Chapitre 6
Nérisse se réveilla bien avant l’aube avec la certitude que quelque chose avait changé dans la chambre, mais elle resta immobile plusieurs secondes, les yeux ouverts dans l’obscurité tandis que sa main glissait sous l’oreiller pour se refermer autour du manche de son poignard. Le vent faisait toujours chanter les chaînes de La Cloche Fendue et le Fond-Brume grondait sous les poutres comme toutes les nuits ; aucun de ces bruits familiers n’expliquait pourtant la tension qui lui raidissait la nuque, jusqu’à ce que son regard s’arrête enfin sur le lit d’en face et qu’elle comprenne ce qui l’avait réveillée.
Il était vide.
La faible lueur d’une veilleuse du couloir filtrait sous la porte et découpait les meubles au ras du plancher, suffisamment pour lui montrer la couverture d’Ilyne remontée jusqu’en haut du matelas sans le moindre pli, l’oreiller battu puis replacé contre la tête du lit, ainsi que la bassine vidée et la serviette soigneusement pliée sur son rebord. Plus aucune pièce d’armure ne reposait près du mur ; le sac, les vivres, les gants et la magnifique épée avaient disparu eux aussi, et même les traces humides laissées par les bottes la veille avaient été effacées.
Ilyne ne s’était donc pas contentée de quitter la chambre : elle avait pris le temps de supprimer presque toutes les preuves de son passage.
Nérisse posa les pieds sur le plancher froid sans lâcher son poignard, vérifia le loquet de la fenêtre puis celui de la porte et les trouva tous les deux correctement fermés. Ilyne avait nécessairement emprunté le couloir sans réveiller sa compagne, malgré des gonds capables de se plaindre à la moindre pression et des lames de bois qui protestaient sous le poids d’un chat.
— Évidemment, murmura Nérisse.
La veille, elle avait ajouté dangereuse à la liste de ce qu’elle pensait savoir de cette femme ; ce matin-là, elle y ajouta silencieuse avant de s’habiller, de fixer son poignard dans le bas de son dos et de boucler son baudrier. Avant de partir, elle froissa volontairement la couverture impeccable du lit vide, geste parfaitement inutile mais qui rendait au moins à la chambre un aspect un peu plus humain.
Dans le couloir, aucune lampe ne brûlait encore et les fenêtres rondes donnaient sur une Orsélune presque entièrement plongée dans l’obscurité. Les miroirs de cuivre attendaient la première lumière le long des parois du gouffre, tandis que quelques lanternes de veille seulement signalaient les ponts et les cages d’ascenseur, minuscules points lumineux qui ressemblaient à des étoiles tombées au fond d’un puits.
Nérisse descendit jusqu’à la salle commune, attirée par l’odeur de pain chaud et de bouillie d’avoine qui montait déjà de la cuisine, et retrouva ses trois compagnons installés à leur table habituelle. Bragh avait posé ses avant-bras autour d’un bol suffisamment large pour laver un enfant, Jorven étudiait la note du petit déjeuner avec la gravité d’un juge confronté à un crime particulièrement sordide et Ildar tenait une tasse fumante entre ses doigts comme s’il espérait qu’elle lui transmette lentement la volonté de vivre.
Nérisse tira une chaise et s’assit avec eux.
— Vous êtes tous debout. Je suis impressionnée.
Bragh leva une oreille.
— Je n’ai pas dormi.
— Jorven a récité ses comptes toute la nuit ?
— Le lit était trop court.
Jorven posa enfin la note qu’il examinait depuis plusieurs minutes.
— Il a refusé de l’admettre pendant une demi-heure avant de se coucher en travers des deux lits.
Ildar but une gorgée.
— Sur nos jambes.
Nérisse observa Bragh avec une gravité feinte.
— Tu avais pourtant la paillasse.
— Elle était plus courte.
Un sourire circula autour de la table, la fatigue rendant leurs visages plus francs qu’à l’ordinaire : Jorven avait les cheveux écrasés d’un côté et hérissés de l’autre, une marque de couverture traversait encore la joue d’Ildar et Bragh portait sur le museau un petit brin de paille que personne ne semblait pressé de lui signaler.
Une servante posa devant Nérisse un bol de bouillie, deux tranches de pain sombre et un quartier de fromage, et Jorven suivit chacun de ses gestes avec une attention presque inquiétante.
