Chapitre 5
Au milieu de l'océan de Namar, la nuit avait perdu ses frontières.
La mer et le ciel ne formaient plus qu'une même masse noire, déchirée par des éclairs si vastes qu'ils illuminaient l'horizon d'un bout à l'autre, et le tonnerre ne grondait plus : il éclatait sans relâche et roulait sur les eaux comme si des montagnes s'effondraient derrière les nuages.
Les vagues se dressaient à des hauteurs qu'aucun navire n'aurait pu affronter. Elles couraient sous le vent en soulevant des crêtes blanches, puis retombaient de tout le poids d'un rempart abattu, pendant que l'écume volait par nappes épaisses et que la pluie cinglait de travers, dure comme une poignée de gravier ; par moments, on eût dit que l'océan entier se soulevait pour aller chercher le ciel.
Au milieu de ce chaos se tenait Kharvane.
L'île n'avait rien d'une terre faite pour les hommes. C'était un poing de roche noire sorti des profondeurs, fendu et écrasé, que les siècles avaient dépouillé de toute douceur ; aucune plage ne bordait ses côtes, seulement des falaises presque verticales qui tombaient dans la mer, hautes et tranchantes, sculptées par des milliers d'années de tempêtes, et contre lesquelles les vagues se fracassaient avec une telle force que la pierre tremblait jusqu'au sommet.
Rien n'y poussait, hormis quelques plaques de mousse grise collées au fond des fissures. On n'y trouvait ni arbre, ni oiseau réfugié dans les parois, ni sentier, ni maison, ni feu, pas même les ossements d'un naufragé pour prouver qu'un être vivant y avait jamais posé le pied.
Et pourtant, sur la plus haute éminence de l'île, une forteresse dominait l'océan.
Elle ne semblait pas construite sur la montagne, mais arrachée au même bloc. Ses murailles, formées de pierres plus grandes que des maisons, s'élevaient en gradins vers les nuages, des tours sans toit dressaient dans la tempête leurs pointes brisées et des arches gigantesques ouvraient sur des couloirs privés de portes ; certaines façades étaient lisses, tandis que d'autres portaient des signes dont les angles paraissaient se tordre à chaque éclair.
Aucun mortier ne liait les blocs et aucune mousse ne gagnait leurs jointures. Le vent avait rongé les falaises, creusé des cavernes et couché des pitons entiers, mais il n'avait presque rien pris à la forteresse, qui paraissait plus vieille que l'île qui la portait et pourtant moins usée qu'une tombe récente. Elle n'avait pas de nom, ou du moins aucun dont les royaumes se souvinssent.
La tempête s'acharnait sur elle. L'eau dévalait les escaliers, emplissait les cours et s'échappait par des gueules sculptées trop larges pour représenter aucune bête connue, le vent s'engouffrait dans les tours et les faisait hurler, et à chaque éclair l'ombre des créneaux se projetait sur les murs comme une armée de géants.
Il n'y avait personne pour l'entendre, personne à l'exception de l'homme qui riait.
Il se tenait sur la plateforme la plus haute, un disque de pierre assez vaste pour recevoir un palais et qu'aucun parapet ne protégeait, si bien qu'au-delà de son bord il n'y avait que la chute, les falaises et l'océan en furie.
L'homme avait les bras ouverts. Sa robe, claire autrefois peut-être, pendait en lambeaux autour de son corps maigre, ses pieds nus baignaient dans l'eau glacée, et de longs cheveux sombres mêlés de fils blancs lui fouettaient le visage avant de s'enrouler autour de sa gorge.
Il aurait pu avoir quarante ans comme il aurait pu en avoir cent. Sa peau était tirée sur des pommettes saillantes, mais son dos restait droit, et ses mains semblaient vieilles lorsqu'elles se crispaient, jeunes lorsqu'elles se détendaient. Les éclairs lui creusaient des rides autour des yeux, puis l'ombre revenait et les effaçait ; le temps ne l'avait pas oublié, il paraissait plutôt avoir renoncé à décider ce qu'il devait faire de lui.
Il riait face à la mer.
Ce n'était pas le rire d'un homme heureux. Il montait par saccades, se brisait, reprenait plus haut et se perdait dans le tonnerre ; parfois il s'interrompait net, et l'homme tendait l'oreille comme si quelqu'un venait de lui chuchoter une plaisanterie depuis le fond de l'océan, puis ses lèvres tremblaient et le rire recommençait.
— Trop tard, souffla-t-il.
Le vent emporta les mots.
Il laissa retomber les bras et se mit à marcher autour du disque, ses pieds suivant les lignes d'un dessin gravé dans la pierre, des cercles emboîtés traversés de pointes et de caractères semblables à ceux des murailles. L'eau remplissait les sillons et, à chaque éclair, y brillait comme du métal fondu.
Il compta sept pas, s'arrêta et inclina la tête, puis il récita.
La langue qui sortit de sa bouche n'était plus parlée dans aucun royaume. L'azhéran datait d'avant leurs frontières, d'avant leurs couronnes, d'avant même que les peuples ne donnent aux montagnes des noms différents, et c'était une langue rude et chantante à la fois, dont certaines syllabes claquaient comme des os tandis que d'autres s'étiraient avec la plainte du vent entre les pierres.
