Chapitre 1
Il était 23h47 quand l'écran de Luo Xichen s'alluma tout seul.
Il n'avait touché à rien. Le téléphone reposait, verrouillé, sur la table basse, à trente centimètres de sa main, pendant qu'il fixait le plafond de son studio en essayant sans grand succès de ne penser à rien. Trois mois qu'il enchaînait les nuits blanches. Trois mois qu'il retournait dans sa tête la même question, toujours sans réponse : et maintenant, qu'est-ce que je fais de ma vie ?
La lumière bleutée de l'écran attira son regard avant même que son cerveau n'ait fini d'enregistrer que quelque chose clochait. Il se redressa, attrapa le téléphone. Aucune notification classique. Pas de nom d'application. Juste, en plein milieu de l'écran verrouillé, une phrase blanche sur fond noir, qui semblait avoir toujours été là :
QUELQU'UN JOUE ?
Il cligna des yeux. Reverrouilla l'écran. Le ralluma.
QUELQU'UN JOUE ?
« C'est une blague », dit-il à voix haute, à personne.
Il essaya d'éteindre le téléphone. Le bouton ne répondit pas. Il essaya de forcer la fermeture rien à fermer, aucune application ouverte, juste ce texte, incrusté à même l'écran de verrouillage, comme s'il faisait partie du système. Une seconde phrase apparut, lettre après lettre, avec la lenteur calculée d'un message qu'on tape en direct :
Je vous présente le meilleur jeu au monde.
LIFE IS A GAME.
Puis, plus bas, une icône qu'il n'avait jamais vue de sa vie se dessina sur son écran d'accueil : un cercle noir parfait, sans nom, sans description, comme un trou creusé dans l'interface. Luo Xichen resta un long moment sans bouger, pouce suspendu au-dessus de l'écran.
Il aurait dû reposer le téléphone. Il le savait. N'importe qui de raisonnable aurait reposé le téléphone.
Il appuya sur l'icône.
L'écran devint entièrement noir, puis une seule ligne de texte s'y afficha, comme gravée :
Bienvenue, Joueur n°0417. Votre Perso vous a été attribué.
Nom : Ye Chenxi.
Âge : 24 ans.
Score de vie actuel : 3 / 100.
Aidez-le à atteindre le sommet. Chaque palier franchi vous rapporte de l'argent réel. Le premier joueur de la saison à faire atteindre le sommet à son Perso remporte la cagnotte totale.
Attention : en cas d'échec, votre progression et vos gains sont perdus. Vous repartirez de zéro.
Un Perso ne doit jamais savoir qu'il est joué.
Luo Xichen relut trois fois la dernière ligne. Un Perso. Comme dans « personnage ». Comme si quelqu'un quelque chose venait de lui annoncer, avec le sérieux glacé d'un contrat, qu'une vie humaine existait quelque part dans cette ville, et qu'à partir de cette seconde, cette vie était entre ses mains.
Ce ne pouvait être qu'un jeu. Une simulation. Un texte généré, un Perso fictif, un nom sorti d'un algorithme.
Il tapa le nom dans un moteur de recherche, plus par réflexe absurde que par conviction.
Ye Chenxi.
Rien. Aucun réseau social, aucune trace en ligne. Un nom aussi vide que le compte en banque de Luo Xichen ces derniers temps.
Score de vie : 3 / 100.
Il reposa le téléphone sur la table, se leva, fit deux pas dans son studio de seize mètres carrés, et se rassit aussitôt. Trois sur cent. Si c'était vrai si, quelque part, un homme de vingt-quatre ans vivait vraiment avec un score aussi bas alors cette personne devait toucher le fond.
À l'autre bout de la ville, dans un immeuble dont l'ascenseur ne fonctionnait plus depuis l'hiver précédent, Ye Chenxi montait les huit étages qui le séparaient de sa chambre, un carton de nouilles instantanées sous le bras le seul repas qu'il pouvait encore se permettre avant la fin du mois. Il n'avait aucune idée qu'à cet instant précis, à quelques kilomètres de là, un inconnu venait de découvrir son nom, son âge, et un chiffre censé résumer toute sa vie.
Il poussa la porte de sa chambre huit mètres carrés, un matelas à même le sol, une ampoule nue au plafond et trouva, glissée sous la porte, une enveloppe qu'il connaissait déjà trop bien. Le logo de l'agence immobilière. Encore un rappel. Encore un mois de retard.
