Chapitre 8
Après une demi-journée de marche, Orsélune n’était déjà plus qu’une entaille sombre à l’ouest. La cité avait d’abord dominé l’horizon comme une immense couronne de pierre dressée autour de son gouffre, puis la route était descendue entre des collines sèches et ses tours avaient disparu les unes après les autres derrière les crêtes, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une pointe lointaine que la poussière soulevée par les roues effaçait parfois entièrement.
Autour du convoi, la terre semblait avoir été oubliée par les pluies. Des plaques de roche grise perçaient un sol jaune et craquelé, de longues veines rougeâtres traversaient les falaises basses comme d’anciennes blessures et les rares arbres poussaient de travers, tordus par le vent, avec des troncs pâles et des feuilles si petites qu’elles semblaient craindre le soleil. Entre leurs racines s’accrochaient des touffes d’herbes sèches et des buissons d’épines blanchis par la poussière.
La route serpentait là où le relief acceptait de la laisser passer, se glissant parfois entre deux murailles naturelles assez proches pour qu’un homme puisse presque sauter de l’une à l’autre, puis longeant ailleurs des ravins dont le fond disparaissait sous les éboulis. Les lits de torrents asséchés découpaient les collines en dizaines de tranchées sinueuses, chacune susceptible de cacher trois archers, dix hommes ou rien du tout, et Nérisse ne pouvait s’empêcher de les compter.
Elle repérait les rochers capables de dissimuler un guetteur, les replis permettant d’approcher sans être vu et les passages où les six chariots seraient obligés de s’étirer, au point que sa main revenait régulièrement effleurer le poignard dissimulé dans le bas de son dos.
Jorven, qui marchait à sa gauche, finit par suivre son regard jusqu’à une corniche fendue.
— Encore une embuscade ?
— Deux. Une là-haut pour bloquer le premier chariot, puis une en bas pour atteindre le dernier lorsque tout le monde se précipite vers l’avant.
Jorven observa les rochers puis la longue file de voyageurs.
— À ce rythme, tu auras trouvé assez d’embuscades pour occuper tous les bandits du continent avant ce soir.
— Je préfère les trouver avant eux.
Un grincement douloureux monta du deuxième chariot et le charretier se pencha aussitôt pour écouter son essieu, le visage tendu, mais la roue continua de tourner. Depuis le départ, le convoi progressait au pas régulier des chevaux, avec les gardes à leurs positions, les marchands à pied lorsque les cahots devenaient trop violents et les valets circulant entre les attelages pour distribuer de l’eau ou quelques poignées d’avoine.
La chaleur avait progressivement fait disparaître presque toutes les conversations. Même Bragh gardait la gueule fermée pour ne pas avaler de poussière, Ildar avait rabattu sa capuche jusque sur son front et surveillait davantage ses pieds que l’horizon, tandis qu’à l’arrière Ilyne marchait toujours près de Seydra sans que les heures ou le poids de son équipement semblent modifier sa posture.
Nérisse la trouva agaçante avec une facilité presque réconfortante.
Un cri bref retentit en tête du convoi et Seydra leva immédiatement le poing, faisant ralentir les six chariots tandis que les dernières conversations s’éteignaient. Jorven glissa une main sous son manteau vers sa masse, Bragh tourna le museau en direction de la crête sud et Ildar releva enfin la tête.
Trois cavaliers venaient d’apparaître entre les rochers, silhouettes sombres dont le soleil frappait les épaules tout en cachant les visages. Ils restèrent immobiles au-dessus de la route pendant quelques secondes avant que celui du milieu lève un bras et qu’une plaque de cuivre brille sur sa poitrine.
Seydra abaissa alors le poing.
— Patrouille d’Orsélune. Gardez vos places.
Les cavaliers descendirent par un sentier presque invisible depuis la route, vêtus de manteaux couleur d’argile sur de courtes cottes de mailles et portant chacun un disque de cuivre gravé d’un écu fendu. Leur chef échangea quelques mots avec Serrik, inspecta rapidement les chariots puis indiqua la direction de l’est avant que tous repartent au trot.
Lorsque le convoi se remit en marche, Jorven souffla :
— Une demi-journée et déjà le cœur qui s’emballe.
Nérisse relâcha légèrement ses épaules.
