Chapitre 4
Le patron rangea le contrat sous son comptoir, souffla sur les quatre noms pour sécher l'encre, puis tendit la main.
— Huit pièces.
Jorven, qui venait à peine de retrouver le sourire, le perdit aussitôt.
— Pour quatre lits ?
— Pour deux chambres.
— À ce prix-là, j'espère qu'elles nous suivent jusqu'aux Trois Bornes.
Le patron ne sourit pas. Il avait le calme d'un homme dont l'auberge pend au-dessus du vide et qui sait que ses clients tiennent trop à la vie pour marchander longtemps.
— Départ à l'aube. Si vous voulez dormir près du convoi, vous dormez ici. Sinon, le Pont des Treize Chaînes est gratuit. Le vent aussi.
Bragh tourna une oreille vers les vitres, que chaque rafale faisait trembler dans leur cadre.
— Le vent ronfle moins que Jorven.
— Je ne ronfle pas.
Ildar posa deux pièces sur le comptoir.
— Tu récites des colonnes de chiffres, parfois.
— Ce n'est pas pareil.
Nérisse s'accouda entre eux, ravie de voir Jorven souffrir davantage du prix de la nuit que de l'idée des voleurs.
— Allons. Une chambre pour vous trois, une pour moi. Je dormirai seule, dans le silence, pendant que vous déciderez lequel mérite le plancher.
Bragh baissa les yeux sur elle, lui qui aurait rempli à lui seul la moitié d'une chambre ordinaire.
— Moi, je prends le lit.
— Toi, tu prends les deux.
— Comme ça, Jorven pourra compter mes ronflements.
Nérisse éclata de rire. La soirée avait épaissi l'air de l'auberge : les débardeurs étaient partis, remplacés par des voyageurs chargés de sacs, une joueuse de dés dormait la joue contre la table, le poing toujours fermé sur ses gains, et près de l'âtre un musicien tirait de sa vielle trois notes obstinées en cherchant depuis des heures la quatrième.
Pour la première fois depuis leur retour, Nérisse sentit ses épaules se dénouer. Le contrat était signé, le danger avait désormais une route, une durée et un prix, et pour ce soir c'était assez.
Jorven paya pourtant comme on se laisse amputer, posant les pièces une à une, les comptant, les recomptant, puis gardant les doigts dessus.
— Le repas était compris.
— Non.
— Les couvertures ?
— Une par lit, répondit le patron en ramassant les pièces.
— L'eau chaude ?
— Si vous montez le seau.
Nérisse lui tapota l'épaule.
— Vois le bon côté des choses. Demain, tu risqueras ta vie en sachant exactement ce que t'a coûté la veille.
Le patron donna une clef à Ildar et une autre à Nérisse, mais lorsqu'elle voulut prendre la sienne, il ne la lâcha pas.
— Vous partagerez.
Nérisse regarda derrière elle.
— Avec qui ?
— Une autre signataire, dit-il en libérant la clef. Arrivée avant vous. Même convoi.
Les trois hommes eurent la délicatesse de ne pas rire tout de suite, mais Bragh craqua le premier dans un grondement amusé, Ildar détourna la tête sans pouvoir empêcher une étincelle bleue de lui sauter entre les doigts, et Jorven retrouva comme par miracle toute sa bonne humeur.
— Le silence, dit-il. Toute une chambre rien que pour toi.
Nérisse brandit la clef comme une menace.
— Profitez de votre dernière nuit.
L'escalier était si étroit que Bragh dut le monter de profil. La Cloche Fendue avait été bâtie sous le pont et non dessus, de sorte que ses couloirs suivaient la courbe des poutres et descendaient par endroits alors même que l'escalier prétendait monter ; à travers les cloisons passaient des rires, des grincements de cordes et le grondement lointain du Fond-Brume, et chaque rafale faisait frémir le plancher sous leurs bottes.
La chambre des hommes se trouvait au bout du premier couloir. Ildar ouvrit sur deux lits étroits qui mangeaient presque tout l'espace et sur une paillasse roulée contre le mur, que Bragh contempla longuement avant de se tourner vers Jorven.
— Tu es le plus léger.
— Je suis celui qui a payé.
— Justement. Tu voudras profiter de toute la chambre.
