Chapitre 1
La terre ne garde pas les noms. Elle garde le sel, le sang, le fer. Quand les corbeaux reviennent, les couronnes ont toutes la même couleur.
Le matin se déchira aux premiers cors. Dans la brume basse, les rangs n'étaient encore que des ombres où se devinaient des lances serrées, des boucliers imbriqués et des étendards alourdis de pluie, jusqu'à ce que la lumière atteigne enfin les pointes et que la plaine s'allume par éclats.
Les flèches partirent avant les hommes. Elles montèrent en nuées noires, si haut qu'on les aurait crues arrêtées sous le ventre gris du ciel tandis que le champ tout entier retenait son souffle avec elles, puis elles retombèrent avec le bruit de la grêle sur les toits, à cette différence près qu'ici les toits criaient.
Les premiers blessés tombèrent sans rompre les lignes et l'on marcha sur eux. Les bottes glissaient dans l'herbe écrasée, dans l'eau froide et dans ce qui déjà n'était plus tout à fait de l'eau, pendant que des chevaux sans cavaliers traversaient la brume, l'œil blanc et le flanc ouvert. Une bannière humaine bascula, se redressa puis repartit ; sur la gauche, les archers elfes tiraient sans un mot, l'arc plié jusqu'à gémir, et plus loin les boucliers nains formaient une berge sombre contre laquelle la vague humaine venait se rompre.
La bataille n'avait ni centre ni bord. Elle prenait tout, les prières mâchées entre les dents comme l'odeur de laine mouillée ou les cris de ceux qui avaient perdu leur frère de vue, et chaque charge poussait le monde de quelques pas tandis que chaque reflux découvrait un lambeau de ciel.
Le fantassin humain n'entendit pas l'ordre de tenir. Il vit seulement se raidir le dos de l'homme qui le précédait, puis ce dos disparaître dans un heurt de boucliers, et alors il leva sa lance.
On le poussa par derrière et la rangée entière avança avec lui, ses semelles s'enfonçant dans une terre retournée par les sabots et par les corps. Une flèche lui passa contre la joue avec un petit souffle sec ; il voulut voir où elle s'était fichée, mais le mur d'en face arrivait déjà.
Le choc lui vida les poumons. Son bouclier buta contre un autre, plus bas et plus large, cerclé de fer noir, et une hache passa au-dessus de sa tête au moment où il pliait les genoux sans comprendre, assez près pour qu'il sente le vent de la lame dans ses cheveux. La hampe de sa lance se brisa entre ses doigts. Autour de lui, des hommes hurlaient des noms, des injures et des mots qui n'en étaient plus.
Il ramassa une épée dans la boue. Elle était trop lourde et le cuir de la poignée lui graissait la paume, mais devant lui un nain frappait de haut en bas, toujours à la même cadence, comme on abat un arbre que personne ne voit, et le fantassin tenta de le contourner. Un elfe surgit alors derrière le nain, mince dans une armure tachée, et sa pointe trouva le jour sous le bras.
D'abord il ne sentit rien. Il regarda la lame ressortir, rouge jusqu'à la garde, puis son sang descendre sur sa ceinture, pendant que la bataille continuait sans ralentir pour si peu. Il tomba à genoux et chercha un visage qu'il connaissait sans en trouver aucun ; une botte lui écrasa la main, une autre lui passa sur l'épaule, et la boue lui monta contre la joue, froide et presque douce.
La naine respirait par la bouche depuis le troisième appel du cor. Son casque avait glissé sur son front et chaque coup reçu le lui enfonçait un peu plus, tandis qu'au pied du talus des silhouettes humaines montaient, trébuchaient et remontaient encore. Elle avait cessé de compter les coups depuis longtemps ; il ne lui restait que le poids du marteau, le recul dans les épaules et cette brûlure qui lui gagnait les doigts.
Un homme atteignit son bouclier et elle lui en planta le bord ferré dans la bouche. Un autre leva une pique ; elle fit un pas dedans, trop tard pour l'esquiver tout à fait, et sentit la pointe rayer les anneaux sous ses côtes, une douleur vive et nette que le vacarme recouvrit aussitôt. Elle abattit le marteau, et l'homme ne fut plus devant elle.
À sa droite, une elfe s'effondra avec trois flèches dans le dos. La naine tendit la main, mais le rang se refermait déjà ; il n'y avait pas de place pour les morts ni même pour le chagrin, seulement cette poussée lente, l'épaule contre l'épaule, et des centaines de jambes qui avaient décidé sans le dire d'avancer.
Elle cria sans savoir quoi et son rang lui répondit. Les boucliers nains frappèrent ensemble, et en face les hommes reculèrent d'un pas, puis d'un autre, jusqu'à ce que la ligne cède à l'endroit où les chevaux avaient labouré le sol. Par l'ouverture, la naine découvrit la plaine entière, les lances couchées, la pluie de biais et ces corps qu'on aurait dits semés à la volée.
Elle passa la brèche et les autres la suivirent. Derrière elle, les cors elfiques reprirent, longs et clairs ; d'autres y auraient peut-être entendu une victoire, mais elle y entendit plutôt une porte qu'on vient de forcer.