Chapitre 9
Au huitième jour, la puanteur les trouva avant les morts.
Elle descendit entre les rochers avec le vent du matin, épaisse et douceâtre, et Nérisse pensa d’abord à quelque bête crevée au fond d’un ravin. Puis l’odeur du cuir brûlé se mêla à celle de la chair et un goût métallique lui couvrit la langue au moment même où Jorven cessait de marcher devant elle.
Le Cairn Rouge se trouvait derrière eux depuis la veille et les dernières plaques de cuivre des compagnies d’Orsélune avaient disparu avec lui sur la route de l’ouest. Depuis lors, le convoi avançait seul au milieu d’un dédale de crêtes basses et de couloirs pierreux où chaque bruit semblait revenir plusieurs fois.
Un nuage noir s’éleva au-dessus de la pente suivante lorsque des dizaines d’oiseaux, dérangés par l’arrivée des chariots, quittèrent brusquement le sol. Le battement de leurs ailes produisit le froissement d’un immense tissu ; certains allèrent se poser sur des rochers plus éloignés tandis que d’autres continuaient de tourner, trop lourds pour reprendre rapidement de l’altitude.
Bragh releva brutalement la tête, les oreilles plaquées contre son crâne et les narines frémissantes.
— Arrêtez.
Seydra cria le même ordre presque simultanément et les charretiers tirèrent sur les rênes, faisant protester les chevaux tandis que les roues mordaient la poussière avant de s’immobiliser dans une succession de grincements. Serrik courut vers le premier chariot pendant que les gardes se déployaient.
— Formez le cercle !
La route était suffisamment large pour permettre la manœuvre et les six chariots pivotèrent lentement, les premiers se rapprochant de la paroi nord tandis que les derniers barraient l’arrière. Les gardes prirent position autour d’eux et les marchands comme les valets furent repoussés vers le centre avec les chevaux les plus nerveux.
Nérisse dégaina son poignard au moment où Jorven sortait déjà sa masse. Bragh se plaça devant le troisième chariot et tout son corps changea, sa patience habituelle disparaissant sous une tension beaucoup plus animale ; ses épaules soulevaient son équipement à chaque respiration et son regard passait d’une crête à l’autre avant de plonger dans les crevasses proches de la route.
Ildar se tenait entre les deux véhicules fermés avec les mains cachées dans ses manches, mais une faible lumière apparaissait parfois entre les plis du tissu. À l’arrière, Ilyne avait dégainé sans précipitation et restait près de Seydra, aussi calme qu’à l’auberge, seuls ses yeux trahissant son attention lorsqu’ils parcouraient les rochers, la route et les espaces entre les chariots.
Un froid sans rapport avec le vent descendit dans le dos de Nérisse.
Serrik revint de la pente avec un visage plus pâle encore qu’à l’ordinaire.
— Une caravane. Quatre chariots et beaucoup de morts.
Odran descendit du premier véhicule.
— Des survivants ?
— Je n’en ai vu aucun.
Seydra envoya deux gardes sur les hauteurs en leur interdisant de dépasser la prochaine crête, puis se tourna vers Bragh pour lui demander s’il distinguait l’odeur d’un vivant.
L’homme-bête inspira lentement.
— Je sens le sang, la graisse brûlée, les chevaux et les oiseaux, mais tout se mélange. Le vent descend du passage devant nous ; si quelqu’un se trouve là-haut, son odeur n’arrivera pas jusqu’ici.
— Alors nous allons considérer qu’il y a quelqu’un.
Ils attendirent encore quelques instants sans qu’aucun mouvement apparaisse sur les crêtes ni qu’une flèche traverse l’air, seuls les cris des oiseaux continuant de descendre de la pente.
Seydra forma finalement un groupe d’inspection composé de Serrik, Bragh, Ilyne et deux gardes, auquel Nérisse et Jorven se joignirent quelques pas derrière, tandis qu’Odran et Ildar restaient auprès des chariots.
La puanteur se renforçait à chaque mètre et respirer par la bouche ne servit presque à rien, car l’odeur semblait se déposer directement sur les dents. Les premières mouches apparurent isolément, puis par dizaines et bientôt par centaines autour de leurs visages, attirées par la sueur de leurs tempes autant que par ce qui les attendait derrière la pente.
Lorsqu’ils la franchirent, la route descendit devant eux dans une cuvette de pierre blanche au milieu de laquelle gisait la caravane.
Le premier chariot avait été renversé sur le flanc, privé de deux roues et dressant son essieu vers le ciel comme un os brisé ; le deuxième avait brûlé jusqu’à ne plus former qu’une cage noire, tandis que le troisième barrait toujours la route sous une bâche lacérée et que le dernier s’était écrasé contre la paroi après la mort de ses chevaux.
Les cadavres occupaient tout l’espace entre eux.
