Chapitre 10
L’empreinte conduisit les éclaireurs jusqu’à la pierre nue.
Varess la suivit sur une cinquantaine de pas, repérant une marque de talon puis une autre dans les bandes de poussière accumulées entre les rochers. La personne avait marché vers l’est sans chercher à dissimuler son passage et s’était maintenue au milieu de la route jusqu’à atteindre une longue dalle grise, où toute trace disparaissait brusquement.
Nérisse s’accroupit au bord de la pierre et passa deux doigts sur sa surface, cherchant une rayure, un grain déplacé ou la marque laissée par un clou de semelle, mais elle ne trouva rien.
Kelm observa la dalle avec méfiance.
— Elle n’a pas pu s’envoler.
— Merci. J’allais justement commencer à surveiller le ciel.
L’arbalétrier resserra les lèvres sous son casque trop large tandis que Varess quittait la route pour examiner les deux côtés de la dalle. Au nord, le versant descendait vers le lit asséché d’un torrent ; au sud, une pente couverte de pierres coupantes montait jusqu’à la crête. Pourtant, aucun caillou fraîchement déplacé, aucune branche cassée ni aucune nouvelle empreinte ne permettait de deviner la direction empruntée.
Jorven resta quelques pas derrière eux, sa masse contre l’épaule et les yeux tournés vers le passage oriental. Son visage conservait encore la pâleur laissée par ce qu’ils avaient découvert dans la cuvette.
— Combien de temps faut-il au vent pour effacer ce genre de trace ?
Varess observa les petits tourbillons de poussière qui glissaient entre les rochers.
— Une heure. Peut-être deux si l’air reste calme.
— Donc quelqu’un est passé ici peu avant notre arrivée.
— Quelqu’un, ou plusieurs personnes assez disciplinées pour marcher exactement dans les mêmes pas.
Nérisse leva les yeux vers les hauteurs. Cette seconde possibilité ne lui plaisait pas davantage que la première.
Ils continuèrent jusqu’à la crête suivante sans retrouver la moindre empreinte. De l’autre côté, la route descendait entre des collines pelées avant de disparaître dans une plaine de pierres rouges où rien ne bougeait : aucun feu, aucun reflet métallique et aucune silhouette ne se détachaient sur l’horizon.
Varess leur accorda quelques minutes supplémentaires. Ils inspectèrent le lit du torrent, les replis du terrain et une fissure suffisamment large pour dissimuler un homme, mais ne découvrirent que des insectes, quelques os de lézard et une vieille lanière de cuir durcie par le soleil.
Un cor retentit soudain derrière eux, lançant d’abord une note grave, puis deux plus courtes avant qu’une dernière ne s’étire dans l’air.
Kelm se retourna si vite que son casque glissa sur ses yeux.
— Signal d’approche, annonça Varess. Des hommes arrivent de l’ouest.
Jorven resserra sa prise sur sa masse.
— Des amis ?
— C’est ce que dit le cor.
Elle arma malgré tout son arc.
— Les cors mentent moins bien que les hommes, mais ils peuvent mentir quand même.
Ils reprirent aussitôt le chemin de la caravane détruite.
Lorsqu’ils atteignirent la cuvette, les oiseaux avaient de nouveau abandonné les cadavres et une colonne de cavaliers descendait par la route occidentale en soulevant derrière elle un long nuage couleur de cendre.
Deux escouades approchaient ensemble.
La première portait les manteaux d’argile et les disques de cuivre de la compagnie de l’Écu Fendu ; la seconde arborait des capes vert sombre fermées par une broche en forme de pointe noire. Nérisse compta dix-sept soldats, presque tous montés, ainsi que deux mages reconnaissables aux bâtons courts fixés le long de leurs selles et aux plaques de verre coloré protégeant leurs yeux.
Seydra maintint ses gardes en position jusqu’à ce que les nouveaux venus s’arrêtent.