— Le fromage est compris ?
La servante s’immobilisa et le regarda.
— Vous avez vraiment l’intention de recommencer ?
— Je demande seulement.
— Deux cuivres.
Jorven repoussa aussitôt son propre quartier vers le centre de la table, mais Bragh le récupéra avant même que le geste soit terminé.
— Voilà notre premier partage équitable de la journée, commenta Nérisse.
— J’avais encore faim.
— Tu as toujours encore faim.
Ildar tendit alors une main vers son pain et fit naître au bout de son index une petite flamme bleue qui courut sous la croûte, répandant presque immédiatement une odeur de brûlé autour de la table.
— Tu sais que l’auberge possède un feu ? demanda Nérisse.
— Celui-ci est plus proche.
Jorven gratta la partie noircie avec son couteau.
— Et nettement moins efficace.
Pendant quelques minutes, il ne fut plus question de guerre, de contrat ou de départ ; ils se disputèrent le dernier morceau de pain, accusèrent Bragh d’avoir avalé son fromage sans le mâcher et tentèrent de décider si les ronflements de Jorven pouvaient constituer une faute professionnelle. La salle restait presque vide, le patron alignait des cruches derrière son comptoir sans participer à leur bonne humeur et, depuis la cuisine, le bruit des casseroles accompagnait leurs plaisanteries.
Nérisse sentit le poids du départ s’alléger quelque peu. Ils avaient connu de pires réveils, de moins bons repas et surtout des contrats qui ne promettaient même pas de payer leurs chambres ; tant qu’ils pouvaient encore se moquer les uns des autres, la route n’avait pas commencé à les séparer.
Ce fut en portant sa cuillère à sa bouche qu’elle aperçut Ilyne à la table voisine.
La cinquième escorte était assise seule près de l’âtre, légèrement tournée de côté, avec tout son équipement déjà en place. Son manteau reposait plié sur le dossier de sa chaise, son sac fermé attendait près de ses bottes et son épée s’appuyait contre sa jambe, tandis que l’assiette posée devant elle ne contenait plus que quelques miettes et une tranche de pomme oubliée.
Elle lisait un volume épais relié d’un cuir brun assombri par le temps, dépourvu de fermoir précieux ou de décoration, dont les coins émoussés et le dos plusieurs fois recousu révélaient davantage de voyages qu’une bibliothèque entière. Lorsqu’elle tourna une page, le livre s’inclina brièvement vers Nérisse, qui aperçut des feuilles jaunies couvertes de caractères étroits, des cartes de terrain, des carrés représentant des soldats et des flèches indiquant leurs déplacements sans reconnaître le moindre mot.
Ilyne avançait dans le texte sans hésitation, revenant parfois sur une ligne ou suivant une annotation du bout de l’index avant de tourner la page avec l’aisance de quelqu’un lisant dans sa langue maternelle. Nérisse donna alors un léger coup de botte à Ildar sous la table, ce qui fit sursauter le mage assez fort pour qu’une étincelle tombe dans sa tasse.
— Quoi ?
Elle désigna Ilyne du menton.
— Tu connais cette écriture ?
La lassitude disparut aussitôt du visage d’Ildar et il posa lentement sa tasse.
— Du haut-orvathien.
Jorven cessa de gratter son pain.
— Tu es certain ?
— J’ai vu le titre lorsqu’elle a relevé le livre. Les Neuf Ruptures de la ligne.
Bragh avala sa bouchée.
— Une histoire ?
— Un traité de stratégie militaire.
Nérisse observa de nouveau les schémas.
— Et le haut-orvathien ?
Jorven répondit avant Ildar.
— La langue savante du Grand Empire d’Orvath.
Même Nérisse connaissait ce nom. Des siècles auparavant, Orvath avait étendu ses routes, ses lois et ses armées sur une immense partie du monde connu avant de disparaître, ne laissant derrière lui que des ponts trop solides pour les royaumes qui les utilisaient encore, des bornes dont personne ne comprenait plus les chiffres et des ruines que les paysans évitaient après le coucher du soleil.
— Je croyais cette langue morte.
— Elle l’est presque, répondit Ildar. Quelques mages la connaissent encore, avec certains archivistes et érudits de cour. J’en déchiffre suffisamment pour reconnaître un titre ou une formule, mais certainement pas pour lire un traité entier au petit déjeuner.