Un homme pendait à moitié du banc du premier chariot, la tête rejetée en arrière et la gorge ouverte presque jusqu’à la nuque. Sa peau avait noirci autour de la plaie et les mouches entraient et ressortaient de sa bouche ; à ses pieds gisait un garde face contre terre avec trois flèches plantées entre les omoplates, les doigts encore refermés autour d’une poignée d’épée dont la lame avait disparu.
Près du chariot incendié, deux silhouettes avaient été réduites à des formes recroquevillées que la chaleur semblait avoir soudées l’une à l’autre. L’une portait encore un bracelet de cuivre et sa main crispée paraissait chercher celle de l’autre.
Un peu plus loin, une femme reposait sous un morceau de toile tendu par son corps gonflé sous la chaleur. Un bras couvert de poussière dépassait sur le côté et, au creux de sa paume, une petite figurine de bois représentait un cheval grossièrement sculpté auquel il manquait une patte.
Nérisse détourna les yeux et aperçut alors ceux qui avaient essayé de fuir.
Leurs corps formaient une ligne irrégulière en direction des rochers : un vieil homme tombé sur les genoux, un jeune porteur dont les sandales avaient été arrachées, une marchande affaissée contre une pierre avec les mains couvertes de coupures. Un garde avait été traîné sur plusieurs mètres avant d’être abandonné et la trace sombre laissée par son corps était devenue presque noire sous le soleil.
Les chevaux n’avaient pas été davantage épargnés. Deux étaient morts dans leurs traits, le ventre gonflé et les jambes raidies, tandis qu’un troisième avait arraché une partie de son harnais en tentant de s’échapper avant de mourir plus loin, entouré d’un cercle de pierres labourées par ses sabots.
Partout, le sang avait séché en grandes plaques brunes autour de sacs éventrés qui répandaient du grain sur la route. Les graines s’étaient collées aux anciennes flaques jusqu’à former une croûte épaisse, mêlée à des étoffes, des morceaux de vaisselle et des pages de comptes déchirées.
Les assaillants avaient emporté les armes, les animaux encore capables de marcher et tout ce qui possédait de la valeur, abandonnant le reste aux mouches.
Jorven avança de deux pas dans la cuvette avant que sa masse descende lentement contre sa cuisse et que son visage se vide. Nérisse l’avait déjà vu devant des blessés, des hommes éventrés et des compagnons dont il savait qu’ils ne se relèveraient jamais, mais elle ne l’avait encore jamais vu contempler autant de morts à la fois.
— Par les Sept...
Bragh tourna brièvement la tête vers lui puis reporta aussitôt son attention sur les crêtes, refusant de cesser sa surveillance malgré ce qu’ils venaient de découvrir. Il recula jusqu’à se placer légèrement devant Jorven et Nérisse, comme si son propre corps pouvait les protéger aussi bien d’une flèche que de ce qu’ils avaient sous les yeux.
Ilyne, elle, avançait déjà entre les cadavres sans se couvrir le nez ni détourner le regard. Son visage restait parfaitement immobile pendant qu’elle étudiait une roue fracassée, les impacts dans le bois et la position des gardes morts.
Seydra s’accroupit près d’une marque creusée dans la poussière.
— Ils ont bloqué la tête du convoi ici.
Ilyne indiqua le dernier chariot du bout de son épée.
— Et l’arrière là-bas. Les premières flèches sont venues des deux crêtes et, lorsque les chariots se sont immobilisés, des hommes sont descendus par le lit asséché.
Serrik leva les yeux vers les parois.
— Combien ?
— Suffisamment pour fermer les deux sorties. Ils ont commencé par viser ceux qui portaient des armes avant de s’occuper des conducteurs.
Nérisse la regardait davantage qu’elle ne regardait désormais le massacre.
— Tu ne sembles pas surprise.
Ilyne tourna vers elle ses yeux bruns sans laisser apparaître ni dégoût, ni colère, ni tristesse.
— Je ne le suis pas.
— Tu as déjà vu ça ?
Un silence passa entre elles.
— Oui.
Ilyne reprit ensuite son inspection comme si la réponse ne demandait aucun commentaire, laissant Nérisse avec l’envie de savoir où, quand et surtout combien de fois. Elle n’eut cependant pas le temps de poser une autre question : le chariot incendié craqua sous l’effet de la chaleur résiduelle et l’un des corps carbonisés s’affaissa dans un nuage de cendre.
Jorven laissa tomber sa masse dans la poussière et le bruit fit sursauter Serrik, mais l’ancien clerc s’agenouillait déjà près de la femme à la figurine. Il ne toucha ni le corps ni la toile, joignant simplement les mains avec les pouces appuyés contre la marque pâle laissée autrefois par sa bague.
Lorsqu’il parla, les mots appartenaient à l’amaréen, ancienne langue sacrée des temples conservée dans les prières et les serments longtemps après avoir disparu de la bouche des vivants.
— Amar en thal. Soren en va. Nareth il soma. Nareth il dor.
