Chapitre 7
Serrik marchait vite, comme si Orsélune tout entière avait été construite dans le seul but d’éprouver sa patience. Depuis le petit palier suspendu de La Cloche Fendue, il entraîna les cinq escortes dans l’escalier qui remontait à l’intérieur d’une pile du Pont des Treize Chaînes, où les marches taillées dans la roche puis renforcées de métal vibraient chaque fois qu’un chariot passait au-dessus de leurs têtes.
Par les meurtrières, Nérisse apercevait des fragments successifs de la ville : une passerelle noyée dans la brume, le flanc d’une maison accroché à la paroi ou encore une cage d’ascenseur montant dans le vide avec la lenteur d’un insecte. Bragh dut se pencher sous la première poutre et grogna que la ville était accueillante, ce à quoi Nérisse répondit qu’elle sélectionnait simplement ses habitants.
Serrik ne prit même pas la peine de se retourner.
— Gardez votre souffle. Nous avons encore quatre anneaux à remonter.
Jorven ralentit une demi-seconde.
— Quatre ?
— Trois si vous préférez escalader les chaînes.
Cette possibilité suffit à lui rendre immédiatement toute son énergie.
Lorsqu’ils atteignirent enfin le tablier du pont, Orsélune commençait à recevoir le jour d’une manière qu’aucune autre ville ne pouvait imiter. La lumière n’y descendait pas naturellement : tout en haut du gouffre, le soleil naissant frappait les premiers miroirs de cuivre, lesquels pivotaient avec de longs grincements pour renvoyer des lames dorées vers les anneaux inférieurs. Un éclat bondissait d’une tour à l’autre, se brisait sur une façade vitrée puis plongeait jusqu’au marché suspendu, et les ténèbres reculaient ainsi étage après étage comme si la cité allumait elle-même ses propres profondeurs.
Autour d’eux, les boutiques ouvraient leurs volets pendant que des porteurs poussaient des charrettes étroites entre les piétons. Une femme suspendue à une corde nettoyait les vitres d’une maison construite sous une arche en prenant appui contre le mur, tandis que beaucoup plus bas des meuniers libéraient les freins de grandes roues actionnées par le Fond-Brume, dont l’eau restait invisible depuis cette hauteur ; les cloches des monte-charges répondaient aux cris des contremaîtres et tout Orsélune semblait reprendre vie par couches successives.
Nérisse connaissait suffisamment la cité pour ne plus s’arrêter devant chacune de ses étrangetés, mais la traverser depuis ses profondeurs jusqu’aux quartiers supérieurs lui donnait encore l’impression de changer plusieurs fois de ville. Près du Fond-Brume, les maisons s’entassaient presque les unes sous les autres, noircies par l’humidité ; dans les anneaux médians, les ateliers débordaient jusque dans les rues et imprégnaient l’air d’odeurs de cuir, d’huile et de métal chauffé ; plus haut enfin, les façades gagnaient de l’espace, la pierre s’éclaircissait, les balcons devenaient de véritables terrasses sculptées et même les chaînes des ponts se couvraient de cuivre poli.
Lorsqu’ils atteignirent la rue des Poulies, Ildar inspira profondément.
— On respire mieux ici.
Jorven, qui venait de repérer le prix inscrit sur l’ardoise d’une boulangerie, secoua la tête.
— Pas si on veut manger.
Une foule compacte attendait devant les cages à contrepoids : artisans chargés de ballots, domestiques portant des paniers, soldats de la cité et voyageurs matinaux se pressaient derrière une ligne peinte au sol tandis que des cabines de bois montaient et descendaient le long de rails fixés à la paroi. D’énormes blocs de pierre servaient de contrepoids et glissaient dans des puits verticaux avec le grondement sourd d’un tonnerre enfermé.
Serrik présenta au préposé un jeton de cuivre portant la Tour aux Épines et le groupe fut dirigé vers une cage réservée aux marchandises, où l’air sentait la corde mouillée et les légumes écrasés. Lorsque la grille se referma derrière eux, Bragh occupait presque tout un côté à lui seul, tandis qu’Ilyne se plaçait dans un angle et examinait successivement le treuil, les câbles, les mains du préposé puis l’espace entre la grille et le quai.
Nérisse remarqua son inspection parce qu’elle venait d’effectuer exactement la même.
Lorsque le frein fut libéré, la cage bondit vers le haut et chacun réagit à sa manière : Ildar agrippa la manche de Jorven, Jorven saisit aussitôt une corde, Bragh plia les genoux et Nérisse eut la sensation très nette que son estomac venait de rester un étage plus bas. Ilyne, en revanche, bougea à peine.
— Je commence à ne pas t’aimer, lui lança Nérisse.
Un sourire discret passa sur son visage.
— Tu préférais quand nous étions dans la chambre ?