— Le tien s’emballe quand l’aubergiste apporte l’addition.
— L’addition est rarement armée, mais elle frappe plus longtemps.
La pause de midi fut ordonnée peu après à l’endroit où une avancée rocheuse projetait une longue bande d’ombre sur le bord de la route. Les chariots furent disposés en demi-cercle avec les deux véhicules fermés au centre, puis Seydra envoya quatre gardes sur les hauteurs avant d’autoriser les autres à se reposer.
Les voyageurs se dispersèrent sans jamais s’éloigner, partageant de l’eau, du pain sombre, du fromage dur et des fruits ridés dont Nérisse ne reconnut pas l’origine. Les chevaux burent dans des seaux de toile et une cuisinière passa plusieurs minutes à insulter un tonnelet dont le couvercle refusait obstinément de s’ouvrir.
Adossée à une roue suffisamment chaude pour que la chaleur traverse sa tunique, Nérisse mangea en observant ses compagnons. Jorven avait retiré une botte et contemplait son talon avec l’expression d’un homme trahi par son propre corps, tandis que Bragh partageait son pain avec Ildar après avoir découvert que la portion du mage contenait moins de cailloux que la sienne.
Ilyne, elle, avait quitté sa position arrière et se trouvait sur une petite hauteur avec Seydra, toutes deux occupées à examiner le passage qu’ils venaient de franchir. Ilyne montra quelque chose au sol, la cheffe des gardes s’accroupit pour repousser la poussière de deux doigts puis acquiesça, et Nérisse supposa qu’elles venaient de découvrir des traces sans céder à l’envie de les rejoindre.
Un froissement de papier attira plutôt son attention vers Odran, qui avait déroulé une carte sur le marchepied du premier chariot et maintenait les coins avec une gourde, un couteau dans son fourreau et deux petites pierres plates. Son manteau bleu nuit reposait près de lui et, sans lui, sa chemise claire aux manches retroussées lui donnait moins l’apparence d’un riche marchand que celle d’un scribe condamné à travailler au milieu d’une carrière.
Nérisse s’approcha.
— Si tu cherches un endroit sans rochers, tu as déroulé la mauvaise carte.
Odran ne leva pas les yeux.
— Si je cherchais un endroit sans rochers, je ne serais pas sorti d’Orsélune par l’est.
La carte représentait une longue bande de territoire couverte de lignes brunes, de points noirs et de signes minuscules, au milieu desquels la route des Trois Bornes traversait presque toute la feuille. Sur leur contrat, les mots « plus de deux mois » n’occupaient qu’une ligne ; étalés devant elle sous la forme de centaines de lieues de routes, ils paraissaient beaucoup plus lourds.
— Combien de jours ?
Odran releva enfin ses yeux vert pâle.
— Soixante-six si aucune roue ne casse, si les pluies n’emportent pas les corniches et si personne ne tombe malade.
— Donc davantage.
— Toujours.
Il posa l’index sur le tracé et lui expliqua qu’ils progresseraient lentement jusqu’aux collines de Veirre, qu’une douzaine de jours de terrain plus ouvert suivraient avant les premières corniches et qu’à partir de là les chariots décideraient eux-mêmes de leur vitesse.
Nérisse regarda les traits serrés autour de la route.
— Et les bandits décideront du reste.
— S’ils en ont l’occasion.
Elle désigna les trois cavaliers qui disparaissaient au loin.
— La compagnie de l’Écu Fendu ?
Odran acquiesça et lui expliqua qu’elle faisait partie des trois compagnies payées pour surveiller les routes proches d’Orsélune, contrôler les points d’eau et entretenir les postes de signalement.
— Par bonté ?
— Par intérêt. Orsélune vit de ce qui entre et sort de ses murs ; une route infestée de voleurs coûte davantage qu’une compagnie de gardes, alors les grandes maisons paient et les petites protestent avant de payer elles aussi.
Nérisse regarda les parois rocheuses.
— Les premiers jours devraient donc être tranquilles.
— Ils devraient.
La nuance lui déplut et Odran le vit immédiatement.
— Les patrouilles ne rendent pas une route sûre, elles rendent seulement les attaques moins fréquentes, ce qui est très différent.
— Jusqu’où vont-elles ?
