Chapitre 2
La Cloche Fendue se balançait les jours de grand vent, pas assez pour renverser les chopes, jurait le patron, mais suffisamment pour que le vin tourne en petits cercles contre l'étain. L'auberge s'accrochait sous le Pont des Treize Chaînes, cramponnée aux poutres comme un nid d'hirondelle, et par ses fenêtres sans volets on voyait Orsélune descendre jusqu'aux brumes.
Car Orsélune ne s'étendait pas : elle plongeait.
La cité tenait aux parois d'un gouffre si large que les oiseaux s'égaraient d'un bord à l'autre. En haut, les palais de l'anneau supérieur tendaient leurs terrasses vers le soleil, tandis qu'au-dessous s'entassaient les maisons d'ardoise, les ateliers, les marchés couverts de toiles rouges et des jardins suspendus dont les racines gouttaient sur les rues d'en bas. Des ponts reliaient les quartiers à toutes les hauteurs et, le long de chaînes noires, des cages de bois montaient et descendaient, chargées de tonneaux, de chèvres, de voyageurs et parfois des trois à la fois.
Même la lumière devait payer son passage. De grands miroirs de cuivre la cueillaient au sommet puis se la renvoyaient d'anneau en anneau, si bien qu'elle pâlissait et verdissait à chaque étage avant de mourir dans le Fond-Brume, où tournaient les roues à eau. De là montait un grondement sans fin, sourd comme le souffle d'une bête endormie, par-dessus lequel roulaient les cris des marchands, les cloches des monte-charges, les marteaux des forges et la plainte des ponts.
À la table la plus proche du vide, Nérisse considérait son écuelle avec la méfiance qu'elle réservait d'ordinaire aux portes closes, son épée appuyée contre sa cuisse.
— Le patron prétend que c'est du ragoût de chèvre.
Du bout de sa cuillère, elle poussa un morceau grisâtre.
— Moi, je crois que la chèvre est tombée d'un quartier du dessus et qu'il a ramassé ce qui restait.
Bragh approcha son large museau de l'écuelle. Le pelage fauve frémit autour de ses narines, puis ses oreilles se couchèrent.
— Ce n'est pas de la chèvre.
Jorven leva les yeux des pièces qu'il alignait.
— Tu sais ce que c'est ?
— Non, répondit Bragh en reprenant son pain. C'est bien pour ça que je vais le manger avant de savoir.
Ildar referma deux doigts autour de sa coupe ; une lueur bleue courut sous ses ongles et le vin se mit à fumer doucement, ce qui lui valut un regard noir de Nérisse.
— Si tu as assez de magie pour chauffer ça, tu en as assez pour cuire ce qu'il y a dans mon assiette.
— Ma magie a ses limites, dit Ildar avant de goûter. Mon courage aussi.
Jorven fit quatre piles égales de leurs pièces, puis retira de chacune de quoi payer le repas avec toute la précision de son ancienne vie, lorsqu'il tenait, avant de porter l'épée, les registres de marchands capables de perdre une cargaison sans jamais perdre un sou.
— Trois jours à escorter des teinturiers, deux nuits sous la pluie, une attaque de coupe-bourses, et au bout du compte, de quoi s'offrir moins qu'une paire de bottes.
Nérisse tendit les siennes vers le brasero, dont la chaleur faisait craqueler la boue séchée sur le cuir.
— Une bonne paire ?
— Une botte gauche.
Bragh rit d'un rire qui grondait, et Ildar lui-même sourit. Autour d'eux, l'auberge vivait de cette chaleur bruyante des endroits où personne ne demande d'où vient l'argent : des débardeurs trinquaient avec des gardes de pont, deux joueuses de dés s'accusaient mutuellement de tricher sans cesser de miser et, au comptoir, un homme vendait des plumes de phénix qui sentaient fort le poulet grillé.
Puis les cloches des nouvelles sonnèrent sur l'anneau supérieur, trois coups brefs et un long, pour annoncer un messager venu de l'est.