Le chef de la première escouade mit pied à terre. Il se nommait Rhévan, homme large d’épaules au crâne complètement rasé et à la barbe grise taillée très court. Une ancienne brûlure remontait depuis son col jusqu’à son oreille gauche, dont il ne restait que la moitié, et son armure semblait avoir reçu autant de réparations que de coups ; seul le disque de l’Écu Fendu fixé sur sa poitrine paraissait neuf tant il était soigneusement poli.
La seconde escouade obéissait à une femme appelée Tessra. Plus petite que Nérisse, elle portait deux sabres courts dans le dos et examinait la cuvette avec des yeux noirs enfoncés sous d’épais sourcils.
Odran, Serrik et Seydra avancèrent à leur rencontre. Nérisse resta suffisamment proche pour entendre tandis que Jorven la rejoignait et que Varess et Kelm retournaient auprès des gardes.
Rhévan ne perdit pas de temps avec les salutations.
— Odran de la Tour aux Épines ?
— Odran suffit.
— Votre convoi compte six chariots et trente voyageurs.
Odran regarda les cavaliers derrière lui.
— Vous semblez déjà bien renseigné.
— Pas suffisamment, sinon nous serions arrivés avant le massacre.
Son regard glissa vers les corps étendus dans la cuvette. La mâchoire de Tessra se contracta légèrement, mais elle ne détourna pas les yeux.
Serrik croisa les bras.
— Les compagnies ne dépassent pas le Cairn Rouge.
— Elles ne le dépassaient pas, corrigea Rhévan.
Seydra posa une main sur le pommeau de son épée.
— Qu’est-ce qui a changé ?
Rhévan se pencha, ramassa dans la poussière une flèche brisée et examina son empennage noir.
— Les bandes ont cessé de se battre entre elles.
Le silence qui suivit fut presque couvert par le bourdonnement des mouches.
— Combien ? demanda Seydra.
— Nous n’en savons rien. Au moins quatre des grandes bandes de la route orientale, peut-être six. Les plus petites ont été absorbées, achetées ou massacrées et toutes semblent désormais utiliser le même réseau de guetteurs, de receleurs et d’informateurs.
Odran regarda la flèche.
— Un réseau pareil doit bien avoir un nom.
Rhévan laissa tomber le trait près d’un cadavre.
— Les Cent-Chemins.
Nérisse sentit Jorven se raidir à côté d’elle.
— Chaque branche conserve ses propres chefs et son territoire, poursuivit Rhévan, mais toutes répondent aux mêmes ordres lorsqu’une cible importante se présente. Elles peuvent déplacer des hommes d’une route à l’autre, vendre leurs prises dans plusieurs villes et apprendre qu’un convoi a quitté Orsélune avant même qu’il atteigne le Cairn Rouge.
Nérisse regarda les six chariots. Deux étaient bardés de fer et assez lourds pour creuser de profonds sillons dans la route ; il n’était pas nécessaire de connaître leur contenu pour comprendre ce qu’ils promettaient à des voleurs.
Serrik désigna l’empennage noir.
— D’où vient cette information ?
Rhévan échangea un regard avec Tessra.
— Une de nos escouades a rencontré une vingtaine de bandits près du puits de Sarne, à deux jours au nord. Nous avons eu trois blessés, huit d’entre eux sont morts et les autres ont fui.
Seydra comprit avant qu’il poursuive.
— L’un d’eux a parlé.
— L’un d’eux a survécu, corrigea Rhévan. Nous l’avons gentiment interrogé.
La manière dont il prononça le mot « gentiment » dispensa tout le monde de demander des précisions.
Tessra reprit :
— Il portait leur marque, un cercle traversé par plusieurs routes. Il nous a donné le nom des Cent-Chemins, celui de trois chefs ainsi que l’emplacement de deux caches, mais surtout il a confirmé que ce massacre n’était pas une attaque isolée. Ils testent les routes et veulent savoir jusqu’où ils peuvent frapper avant qu’Orsélune réagisse.
Odran contempla les morts.
— La réponse aura donc pris trois ou quatre jours.
Rhévan encaissa le reproche sans baisser les yeux.
— Le message initial n’a atteint la cité qu’hier soir.
Ildar venait de s’approcher.
— Depuis le puits de Sarne ?