Son doigt glissa jusqu’à un cercle rouge tracé sur la carte.
— Au Cairn Rouge. Six jours si nous avançons bien, sept si le vent se lève. Après cela, elles font demi-tour.
— Et nous continuons presque deux mois sans elles.
— Avec douze gardes, cinq escortes, Serrik, Seydra et une trentaine de personnes capables de crier très fort.
Nérisse posa sa paume contre la roue.
— Tu oublies les marchands. Avec leurs prix, ils peuvent assommer quelqu’un.
Le sourire d’Odran fut à peine visible.
— Je savais que votre groupe serait utile.
Au-delà du Cairn Rouge, les marques se multipliaient sur la carte : passages étroits, puits isolés, ponts et chemins secondaires, autant d’endroits où un convoi pouvait être ralenti, séparé ou attendu.
— Combien de bandes ?
— Connues ? Quatre sur la première moitié de la route, auxquelles s’ajoutent deux autres qui apparaissent ou disparaissent selon les saisons.
— Et les inconnues ?
— Si je les connaissais, elles changeraient de catégorie.
Nérisse le dévisagea et commença à comprendre pourquoi les bottes d’Odran portaient davantage de poussière que celles de certains gardes. Il parlait de ces dangers sans chercher à les minimiser ni à les amplifier, comme quelqu’un qui avait suffisamment parcouru cette route pour ne plus avoir besoin de la dramatiser.
— Des voleurs ordinaires ?
— Certains. Les autres sont d’anciens soldats, des déserteurs ou des paysans qui ont perdu leurs terres. La guerre rend les routes généreuses en hommes armés.
— La guerre est loin.
— Les armées, oui. Pas leurs conséquences.
Le vent apporta le hennissement d’un cheval et le claquement d’une bâche tandis que Serrik vérifiait les attaches du quatrième chariot.
Nérisse baissa légèrement la voix.
— Dix-sept personnes armées pour six chariots. Tu ne comptes pas uniquement sur les patrouilles.
— Je ne compte jamais sur une seule chose.
— Et tu refuses toujours de me dire ce que transportent les deux chariots fermés.
Odran commença à replier la carte.
— Tu connais déjà ma réponse.
— Je voulais voir si la chaleur l’avait améliorée.
— Elle l’a seulement raccourcie : non.
Nérisse eut un rire bref tandis qu’il rangeait la carte dans son étui de cuir et remettait son manteau malgré la chaleur.
— Utilise cette semaine, lui conseilla-t-il.
— Pour profiter de la paix ?
— Pour apprendre le convoi : qui obéit vite, qui panique, quel cheval mord, quelle roue se desserre et quel garde regarde du mauvais côté lorsqu’il est fatigué. Au-delà du Cairn Rouge, ce que tu n’auras pas remarqué pourra tuer quelqu’un.
Nérisse suivit son regard et observa Bragh déjà debout avant même l’ordre de départ, Ildar remplissant sa gourde sans quitter complètement les hauteurs des yeux, puis Ilyne et Seydra qui redescendaient ensemble vers les chariots avec exactement la même manière d’étudier les rochers.
— Tu donnes ce conseil à toutes tes escortes ?
— Seulement à celles qui comptent les embuscades avant le premier repas.
Seydra lança l’ordre de reprendre la route et les voyageurs se relevèrent en grognant pendant que les seaux étaient vidés, les provisions rangées et les chevaux remis en ligne. Une à une, les roues recommencèrent à mordre la poussière.
Nérisse retrouva sa place auprès de Jorven sur le flanc nord, face à une route qui quittait l’ombre de la paroi pour s’enfoncer entre deux longues crêtes hérissées de pierres.
— Alors ? demanda Jorven. Notre chef marchand t’a rassurée ?
Nérisse examina successivement le premier passage, le second puis la ligne irrégulière des hauteurs.
— Complètement. Nous avons six jours et demi avant de commencer à nous inquiéter.
Jorven resserra la sangle de sa masse.
— Tu étais donc détendue jusqu’ici ?
— Je faisais semblant pour ne pas te vexer.
Le convoi poursuivit sa route sous le soleil blanc tandis qu’Orsélune disparaissait enfin derrière eux et que, devant, les rochers commençaient déjà à se rapprocher.