Nérisse les laissa marchander et continua seule. Sa porte était la dernière, juste avant une fenêtre ronde donnant sur le gouffre où Orsélune scintillait par étages, les lanternes des passerelles traçant autour du vide des courbes de feu qui se perdaient plus bas dans la brume, pendant qu'une cage passait lentement au bout de ses chaînes avec deux silhouettes serrées derrière ses barreaux.
Elle frappa deux coups et entra.
La femme près de la fenêtre avait déjà la main sur son épée.
Elle était grande, d'une bonne demi-tête de plus que Nérisse, et sa silhouette athlétique se dessinait nettement sous un pourpoint sombre parfaitement ajusté. Ses cheveux bruns étaient relevés haut, sans une mèche sur le visage, et ses yeux en amande allèrent d'abord à la main de Nérisse, puis à son fourreau, puis à la porte restée entrouverte.
Nérisse s'arrêta sur le seuil. Elle avait beau aimer rire, elle n'avait jamais perdu ses réflexes, et d'un coup d'œil elle prit la mesure de la pièce, la distance entre elles, la fenêtre, le lit libre, le paquetage et la place qu'il lui faudrait pour dégainer, pendant que sa main droite glissait dans son dos, tout près du poignard qu'elle portait à l'horizontale au creux des reins.
L'autre l'observait avec la même attention. Elle bougeait à peine, mais sans la moindre raideur, le poids bien réparti, les épaules basses et le menton droit, et l'on sentait qu'elle avait déjà choisi où frapper si Nérisse faisait un pas de trop.
— Si tu dégaines chaque fois que quelqu'un entre, dit Nérisse, la nuit va finir par coûter cher en réparations.
La femme ne retira pas sa main.
— Tu as frappé.
— C'est ce qu'on fait, d'habitude, avant d'entrer.
— Tu n'as pas attendu.
Nérisse y réfléchit une seconde.
— Ça, c'est ce que je fais d'habitude après avoir frappé.
Un silence passa, puis les doigts de l'inconnue quittèrent lentement la garde de son arme, et Nérisse attendit encore un battement avant d'écarter les siens du poignard.
Elle entra et repoussa la porte du talon. La chambre était plus propre que celle des hommes, mais guère plus large : deux lits se faisaient face, séparés par une table bancale qui portait une bassine et une chandelle, et dans un angle le paquetage de l'autre femme était rangé avec une discipline de caserne, les sangles roulées, les vivres emballés et les pièces d'armure alignées dans l'ordre où elle les revêtirait.
Et puis il y avait l'épée.
Même au repos contre la hanche de sa propriétaire, on ne voyait qu'elle. Le fourreau de cuir noir ne portait ni poussière ni éraflure, la garde fine et à peine courbée protégeait la main sans l'alourdir, et le pommeau était serti d'une pierre pâle qui changeait de teinte avec la flamme. Nérisse avait vu des seigneurs parader avec des lames plus chargées, mais rarement avec une arme aussi visiblement faite pour servir.
— Jolie lame, dit-elle.
— Elle coupe.
— C'est une qualité appréciable, répondit Nérisse en lâchant son sac sur le lit libre. Nérisse.
L'inconnue hésita, presque rien, un battement de cils ou un souffle retenu.
— Ilyne.
Nérisse n'en laissa rien paraître. Les mercenaires changeaient de nom comme d'autres changeaient de bottes, pour fuir une dette, une armée ou quelquefois un mari, et ce qui comptait, c'était la main qui tiendrait l'épée lorsque l'embuscade éclaterait.
Elle défit son baudrier, posa son arme à portée du lit, puis sortit le poignard de son dos et le glissa sous l'oreiller avant de s'attaquer enfin à ses bottes, sous le regard d'Ilyne qui suivait chacun de ses gestes comme s'il pouvait cacher une attaque.
— Les trois hommes qui sont montés avec toi, ce sont tes compagnons ? La porte était ouverte, je vous ai vus dans le couloir.
— Depuis assez longtemps pour savoir lequel vole les couvertures.
— Lequel ?
— Tous. Bragh accuse son pelage, Ildar les courants d'air, et Jorven fait des comptes pour prouver que la moitié de la couverture lui revient.
Quelque chose bougea au coin des lèvres d'Ilyne, si vite que Nérisse ne sut pas s'il s'agissait d'un sourire.
— Ils sont fiables ?
Nérisse s'assit et se massa la plante du pied.
— Bragh te tirera d'un ravin même s'il ne t'aime pas. Ildar te préviendra qu'un pont va lâcher, mais sans doute une fois de l'autre côté. Jorven vérifiera ta paie avant ton pouls.