Nérisse ne comprenait pas les mots, mais elle reconnut le rythme lent du Précepte du Dernier Seuil avant que Jorven poursuive dans la langue commune.
— Que la terre reçoive leurs corps. Que la lumière garde leurs noms. Que nul ne franchisse seul le Dernier Seuil.
Il reprit la litanie une première fois pour les morts proches de la route, une seconde pour ceux tombés entre les rochers, puis une troisième pour ceux dont il ne restait plus assez pour recevoir un nom. Le bourdonnement des mouches couvrait presque sa voix, mais il continua jusqu’au dernier mot tandis que Bragh baissait brièvement la tête, Serrik détournait les yeux et même Seydra respectait le silence.
Ilyne ne réagit pas et resta près du premier chariot, le regard fixé sur la route qui poursuivait vers l’est.
Lorsque Jorven finit par se relever, ses genoux portaient deux taches de poussière sombre. Nérisse ramassa sa masse et la lui tendit.
— Je croyais que tu avais laissé tout ça derrière toi.
Jorven referma sa main sur le manche.
— J’ai quitté les clercs. Pas les morts.
Sa mâchoire trembla lorsqu’il regarda une dernière fois la petite figurine, puis se durcit au moment où Odran arrivait avec Ildar. Le mage pâlit dès qu’il découvrit la cuvette mais continua malgré tout d’avancer, tandis qu’Odran retirait lentement ses gants.
— Depuis combien de temps ?
Seydra examina les corps, les traces et la poussière déposée sur le sang.
— Trois jours, peut-être quatre.
Serrik regarda les hauteurs.
— Les responsables peuvent déjà être loin.
Bragh désigna les oiseaux qui refusaient toujours de se reposer.
— Ou quelqu’un les a encore dérangés ce matin.
Personne ne chercha à transformer cette possibilité en quelque chose de rassurant.
Seydra refusa de faire avancer trente personnes dans le passage sans savoir ce qui se trouvait derrière la prochaine crête et choisit deux gardes pour partir en reconnaissance : Varess, femme mince au teint sombre armée d’un arc court et d’un long couteau, puis Kelm, arbalétrier portant un casque beaucoup trop large qui descendait presque jusqu’à ses sourcils.
— Nérisse et Jorven, vous partez avec eux.
Jorven essuya son visage d’un revers de manche.
— Tu peux marcher ? demanda Seydra.
— Oui.
— Et regarder devant toi sans penser à ce qui reste derrière ?
Il prit le temps d’inspirer avant de répondre.
— Oui.
Seydra accepta et leur ordonna de suivre la route jusqu’à la prochaine crête, Varess devant prendre la hauteur nord tandis que Kelm surveillerait le lit asséché. Personne ne devait poursuivre quoi que ce soit et, au moindre signe suspect, les quatre éclaireurs reviendraient immédiatement.
— Et si nous trouvons un survivant ? demanda Nérisse.
Après une légère hésitation, Seydra répondit qu’ils le ramèneraient s’il pouvait marcher et que, dans le cas contraire, l’un d’eux reviendrait chercher de l’aide.
Bragh s’approcha alors de Nérisse, son arme toujours dans une main tandis que ses oreilles continuaient de suivre tous les bruits autour d’eux.
— Revenez tous les deux.
Nérisse rangea son poignard pour libérer ses mains et vérifia l’attache de celui qu’elle portait dans le dos.
— Nous avions justement prévu de revenir à quatre.
Cette fois, Bragh ne sourit pas.
Ilyne, qui les observait préparer leur départ, détourna soudain les yeux vers le versant sud.
— Il est trop propre.
Varess fronça les sourcils.
— Propre ?
— Le vent pousse la poussière de ce côté depuis trois jours, mais aucune marque ne s’y est fixée. Quelqu’un l’a balayée ou a emprunté récemment ce passage.
Seydra observa à son tour la pente avant de prévenir les éclaireurs de ne pas se laisser attirer dans cette direction.
Tous quatre contournèrent alors le premier chariot renversé et s’éloignèrent progressivement du convoi, tandis que la litanie de Jorven semblait rester derrière eux, prisonnière de la cuvette et des morts autour desquels les oiseaux recommençaient déjà à descendre.
Varess avançait en tête avec les yeux fixés au sol, Kelm surveillait les hauteurs derrière son arbalète chargée et Nérisse marchait auprès de Jorven, qui serrait toujours sa masse beaucoup trop fort sans que son pas perde sa régularité.
Ils atteignirent enfin l’extrémité de la caravane détruite, où Varess s’immobilisa devant une empreinte de botte imprimée dans la poussière par-dessus les anciennes marques de roues et celles laissées pendant l’attaque.
L’empreinte pointait vers l’est et ses contours étaient encore suffisamment nets pour que le vent n’ait pas eu le temps de les effacer, détail d’autant plus troublant que la caravane était morte depuis plusieurs jours : quelqu’un était donc passé parmi les cadavres ce matin.