— Je préférais quand le sol ne cherchait pas à me tuer.
Pendant que la cage poursuivait son ascension, Orsélune se déployait derrière la grille avec ses anneaux superposés, ses milliers de fenêtres et ses ponts tendus comme les fils d’une toile autour du vide central. Des fumées bleutées montaient des quartiers d’artisans, des bannières claquaient sur les tours de guet et, bien en dessous, La Cloche Fendue n’était déjà plus qu’une boîte sombre suspendue sous un trait de pierre.
Puis la cage franchit le dernier surplomb et le ciel apparut d’un seul coup, immense et pâle, sans toit, pont ou paroi capable de l’arrêter.
Bragh releva le museau, Ildar cligna plusieurs fois des yeux et même Ilyne tourna légèrement le visage vers la lumière avant que tous découvrent devant eux la place du Premier Ciel, vaste plateau pavé de pierre blanche organisé autour des puits d’ascenseur. Une balustrade monumentale bordait le gouffre à l’ouest et permettait d’apercevoir la ville jusqu’au Fond-Brume, tandis qu’à l’est se dressait la Porte des Routes, ouverture monumentale percée dans une muraille couleur de craie et suffisamment large pour laisser passer trois chariots de front.
La place débordait déjà de voyageurs, de marchands et de bêtes. Des caravanes attendaient devant les postes de péage, des valets couraient entre les chevaux pendant que des scribes contrôlaient des sceaux, des portefaix transportaient des caisses sur leur dos et une compagnie de pèlerins en manteaux jaunes chantait près d’une fontaine ; un peu plus loin, des familles entouraient une charrette chargée de meubles avec cette façon particulière de regarder la ville qui disait qu’elles ignoraient si elles partaient pour un mois ou pour toujours.
Les roues cerclées de fer, les sabots, les appels, les cloches, les jurons, les pleurs d’enfants et les claquements de fouet formaient un vacarme continu où l’air sentait le crottin, la poussière, la laine humide et le pain aux graines vendu sous des auvents rouges.
Serrik ne ralentit qu’en approchant d’un convoi rangé près de la muraille. Six chariots formaient une double ligne : quatre recouverts de toile sombre et deux autres dotés de solides parois de bois renforcées par des bandes de fer, sans la moindre ouverture. Tous portaient le même emblème, une tour noire entourée d’épines rouges.
Une vingtaine de personnes s’affairaient autour des véhicules et, avec les cinq nouvelles escortes, le convoi approcherait désormais la trentaine de voyageurs. Nérisse distingua des marchands, des charretiers, des valets, deux cuisiniers ainsi que les gardes déjà en place ; certains inspectaient les roues, d’autres resserraient les sangles ou répartissaient les sacs d’avoine, et personne ne semblait avoir le droit de rester immobile.
Devant le premier chariot attendait un homme grand et mince, la cinquantaine passée, avec des cheveux gris aux tempes rejetés en arrière. Son visage long aurait paru sévère sans les fines rides qui marquaient le coin de ses yeux, tandis que son manteau bleu nuit d’une coupe élégante, fermé par une broche représentant la Tour aux Épines, contrastait avec des bottes couvertes d’une ancienne poussière blanchâtre.
Nérisse se méfia immédiatement davantage des bottes que du manteau, car elles appartenaient à quelqu’un qui voyageait avec ses marchandises au lieu de les attendre dans un bureau. Deux doigts de sa main gauche portaient des bagues-sceaux et son auriculaire manquait.
Serrik s’arrêta devant lui.
— Odran. Les cinq escortes de La Cloche Fendue.
Odran posa sur eux des yeux d’un vert très pâle et les observa sans la dureté de Serrik, mais avec la lenteur d’un homme évaluant une dette.
— Nérisse, Jorven, Bragh, Ildar et Ilyne.
Nérisse remarqua qu’il n’avait consulté aucune liste.
— Tu connais déjà nos noms.
— Je connais le nom de tous ceux dont dépend mon arrivée. Je dirige ce convoi jusqu’aux Trois Bornes et Serrik est mon second ; sur la route, ses ordres ont la même valeur que les miens.
Jorven regarda aussitôt les deux chariots fermés.
— Et ta cargaison ?
Les yeux d’Odran suivirent son regard.
— Elle possède exactement la valeur indiquée dans votre contrat : assez pour justifier votre solde.
Jorven ouvrit la bouche mais sembla reconnaître une bataille perdue d’avance lorsqu’une femme arriva entre les chevaux. Elle dépassait Nérisse d’une tête et portait une cuirasse d’écailles sombres sur une tunique rouge fanée ; un côté de son crâne était rasé, le reste de ses cheveux noirs formait une longue tresse serrée par des anneaux de cuivre et une cicatrice claire traversait son sourcil droit avant de disparaître sous la pommette. Une épée droite pendait à sa hanche et une courte arbalète était fixée dans son dos.