Var akhûn, sael moratha, Drazh en vaer, drazh en thal. Kor na shyr, vel na ratha, Esh varûn, aesh varûn, Thael ir karn, thael ir kal. Zhar avel. Zhar avel. Vor draekhan nor en sal.
Sa voix ne dominait pas la tempête ; elle s'y mêlait. Le tonnerre battait la mesure et le vent prenait les syllabes pour les pousser dans les cours, sous les arches et jusqu'au fond des galeries de la forteresse, pendant que les signes gravés du disque semblaient boire chaque mot. Il répéta le poème, plus lentement.
Ceux qui avaient connu l'azhéran en auraient compris la promesse : lorsque la couronne se briserait, le sang ouvrirait la route, les royaumes tomberaient sans sépulture et les morts marcheraient dans le souvenir des vivants ; alors viendrait l'âge rouge, et le ciel rendrait au monde ceux que le feu avait gardés.
— Zhar avel, murmura l'homme. L'âge rouge.
Son rire revint, plus bas cette fois, presque tendre.
La foudre frappa une tour derrière lui et la lumière devint blanche. La pierre gémit sans céder, mais l'homme ne se retourna même pas ; il avait levé vers les nuages son visage ruisselant et observait quelque chose que l'orage dissimulait encore.
Le vent changea. Il ne faiblit pas, il s'écarta.
Durant un seul battement de cœur, la pluie cessa de toucher la plateforme et les gouttes demeurèrent suspendues dans l'air, déviées par une pression invisible, avant qu'un souffle plus puissant que la tempête ne les rabatte toutes d'un coup contre la pierre.
L'homme cessa de rire.
Au-dessus de lui, la nuit venait de s'assombrir encore. Une ombre recouvrit le disque, franchit ses bords et monta le long des murailles, engloutit la tour frappée par la foudre puis avala les éclairs eux-mêmes, et ce n'était pas un nuage qui passait ainsi entre la forteresse et le ciel, mais une forme vivante.
Quelque chose battit des ailes.
Le premier battement écrasa l'eau contre le sol et la chassa en un cercle parfait, le deuxième fit reculer l'homme de trois pas, et le troisième s'abattit sur Kharvane comme le coup d'un dieu, déchirant une partie des nuages tandis que, très loin en contrebas, la mer se creusait sous la pression.
Alors le dragon apparut.
Il sortit de l'orage la tête la première, immense, couronné de cornes qui se recourbaient vers l'arrière comme les branches noires d'un arbre mort. La foudre courait sur ses écailles sans les brûler, et chaque plaque, large comme un bouclier, restait sombre au repos mais se parcourait de reflets rouges dès que le ciel s'embrasait. Sous des arcades osseuses s'ouvrirent deux yeux qui n'avaient rien de la lueur animale d'un prédateur, car on y voyait brûler une intelligence ancienne, lente et terrible.
Son cou suivit, puis un poitrail bardé d'écailles épaisses, et ses ailes occupèrent le ciel, leurs membranes déchirées par endroits se tendant entre des os aussi longs que des mâts de navire, si bien que la tempête parut soudain trop petite pour contenir la créature.
Le dragon tourna une fois autour de la forteresse. Son corps n'en finissait pas : il glissa entre deux éclairs, révéla quatre membres armés de serres pâles, puis une queue hérissée de pointes qui fendit un nuage en deux, et la forteresse colossale qui écrasait toute l'île de sa présence ne fut plus qu'un socle préparé pour lui.
Il replia ses ailes, et sa chute fut si rapide que l'homme disparut sous son ombre.
Au dernier instant, les ailes se déployèrent avec un claquement qui couvrit le tonnerre et le dragon heurta la plateforme de ses pattes arrière. La pierre trembla, des fissures jaillirent autour de ses serres et coururent dans les gravures anciennes, une tour entière lâcha une pluie de fragments, et au pied des falaises l'océan recula comme s'il avait eu peur avant de revenir frapper Kharvane dans un rugissement monstrueux.
Le dragon posa ses pattes avant et ses griffes raclèrent le disque. Il abaissa lentement la tête jusqu'à ce qu'un de ses yeux se trouve à la hauteur de l'homme, la gueule entrouverte sur des crocs plus longs que des épées, entre lesquels s'échappait une vapeur rougeâtre qui changeait la pluie en brume.
L'homme sans âge ne fuyait pas. Il se tenait au milieu des fissures, les bras ballants, si petit devant la créature qu'un simple souffle aurait suffi à l'emporter par-dessus bord, et lorsqu'il repoussa les cheveux qui lui couvraient une partie du visage, son sourire avait disparu.
Pour la première fois, il paraissait parfaitement sain d'esprit.
Le dragon inspira. Au fond de sa gorge, quelque chose s'alluma, et une lueur rouge se propagea sous les écailles de son cou, une pulsation après l'autre, pendant que la plateforme se réchauffait et que la pluie s'évaporait autour de ses griffes.
L'homme posa un genou à terre, non par peur, mais comme on s'incline devant un roi, puis il leva les yeux vers l'immense visage et prononça en azhéran les derniers mots du poème.
— Vor draekhan nor en sal.
Le feu rendra les siens au monde.
Le dragon referma la gueule. La lueur mourut dans sa gorge, mais ses yeux ne quittèrent pas l'homme, et pendant un instant la tempête elle-même sembla attendre.
Alors la créature abaissa une aile jusqu'à la pierre.
Et l'homme sans âge se remit à rire.