Chapitre 3
La porte de La Cloche Fendue retomba derrière eux dans un bruit de chaînes. Le pont tanguait sous le vent et, au bout de quelques pas, Nérisse s'arrêta.
— Non.
Jorven n'eut pas besoin de demander à quoi elle répondait.
— La solde est bonne.
— La solde est triple, répliqua Nérisse en resserrant la boucle de son fourreau. On paie triple quand on ne compte pas revoir ceux qu'on engage.
Bragh approuva de la tête. Ildar, lui, restait tourné vers l'auberge comme s'il voyait encore l'affiche à travers la porte, pendant que le vent lui soulevait le bord du manteau.
— L'est, ça veut dire Dorsenne, dit-il. Dorsenne, ça veut dire la guerre. Et les armées aiment bien réquisitionner les mages avant de poser des questions.
— Alors c'est décidé, conclut Jorven en enfonçant les mains dans ses poches. On va se trouver un travail qui essaie de nous tuer à un tarif plus raisonnable.
Ils quittèrent le Pont des Treize Chaînes pour s'engager dans les ruelles de l'anneau médian.
À Orsélune, une rue n'allait jamais simplement tout droit : elle passait sous une maison, traversait le toit d'une autre, se partageait autour d'un puits d'ascenseur ou s'arrêtait net devant cinquante mètres de vide. Des escaliers étroits s'enroulaient contre la roche et, entre les façades penchées, des passerelles de bois tremblaient au passage des porteurs, tandis que plus haut les cages à contrepoids grinçaient sur leurs chaînes en faisant glisser le long des murs une ombre de gibet.
Avec l'après-midi, les miroirs de cuivre avaient commencé à pivoter. Des plaques de lumière voyageaient de façade en façade, éclairant ici une fenêtre pleine de linge et là un étal de poissons aveugles avant de tout rendre à la pénombre verdâtre, et l'eau des étages supérieurs dévalait les rigoles creusées au milieu des marches en charriant des écailles, de la cendre, de la paille et l'odeur mêlée des cuisines, des tanneries et de la foule.
Rue des Poulies, ils entendirent les cris avant de voir la bagarre.
Deux mendiants roulaient contre le mur d'une teinturerie fermée. Le premier, jeune et maigre, serrait sous lui un quignon enveloppé d'un chiffon ; le second avait cet âge incertain que la faim donne trop tôt, et une jambe raide traînait derrière lui tandis que du sang tachait sa barbe grise.
Le jeune frappa du coude. L'autre encaissa, l'attrapa par l'oreille et lui cogna le front contre les pavés, si bien que le pain glissa dans la rigole et qu'ils plongèrent dessus tous les deux. Ils se battaient sans méthode, avec les ongles, les genoux et les dents, avec cette violence honteuse de ceux qui ne veulent pas voir ce qu'ils sont devenus, et quelques passants ralentirent sans qu'aucun s'arrête.
Le jeune tira un couteau à peine plus long qu'un doigt, mais Bragh fut sur lui avant Nérisse. Il lui referma la main sur le poignet et le souleva presque de terre ; le couteau tomba et Nérisse l'envoya d'un coup de botte sous une grille.
— Ça suffit, gronda Bragh.
Sitôt lâché, le jeune ramassa le pain trempé et s'enfuit par un escalier descendant, laissant le mendiant à la jambe raide assis contre le mur, une main sur sa bouche fendue.
Jorven lui tendit un linge.
— Vous vous battiez pour ça ?
L'homme essuya le sang sur ses dents et eut un rire sans joie.
— Hier, c'était pour une place près d'un brasero. Demain, ce sera peut-être pour de l'eau.
Bragh tira de sa besace le reste du pain de l'auberge. Le mendiant le prit sans un merci, mais il le rompit aussitôt en deux et posa une moitié sur le rebord d'une fenêtre, comme s'il attendait le retour de son adversaire. Son regard passa ensuite sur leurs armes, s'attarda sur les doigts tachés d'encre de Jorven puis sur le manteau d'Ildar.
— C'est vous qui regardiez l'affiche à la tour d'épines.
Nérisse se raidit.
— Vous connaissez cette maison ?
— J'ai gardé ses chariots pendant neuf ans, dit-il en tapotant sa jambe raide. Le convoi va vers l'est, c'est vrai, mais pas jusqu'au front. Il s'arrête au relais des Trois Bornes, et une autre escorte prend la suite vers Dorsenne.
— Pourquoi payer triple ? demanda Jorven.
— Parce que la moitié des gardes sont partis vendre leur épée aux rois et que l'autre moitié a entendu « est » avant d'aller se cacher sous le lit.
L'homme mordit dans le pain.
— Il y a des voleurs sur la route, et les pluies ont abîmé les corniches. Elle n'est pas sûre, mais elle ne traverse aucune armée.
Ildar désigna sa jambe du menton.
— Et ça ?
— Une chaîne d'ascenseur qui a lâché, à deux rues d'ici, pendant que j'attendais un contrat sans danger.
Il leva les yeux vers les cages qui grinçaient au-dessus d'eux.
— Le travail sûr, ça n'existe pas. Il y a les dangers qu'on connaît, et ceux qu'on préfère s'imaginer.
Personne ne répondit. Une plaque de soleil glissa dans la ruelle, éclaira un instant le visage tuméfié du mendiant, puis poursuivit sa descente vers le Fond-Brume.
Jorven regardait les vitrines closes.
— Avec une solde triple, on tiendrait tout l'hiver.
— Si ce qu'il dit est vrai, objecta Nérisse.
Le mendiant haussa les épaules.
— Demandez au patron le nom du relais. S'il vous dit Trois Bornes, vous saurez.
Bragh observait la moitié de pain laissée sur la fenêtre.
— Et si on refuse ?
— Quelqu'un d'autre acceptera.
Nérisse échangea un regard avec Ildar, qui ne souriait pas mais inclina légèrement la tête, tandis que Jorven comptait déjà dans le vide du bout du pouce. Ils remontèrent la rue des Poulies.
La porte de La Cloche Fendue s'ouvrit avant qu'ils aient pu la toucher, car la servante sortait avec un seau ; elle les regarda revenir sans la moindre surprise. À l'intérieur, l'affiche était toujours clouée au panneau, et Nérisse la décrocha.
— Le relais ? demanda-t-elle au patron.
— Les Trois Bornes.
Elle posa la feuille sur le comptoir. Bragh vint se placer à sa droite, Jorven à sa gauche et, au creux de la paume d'Ildar, une petite flamme bleue s'alluma puis s'éteignit.
— On prend le contrat, dit Nérisse.
Le patron sortit quatre plumes et un encrier.
— Départ à l'aube.