Les conversations ne s'arrêtèrent pas, mais elles changèrent de poids, et l'on eût dit que les dés eux-mêmes roulaient moins fort. Sur le pont, un crieur déplia une feuille scellée ; sa voix descendit entre les chaînes, relayée plus bas par d'autres crieurs qu'on ne voyait pas, et l'on saisit le nom de Vael, puis celui de Dorsenne, avant que le vent n'emporte le reste.
Jorven rangea ses pièces.
— Ça fait quatre mois que cette guerre doit finir avant la prochaine pluie.
— Ceux de Dorsenne disaient qu'ils renverraient elfes et nains chez eux en une semaine, répondit Nérisse. Les elfes, qu'ils seraient dans la capitale avant la fin du mois. Les nains n'ont rien dit.
Bragh lécha une goutte de sauce sur sa canine.
— Les nains comptaient leurs marteaux.
Ildar regardait les étages lointains de la ville plutôt que ses compagnons.
— L'alliance a gagné à Vael. Ça, au moins, c'est vrai.
La table se tut, et seul le souffle des roues continua de monter du fond du gouffre.
— Gagné comment ? demanda Nérisse.
— Ils ont rompu la ligne humaine, traversé la plaine et pris deux bourgs fortifiés, peut-être trois. Ils se sont enfoncés dans le royaume de Dorsenne.
Ildar fit tourner sa coupe entre ses paumes.
— Et puis ils se sont arrêtés.
Jorven plissa les yeux.
— Une armée qui gagne ne s'arrête pas après trois bourgs.
— Une armée qui a encore des jambes, non.
Le vent s'engouffra sous le pont et l'auberge geignit tout entière, si bien que Nérisse dut poser la main sur son écuelle pour la retenir.
Depuis plusieurs jours, les chiffres couraient sans jamais être les mêmes d'une bouche à l'autre : cinq mille morts, dix mille, davantage encore, des régiments humains engloutis dans la boue, des compagnies elfiques réduites à une poignée d'archers et des lignes naines qui avaient avancé jusqu'à manquer de bras pour tenir leurs propres boucliers. Personne ne savait combien de corps couvraient Vael, mais tout le monde savait qu'il y en avait trop.
Jorven avait repris une pièce et la faisait tourner sur la table.
— Dans les registres, quand un marchand écrit « pertes acceptables », ça veut dire qu'il espère qu'on ne lui demandera pas les comptes.
— Et quand c'est un roi qui l'écrit ? demanda Bragh.
La pièce s'arrêta sous l'index de Jorven.
— Il fait fermer les cimetières.
Nérisse regarda la ville par la fenêtre. Orsélune était loin de Dorsenne, puisque entre ses ponts et la plaine de Vael s'étendaient des montagnes, deux fleuves et assez de route pour user une armée jusqu'à l'os ; ici, les miroirs distribuaient toujours le soleil, les cages montaient, les marchands criaient, et pas un étendard de guerre ne flottait aux tours.
— Alors ça ne nous regarde pas encore, dit-elle.
Ildar baissa les yeux sur les piles de pièces.
— Le grain a augmenté ce matin.
— De deux cuivres le sac, précisa aussitôt Jorven.
Bragh contempla son écuelle vide.
— Et la chèvre a disparu du ragoût.
Une servante traversa la salle et cloua une feuille neuve au panneau des contrats. Le sceau représentait une tour cernée d'épines, celle d'une maison marchande de Dorsenne, et en dessous, en lettres assez grosses pour qu'on les lise depuis leur table, on promettait une solde triple aux mercenaires disposés à escorter des chariots vers l'est.
Personne ne se leva, pas tout de suite. Jorven calculait, Nérisse relisait la destination, les oreilles de Bragh s'étaient tournées vers le panneau et, dans la coupe d'Ildar, le vin avait cessé de fumer.
Orsélune était loin de la guerre ; seulement, la guerre venait d'apprendre le chemin.