L’un des mages encore à cheval tapota le bâton fixé à sa selle.
— Nous avons envoyé l’alerte jusqu’au poste de l’Écu Fendu. Leur mage l’a transmise à celui de la compagnie des Trois Torches, puis au relais de la Porte des Routes. Quatre transmissions en tout.
Ildar grimaça.
— À une telle distance, vous n’avez pu transmettre qu’une poignée de mots.
— Assez pour dire « bandes unies », « route orientale » et « danger majeur ». Les détails ont suivi autrement.
Un cri aigu fendit soudain le ciel et tous levèrent les yeux.
Un oiseau descendait en spirale depuis les hauteurs. Il avait à peu près la taille d’un corbeau, mais ses ailes étaient plus longues et sa queue se divisait en deux pointes effilées. Son plumage bleu sombre prenait des reflets métalliques sous le soleil, tandis qu’une bande de plumes argentées couvrait sa gorge et qu’un petit cylindre de cuivre était fixé sous son ventre.
Tessra leva un bras protégé par un brassard de cuir. L’oiseau referma ses ailes au dernier instant et se posa sur elle, ses serres crissant contre la protection. Il observa les hommes d’un œil pâle cerclé de noir avant de tendre docilement la patte.
Jorven le reconnut.
— Un veyren.
Contrairement aux pigeons ordinaires, les veyrens pouvaient mémoriser deux colombiers et voyager de l’un à l’autre dans les deux directions. Ils volaient de nuit, supportaient les vents des hauteurs et reconnaissaient les couleurs des maîtres des messageries, ce qui en faisait des auxiliaires précieux pour les armées qui devaient maintenir le contact entre forteresses, camps et unités mobiles.
Tessra détacha le cylindre et en sortit une bande de papier roulée si étroitement qu’elle ressemblait à un fil.
Rhévan expliqua :
— Les mages donnent l’alarme. Les veyrens transportent ensuite les noms, les cartes et les ordres. Celui-ci arrive du Cairn Rouge.
Tessra parcourut rapidement le message avant de le lui tendre.
— L’ordre est confirmé.
Odran regarda successivement les deux chefs.
— Quel ordre ?
Rhévan replia le papier.
— Mon escouade reste avec votre convoi et vous accompagnera au-delà des collines de Veirre. Tessra repart pour Orsélune afin de transmettre notre rapport et prévenir les caravanes qui n’ont pas encore quitté la cité.
Serrik laissa échapper un rire sans amusement.
— Hier, vos compagnies refusaient de dépasser le Cairn Rouge. Aujourd’hui, elles offrent neuf soldats à un marchand.
— Nous ne les offrons pas, répondit Rhévan. Nous protégeons la route.
— La route ou la cargaison ?
Odran posa une main sur l’épaule de son second avant que l’échange ne dégénère.
— Pourquoi ce changement ?
Rhévan montra la caravane détruite.
— Parce que si les marchands cessent de circuler, Orsélune meurt.
Son regard se porta vers l’ouest, là où la cité restait invisible derrière plusieurs jours de voyage.
— Orsélune exporte du métal, du verre, des outils, des armes et le travail de ses artisans, mais elle importe son grain, son bois, son sel, une partie de sa laine et presque tout ce qui nourrit ses bêtes. La cité est bâtie dans un gouffre et ne possède même pas assez de terres pour nourrir le quart de sa population.
Odran acquiesça lentement.
— Si trois caravanes disparaissent, les prix montent, poursuivit Rhévan. Si dix disparaissent, les marchés commencent à se vider. Ensuite les ateliers ferment, les monte-charges s’arrêtent et ceux du Fond-Brume sont les premiers à manquer de nourriture. Le commerce n’enrichit pas seulement Orsélune : il fait circuler son sang.
Nérisse regarda les soldats.
— Vous allez donc escorter toutes les caravanes au-delà du Cairn ?
Tessra caressa le cou argenté du veyren.
— Celles que nous pourrons atteindre. Les autres recevront l’ordre d’attendre ou de voyager en groupes.
Seydra fronça les sourcils.