Jorven, qui n’avait toujours pas quitté le livre des yeux, ajouta que son ancien maître possédait trois actes rédigés en orvathien et payait un traducteur une pièce d’argent pour chaque ligne. Bragh regarda alors Ilyne puis son bol, comme s’il cherchait une explication plus simple.
— Peut-être qu’elle aime vraiment beaucoup la stratégie.
— Ce n’est pas son goût qui m’intrigue, répondit Jorven. C’est l’endroit où elle a appris.
Nérisse ne répondit pas, car la liste commençait à devenir trop longue : un faux prénom, une épée qu’un seigneur aurait pu envier, des mains raffinées, une démarche de tueuse et désormais la langue savante d’un empire disparu. Chaque réponse obtenue au sujet d’Ilyne semblait ouvrir deux nouvelles questions.
Comme si elle avait senti leur attention, la jeune femme releva les yeux et son regard passa sur Ildar, s’arrêta sur Jorven puis rejoignit celui de Nérisse. Elle ne manifesta ni surprise ni irritation, se contentant de glisser un ruban entre les pages avant de refermer le livre et de poser la main sur sa couverture.
Nérisse leva sa cuillère en guise de salut et reçut en retour une légère inclinaison de tête.
— Tu vas lui demander ? murmura Jorven.
— Pas encore.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle sait que nous savons. Voyons d’abord ce qu’elle décide d’en faire.
La porte donnant sur le petit palier suspendu sous le pont s’ouvrit avant qu’il puisse répondre, laissant entrer une bourrasque glaciale qui fit vaciller plusieurs lampes et souleva le ruban dépassant du livre fermé d’Ilyne. Dans l’encadrement apparut un homme que même une pleine journée de lumière n’aurait probablement pas rendu plus agréable à regarder.
Il était large d’épaules mais sec, avec une force noueuse faite davantage de tendons et d’os épais que de chair. Son visage n’améliorait pas l’ensemble : nez cassé de travers, pommettes saillantes, bouche trop mince, barbe sombre mal rasée et ancienne coupure tirant le coin de sa lèvre sur une peau tannée par des années de vent.
Nérisse remarqua surtout ses bottes couvertes de poussière, le couteau porté à la ceinture et l’épée courte placée assez haut pour ne pas gêner la marche. Aucun bijou, aucun insigne et aucun objet qui ne possède une utilité immédiate.
Après avoir refermé la porte, l’homme les examina successivement, commençant par Bragh dont il estima visiblement la taille et les épaules avant de passer sur les doigts d’Ildar, les traces d’encre incrustées près des ongles de Jorven puis les armes de Nérisse. Lorsqu’il atteignit Ilyne, ses yeux gris s’arrêtèrent brièvement sur le livre fermé puis sur la garde de son épée.
Il venait clairement de compter les cinq.
— Vous êtes les escortes de la Tour aux Épines.
Nérisse repoussa son bol.
— Et toi, tu es celui qui vient vérifier si nous savons nous lever ?
L’homme ne sourit pas.
— Serrik. Second du convoi. Si vous avez fini de manger, prenez vos affaires et suivez-moi, les chariots attendent.
Bragh vida son bol pendant que Jorven repliait machinalement la note du petit déjeuner avant de la laisser sur la table et qu’Ildar terminait sa tasse d’une gorgée, non sans grimacer lorsque l’étincelle tombée plus tôt lui brûla les lèvres. Ilyne rangea son livre dans son sac et Nérisse fut la dernière à se lever ; en passant près d’elle, elle jeta un regard vers le cuir brun qui venait de disparaître sous les sangles, regard qu’Ilyne surprit sans le commenter.
Serrik avait déjà rouvert la porte sur une Orsélune encore plongée dans le froid et les ténèbres. Les chaînes du pont grinçaient au-dessus du gouffre tandis que, quelque part bien plus haut, les premiers miroirs commençaient à pivoter vers une lumière qui n’existait pas encore.
— Restez près de moi. La ville possède plusieurs chemins pour sortir, mais un seul mène à notre convoi.
Les cinq escortes le suivirent, et leur voyage vers les Trois Bornes commença avant même que l’aube atteigne Orsélune.