa vie entière venait d'être rétroactivement convertie en jeu mobile freemium.
« C'est n'importe quoi », grommela-t-il en sonnant à un dixième étage sans ascenseur, jambes tremblantes, pour livrer un unique sachet de bubble tea à un adolescent qui ne lui adressa pas un regard.
+1 point. Bonus de rapidité.
« Non mais sérieusement. »
Ce fut au douzième arrêt de la journée, dans une rue qu'il commençait à reconnaître malgré lui, qu'il se retrouva devant un immeuble dont la façade lui semblait étrangement familière avant de se rappeler, avec un temps de retard comique, qu'il s'agissait de son propre immeuble. Enfin. Celui de Ye Chenxi. Celui qui, techniquement, était devenu le sien pour une durée indéterminée.
Une femme sortait justement, un sac de courses dans chaque main, une mèche de cheveux échappée de sa queue-de-cheval lui barrant le visage.
« Lin Wanxin ? » Le nom lui échappa avant qu'il n'ait eu le temps de calculer si Ye Chenxi était censé s'en souvenir aussi facilement.
Elle s'arrêta, surprise.
« Oh le voisin du huitième. Ye Chenxi, c'est ça ? »
« C'est ça », dit-il, en essayant de ne pas sourire trop largement, pour des raisons qu'il n'était pas encore prêt à s'avouer.
« Vous faites des livraisons maintenant ?
« Depuis ce matin, apparemment, dit-il, avant de se rendre compte que la phrase sonnait bizarre, et de se corriger. Je veux dire oui. Le boulot habituel. »
Elle pencha la tête, un sourire amusé aux lèvres.
« Vous parlez toujours de vous à la troisième personne du destin, ou c'est nouveau ? »
Elle est plus observatrice que prévu , songea-t-il, avec un mélange d'inquiétude et c'était nouveau, ça aussi d'amusement sincère.
« Nouvelle philosophie de vie, répondit-il. Vivre chaque jour comme si c'était le premier. »
Elle ris et cala un peu mieux ses sacs de courses.
« J'aime bien. Bonne livraison, Ye Chenxi. »
Il la regarda s'éloigner plus longtemps que nécessaire, avant qu'une nouvelle ligne ne s'affiche, cette fois avec une nuance qu'il n'avait pas encore vue dans l'interface presque hésitante, comme si le jeu lui-même n'était pas certain de la classer :
Interaction positive détectée. Effet sur le score : indéterminé.
« Tiens donc, dit-il tout bas. Un truc que le jeu ne sait pas encore chiffrer. »
Pour la première fois depuis son réveil dans ce corps, ça ne lui déplut pas.
Il termina la journée avec trente-trois livraisons une de plus que Han Zhiyao, qui accueillit la nouvelle avec un sourire qui se fissura juste assez pour être satisfaisant et un score qui, sur l'interface invisible à tout le monde sauf lui, venait de passer de 3 à 9 sur 100.
Neuf sur cent. C'était presque risible, rapporté à l'objectif final. Mais en repensant au thermos de bouillon, au pari stupide avec Zhiyao, au rire de Lin Wanxin dans la rue, Luo Xichen se surprit à penser que, pour la première fois depuis des mois depuis avant même cette histoire de jeu et de fusion et de corps échangé il n'avait pas eu une seule fois envie de fixer le plafond en se demandant à quoi bon.
L'interface eut, ce soir-là, un dernier mot pour lui, alors qu'il s'écroulait sur
le matelas fin comme une feuille de Ye Chenxi :
Le prêteur a rappelé deux fois. Décision requise avant demain minuit.