Il s'assit sur le matelas, l'enveloppe à la main, sans l'ouvrir. Pas besoin. Il savait ce qu'elle contenait au centime près.
Un bruit sourd contre le mur mitoyen le tira de ses pensées trois coups, un code que lui seul et son voisin de palier connaissaient.
« Chenxi ! T'es rentré ? »
La porte s'ouvrit sans qu'il ait le temps de répondre. Wei Zhen entra comme chez lui, comme toujours, un sac en plastique à la main.
« J'ai des dumplings en trop, ma mère en a fait pour un régiment. » Il s'arrêta net en voyant l'enveloppe. « Encore eux. »
— Encore eux, confirma Ye Chenxi, en la glissant sous son oreiller comme si ça allait la faire disparaître.
Wei Zhen le connaissait depuis le collège assez longtemps pour ne pas insister, et assez longtemps pour ne pas partir non plus. Il posa le sac sur le sol, s'assit en tailleur en face de lui.
« Zhiyao a encore eu la prime ce mois-ci, lâcha Ye Chenxi, la voix plate. Troisième fois d'affilée. »
— Zhiyao lèche les bottes du patron mieux que personne, c'est un talent en soi.
Ye Chenxi eut un demi-sourire, le premier de la soirée. C'était toujours pareil avec Han Zhiyao : même service, mêmes horaires, et pourtant, chaque mois, c'était son collègue qui repartait avec la reconnaissance, la prime, le sourire du patron. Comme si le monde avait décidé, une bonne fois pour toutes, de qui méritait de réussir.
Il ne le savait pas encore, mais le monde, cette fois, avait littéralement décidé dans un sens qu'aucun des deux n'aurait pu imaginer.
Un peu plus tard, alors que Wei Zhen était reparti et que la chambre avait retrouvé son silence habituel, Ye Chenxi descendit vider les poubelles. Dans la cour de l'immeuble, sous le seul lampadaire encore fonctionnel, une jeune femme rangeait des cartons devant la porte de son appartement — elle venait d'emménager au sixième, il l'avait croisée deux fois dans l'escalier sans jamais lui parler.
« Besoin d'aide ? » demanda-t-il, avant même d'avoir décidé de parler.
Elle releva la tête, surprise. « Si ça ne vous dérange pas. »
« Lin Wanxin », dit-elle en lui tendant la main, un carton calé contre la hanche.
« Ye Chenxi. »
Ce fut tout. Une phrase, un carton porté jusqu'au sixième étage, un remerciement poli. Rien qui, sur le moment, ressemblait à un tournant.
De retour dans son studio, Luo Xichen fixait toujours l'écran, incapable de se décider à fermer les yeux. Vers 1h du matin, l'interface changea sans prévenir. Une nouvelle ligne s'afficha, précédée d'un son bref, presque électrique, qu'aucune application n'aurait dû pouvoir produire sur un téléphone verrouillé :
Ye Chenxi attend une réponse à un appel important. Voulez-vous prendre le contrôle ?
Attention !! : "Life is a game" ne propose qu'un seul mode de jeu. Il n'existe aucun choix à distance. La seule façon d'aider un Perso est la fusion complète votre conscience rejoint la sienne, de façon permanente, jusqu'à la fin de la saison : victoire, ou remise à zéro totale.
Confirmez-vous la fusion ?
OUI / NON
Luo Xichen regarda l'unique fenêtre de son studio, le plafond taché d'humidité, le radiateur en panne depuis deux hivers l'addition exacte de tout ce que sa propre vie lui avait offert jusque-là. Trois mois d'insomnie, une question sans réponse. Peut-être que la réponse ne se trouvait pas dans sa propre vie.
Il appuya sur OUI.
L'écran devint blanc. Puis plus rien.
Ye Chenxi raccrocha le téléphone, la main tremblante, le numéro du prêteur encore affiché sur l'écran fissuré. Deux mois de loyer, en liquide, sous vingt-quatre heures. Il suffisait de dire oui.
Sauf qu'au moment où il rouvrit les yeux et ce fut la première chose étrange qu'il remarqua, avant même la douleur sourde derrière son crâne quelque chose, à l'intérieur de lui, ne lui appartenait plus tout à fait. Une présence qui observait à travers ses propres yeux, aussi surprise que lui de se retrouver là.
Bienvenue dans le corps de Ye Chenxi, Joueur n°0417.
Fusion réussie. Score de vie : 3 / 100.
"Le prêteur attend votre réponse."