Ses yeux noirs s’arrêtèrent d’abord sur leurs armes avant de remonter vers leurs visages.
— Seydra, la présenta Odran. Cheffe des gardes.
Seydra distribua immédiatement les positions, plaçant Bragh près du troisième chariot, Ildar au centre afin que ses sorts risquent le moins possible d’effrayer les chevaux et Ilyne à l’arrière avec elle.
Nérisse croisa les bras.
— Et nous ?
— Toi et l’ancien clerc, côté nord du convoi.
Jorven fronça aussitôt les sourcils.
— Comment sais-tu que j’étais clerc ?
Seydra désigna d’un regard la petite marque pâle à la base de son index, là où une bague religieuse avait longtemps frotté sa peau.
— Je regarde ceux qui vont combattre près de moi.
Nérisse vit Jorven refermer discrètement sa main dans son manteau tandis que Seydra poursuivait ses consignes, rappelant qu’elle disposait de douze gardes sans compter les nouvelles escortes, qu’ils n’étaient pas là pour poursuivre les ennuis et qu’aucun d’eux ne quitterait les chariots pour jouer au héros. Tout objet abandonné sur la route devait être ignoré, tout appel au secours hors de vue signalé avant qu’on s’y précipite et, si elle ordonnait de former le cercle, personne n’aurait le temps de discuter.
— Et si Serrik crie autre chose ? demanda Nérisse.
Une lueur amusée passa brièvement dans les yeux de Seydra.
— Alors Odran décidera lequel de nous deux il préfère contrarier.
Odran soupira avant de rappeler que le départ aurait dû avoir lieu avant le lever complet du soleil, ce à quoi Serrik répondit que les escortes étaient désormais présentes et la porte dégagée.
Seydra leva deux doigts et le convoi s’anima presque immédiatement : les gardes rejoignirent leurs positions, les charretiers montèrent sur les bancs, les bâches furent rabattues, les cordes nouées et les derniers tonnelets chargés. Lorsque les premiers chevaux tirèrent sur leurs traits, le bois gémit sous l’effort et une roue grinça assez fort pour recevoir un coup de maillet avant de consentir à tourner.
Nérisse prit position avec Jorven sur le flanc nord du deuxième chariot, tandis que Bragh avançait près du troisième, Ildar entre les véhicules centraux et Ilyne à l’arrière avec Seydra, suffisamment loin pour qu’elle ne puisse lui parler sans élever la voix. Elle se demanda si cette séparation était réellement due au hasard.
Sous l’immense arche de la Porte des Routes, les gardes d’Orsélune contrôlaient les sceaux et percevaient les taxes. Odran leur remit une tablette de bois marquée de la Tour aux Épines, le premier chariot franchit la muraille puis le deuxième, et Nérisse passa à son tour de l’autre côté.
Le changement fut brutal.
Derrière elle, Orsélune n’était que pierre, chaînes, foule et profondeur ; devant eux s’étendait un immense plateau d’herbes pâles traversé par une route qui filait vers l’est avant de descendre en direction de collines bleues encore noyées dans la brume. Aucune paroi ne retenait plus le vent et celui-ci arrivait de toutes les directions avec une odeur de terre froide, longeant au passage de vieilles bornes dont les inscriptions usées rappelaient les caractères aperçus dans le livre d’Ilyne.
Nérisse se retourna une dernière fois vers les tours d’Orsélune, qui encerclaient le gouffre comme les pointes d’une couronne tandis que les miroirs de cuivre renvoyaient le soleil vers les profondeurs, donnant l’impression que la ville conservait pour elle une partie du jour. Puis la muraille masqua définitivement la place du Premier Ciel.
Jorven ajusta la sangle de son sac.
— Nous pouvons encore faire demi-tour.
— Bien sûr. Tu expliqueras simplement à Bragh qu’il doit rendre son avance.
Devant eux, une des oreilles de l’homme-bête pivota sans qu’il se retourne, ce qui suffit à faire accélérer Jorven.
Les six chariots prirent la route des Trois Bornes.
Sur la terrasse d’une maison de péage, une silhouette dissimulée derrière une rangée de statues les regardait s’éloigner depuis l’endroit précis où l’ombre de la muraille résistait encore au soleil. Son manteau gris descendait jusqu’aux bottes et une capuche cachait entièrement son visage, rendant impossible de déterminer son sexe ou son âge.
Elle ne suivait pourtant pas l’ensemble du convoi.
Son attention restait fixée sur les cinq nouvelles escortes.
Lorsque le dernier chariot disparut sur la route orientale, une main gantée se referma quelques secondes sur la balustrade, puis la silhouette recula entre les statues et se fondit dans la foule sans que personne remarque sa disparition.