— Ce n'est pas une réponse.
— Si. Ce n'est juste pas celle que tu voulais.
Ilyne se détourna pour vérifier la fenêtre ronde. Elle posa deux doigts sur le loquet, éprouva le bois, puis tira le rideau sans aucune nervosité, avec la méthode de quelqu'un qui doit tenir une pièce avant de pouvoir y respirer.
Nérisse, elle, déboucla son pourpoint et se laissa tomber sur le lit sans même tirer la couverture, faisant grincer le sommier sous son poids.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Tu es fiable ?
Ilyne ramena les yeux vers elle.
— Je respecterai le contrat.
— Encore une réponse qui n'est pas celle qu'on voulait.
Cette fois le sourire exista vraiment, mais il disparut presque aussitôt. Ilyne ôta ses gants et découvrit des mains longues et fines, à la peau lisse que ne marquait aucune callosité, des mains qui ne ressemblaient en rien à celles d'une combattante. Nérisse n'en crut rien pour autant, car elle l'avait regardée bouger, avec cette démarche souple, chaque pas posé juste et le dos droit sans être raide ; les mains pouvaient bien mentir, le reste disait assez clairement à qui elle avait affaire.
Elle se redressa sur un coude.
— Tu as déjà escorté des chariots ?
— J'ai déjà protégé des gens sur une route.
— Contre des voleurs ?
— Entre autres, répondit Ilyne en repliant ses gants sur ses genoux.
— Tu réponds toujours comme ça ?
— Seulement quand une inconnue m'interroge dans une chambre fermée.
Nérisse éclata de rire.
— Bon. Garde tes secrets, mais garde aussi les yeux ouverts demain.
— Je pourrais te dire la même chose.
— Tu pourrais. Mais moi, je ronfle peut-être.
De l'autre côté de la cloison, un choc sourd fit trembler le mur, suivi d'une protestation de Jorven et du rire grave de Bragh, et un peu de poussière tomba du plafond. Nérisse leva un doigt.
— Tu vois ? À côté d'eux, je suis la compagne de chambre idéale.
Ilyne fixait la cloison d'un air réellement inquiet.
— Ils font toujours autant de bruit ?
— Non. Des fois, Ildar met le feu à quelque chose.
Une voix étouffée traversa le mur.
— J'ai entendu.
Nérisse sourit, retira sa dernière botte et la rangea près de l'autre. La tension n'avait pas quitté la chambre ; elle s'était seulement assise quelque part entre les deux lits, et l'on pouvait désormais faire avec.
Ilyne finit par détacher son épée et l'appuya contre le montant du lit, exactement à portée de main. Elle n'ôta qu'une partie de son équipement, plia chaque pièce avant de la ranger, et même une fois assise elle ne laissa pas son dos toucher le mur.
— Pourquoi ce contrat ? demanda-t-elle.
Nérisse regardait le plafond.
— Parce que les chambres coûtent trop cher.
Ilyne attendit.
— Parce que la solde est bonne, reprit Nérisse. Parce qu'on sait où va le convoi. Parce que refuser tous les dangers n'a jamais rendu la vie moins dangereuse.
Elle repensa au mendiant, à sa bouche fendue et au demi-pain posé sur la fenêtre.
— Et toi ?
La chandelle vacilla, et le visage d'Ilyne se ferma d'un coup.
— J'ai besoin d'aller vers l'est.
Nérisse savait reconnaître une frontière lorsqu'elle en rencontrait une, et elle tira la couverture jusqu'à son menton.
— Alors tâche de ne pas te faire tuer avant les Trois Bornes. Le patron ne rembourse pas la chambre.
Ilyne souffla la chandelle.
Dans l'obscurité, Orsélune continuait de vivre autour d'elles : les chaînes chantaient sous le vent, une cage grinça quelque part au-dessus du toit et le grondement du Fond-Brume remontait à travers les poutres comme une mer enfouie. Nérisse ferma les yeux et entendit Ilyne vérifier une dernière fois la place de son épée, puis le lit d'en face craqua légèrement.
— Nérisse ?
— Hm ?
— Je ne ronfle pas.
Nérisse sourit dans le noir.
— C'est ce qu'ils disent tous.
Le sommeil la prit avant qu'elle entende la réponse, tandis que de l'autre côté de la chambre Ilyne restait longtemps éveillée, les yeux ouverts sur la porte.