— Les Cent-Chemins feront exactement la même chose. Ils laisseront passer les petits convois et rassembleront leurs hommes contre ceux qui valent le risque.
Rhévan la considéra avec davantage d’attention.
— Vous commandez les gardes ?
— Douze gardes et cinq escortes.
— Alors nous devons fixer les responsabilités avant de repartir.
Ils se réunirent à l’écart des cadavres, près du premier chariot. Odran conserva la responsabilité de la route ainsi que la décision de poursuivre ou de camper ; Serrik resta chargé de l’organisation de la marche, des attelages et des haltes, tandis que Seydra gardait le commandement de la défense immédiate des six chariots. Rhévan placerait ses propres soldats sur les hauteurs, à l’avant et à l’arrière du convoi, sans modifier les positions établies par Seydra.
Serrik croisa les bras.
— Et si nous sommes attaqués ?
— Seydra forme son cercle, répondit Rhévan. Je tiens les approches et j’empêche les bandits de refermer le piège.
— Et si vos ordres se contredisent ?
Seydra ne parut guère préoccupée.
— Nous réglerons la question après avoir survécu.
Rhévan eut un bref sourire.
— Cela me convient.
Odran désigna ensuite la route orientale.
— Avant toute chose, mes éclaireurs ont découvert une empreinte fraîche.
Varess fut appelée et décrivit la trace, sa direction ainsi que sa disparition sur la grande dalle grise. Rhévan demanda alors à chacun de ses hommes de montrer la semelle de ses bottes ; les soldats obéirent, intrigués, mais aucune ne correspondait.
Tessra rappela :
— Nous sommes arrivés par l’ouest. Votre empreinte, elle, allait vers l’est.
— Et elle se trouvait déjà là avant le premier coup de cor, ajouta Nérisse.
Rhévan rejoignit Varess et Seydra auprès de la dalle pendant que ses soldats inspectaient une nouvelle fois le torrent asséché et les pentes. Ils ne découvrirent rien de plus.
Bragh huma longuement l’air près de la dernière empreinte avant de secouer la tête.
— L’odeur des morts recouvre tout.
Jorven proposa :
— Un survivant de la caravane ?
Seydra regarda les corps étendus entre les rochers.
— C’est possible.
Serrik envisagea autre chose.
— Un éclaireur des Cent-Chemins.
— Possible également, répondit Rhévan.
Ilyne resta au bord de la dalle, les yeux suivant un chemin invisible sur la pierre.
— Ou quelqu’un qui n’appartient ni aux morts ni aux bandits.
Nérisse tourna la tête vers elle.
— Tu as une idée ?
— Non.
Pour une fois, elle semblait sincèrement contrariée de ne pas savoir.
La fouille prit fin sans apporter d’autre réponse.
Tessra rassembla son escouade et, avant de repartir, fixa à la patte du veyren un nouveau cylindre portant le sceau de l’Écu Fendu. Lorsqu’elle lança l’oiseau, celui-ci battit deux fois des ailes, prit rapidement de la hauteur et fila vers l’ouest à une vitesse qu’aucun cheval n’aurait pu maintenir.
Les huit cavaliers de Tessra partirent peu après dans la même direction, emportant avec eux le nombre des morts, la position du massacre et le nom des Cent-Chemins. Leur poussière resta longtemps suspendue au-dessus de la route tandis que Rhévan et ses huit soldats demeuraient auprès du convoi.
Les chariots furent remis en ligne. Les chevaux contournèrent les cadavres en soufflant nerveusement et les hommes recouvrirent autant de corps que possible avec les toiles abandonnées, mais ils n’avaient ni le temps de tous les enterrer ni celui de rester dans la cuvette jusqu’à la nuit.
Jorven récita une dernière phrase en amaréen avant de reprendre sa place. Les roues recommencèrent à tourner, Nérisse regarda la dalle grise disparaître derrière le dernier chariot. Ils connaissaient désormais le nom de l’ennemi qui infestait les routes : les Cent-Chemins.
Personne, en revanche, ne savait encore à qui appartenait l’empreinte partie vers l’est.