Chapitre 11
Les cartes dressées par les hommes donnaient des frontières au royaume de Léthariel. Elles traçaient une ligne verte au-delà des montagnes, inscrivaient quelques noms près des fleuves puis abandonnaient de vastes étendues aux enluminures et aux légendes.
Elles avaient tort.
Léthariel ne commençait pas là où s’achevaient les bornes de pierre, mais lorsque les sentiers semblaient décider seuls de leur direction, lorsque les rivières ralentissaient comme pour écouter le chant des feuilles et que la lumière elle-même paraissait se souvenir d’un âge plus ancien que le soleil. Le royaume s’étendait sous des forêts dont les cimes portaient les brumes, autour de palais sculptés dans des collines vivantes et le long de lacs si limpides que les étoiles semblaient venir s’y contempler avant même la nuit.
Parmi toutes les merveilles du royaume elfe, aucune n’était plus sacrée que les Champs d’Aurélys.
Aucun mur ne les entourait et aucune armée n’en protégeait l’entrée, pourtant ceux qui n’étaient pas appelés pouvaient marcher pendant des années sans jamais les atteindre. Les chemins se repliaient derrière eux, les ruisseaux les ramenaient vers leur point de départ et les arbres rapprochaient progressivement leurs troncs jusqu’à effacer tout passage. Aurélys n’avait besoin ni du fer ni de la pierre pour se défendre ; le lieu choisissait simplement ceux qu’il acceptait de laisser entrer.
Au-delà de cette frontière invisible s’ouvrait un paysage capable de faire oublier au voyageur jusqu’au besoin de respirer.
Des champs de fleurs ondulaient à perte de vue sur des collines douces sous un ciel sans défaut. Certaines portaient des pétales transparents, fins comme les ailes d’une libellule, tandis que d’autres brillaient d’un éclat doré et inclinaient leur corolle au passage des nuages. Des fleurs rouges comme des braises voisinaient avec d’autres aussi bleues que les lacs de montagne ou parfaitement blanches, dont le cœur renfermait une minuscule lueur semblable à une étoile. Aucune ne semblait obéir aux saisons : le printemps, l’été et l’automne fleurissaient ensemble, réconciliés dans une éternelle matinée.
Une brise parcourait les herbes sans courber les tiges et recueillait leurs parfums pour les mêler dans une combinaison impossible : miel sauvage, pluie sur la mousse, fruits mûrs, neige fraîche et cette odeur sans nom que la terre semblait avoir portée au premier jour du monde. À chacun de ses passages, des milliers de graines lumineuses quittaient les fleurs, montaient lentement dans l’air puis disparaissaient dans le bleu.
Les esprits erraient au milieu de cette splendeur sans craindre le regard des vivants. Certains avaient la forme élancée de cerfs dont les ramures étaient faites de lumière ; d’autres n’étaient que des silhouettes translucides, à peine plus consistantes qu’un reflet posé sur l’eau. Un visage apparaissait parfois dans leur clarté, accompagné d’un sourire paisible ou de deux yeux anciens, puis le vent traversait leur corps et les dispersait en poussière argentée avant qu’ils ne se reforment quelques pas plus loin, libérés de toute urgence comme si le temps n’avait jamais eu de prise sur eux.
Des fées jouaient entre leurs jambes. Minuscules éclats de vie aux ailes irisées, elles se poursuivaient au-dessus des fleurs, disparaissaient dans les clochettes violettes et en jaillissaient en riant lorsqu’un esprit approchait. L’une chevauchait un papillon blanc tandis qu’une autre tentait de tresser la crinière lumineuse d’un cerf qui acceptait son sort avec une patience infinie. Leurs rires tintaient comme de fines perles de verre, purs et insouciants, épargnés par les guerres et les deuils du monde.
Au cœur des Champs d’Aurélys s’élevait Aënor, l’Arbre-Monde.
Il était déjà ancien lorsque les Premières Ères avaient reçu leur nom. Les plus vieux chants racontaient qu’il avait jailli de terre avant que les elfes apprennent à parler et que ses racines avaient bu la lumière abandonnée par la naissance des étoiles. Même les immortels baissaient la voix sous ses branches et les esprits eux-mêmes s’inclinaient lorsqu’ils approchaient de son ombre.
Son tronc était assez vaste pour qu’une forteresse entière puisse tenir dans son cœur. Son écorce blanc argenté était parcourue de longues veines d’or pâle qui pulsaient avec une lenteur presque imperceptible, tandis que ses racines surgissaient du sol comme des collines avant de replonger sous les champs et de reparaître parfois à plusieurs lieues de là, couvertes de fleurs et de mousse bleue. Dans leurs creux reposaient des bassins d’eau claire où nageaient de petites lueurs privées de corps.
Aënor s’élevait plus haut que les tours et même que les montagnes visibles à l’horizon. Son tronc se divisait en branches gigantesques qui traversaient les nuages et donnaient presque l’impression de soutenir la voûte du ciel. Des millions de feuilles habillaient sa couronne, vert profond sur leur face supérieure et brillantes comme de l’argent poli en dessous ; chaque souffle les retournait par vagues et couvrait alors l’arbre entier d’éclairs silencieux.
Là-haut, des oiseaux inconnus nichaient dans de véritables cités de feuillage. Des cascades s’échappaient de certaines branches, chutaient sur des centaines de mètres et devenaient brume avant d’atteindre le sol. Entre deux nuages, on apercevait parfois les plus hautes ramures se perdre dans une clarté blanche, comme si elles ne se contentaient pas de toucher le ciel mais le traversaient réellement.
Au pied de cet arbre se tenait une femme et, dans un lieu pourtant rempli de merveilles, elle était la seule devant laquelle le regard oubliait tout le reste.
Ses cheveux blonds descendaient jusqu’au sol, coulant le long de son dos et de ses hanches avant de se répandre parmi les fleurs comme une rivière d’or clair. Aucune mèche ne paraissait complètement immobile ; même lorsque la brise disparaissait, quelque chose d’invisible continuait de les soulever et y faisait naître des reflets de miel, d’ambre et de soleil neuf. Les plus petites fées auraient pu s’y cacher sans peine, mais aucune ne semblait oser s’en approcher.
Son visage possédait cette harmonie que les sculpteurs poursuivaient leur vie entière sans jamais l’atteindre, avec un front noble, un nez délicat, des lèvres pâles et des lignes si douces qu’elles semblaient avoir été dessinées avec une patience infinie. Pourtant, elle n’avait rien de la froideur d’une statue : une fragilité presque imperceptible tremblait au coin de sa bouche et cette unique imperfection rendait sa beauté plus troublante encore.
Sa peau avait la blancheur d’une neige tombée au début de l’hiver, avant que le moindre pas ne la marque, et sous la lumière filtrée par Aënor elle semblait retenir un éclat nacré. Une longue robe blanche parcourue de fils argentés suivait sa silhouette fine avant de s’ouvrir autour de ses pieds. Aucun bijou ne parait son cou et aucune couronne ne reposait sur sa tête, car il y avait déjà dans son maintien une grâce et une autorité que ni l’or ni les pierres précieuses n’auraient pu renforcer.
Pourtant, c’étaient ses yeux qui rendaient difficile de soutenir son regard.
Ils étaient bleus, non pas comme une gemme ou une fleur, mais comme le ciel immense lorsqu’aucun nuage n’en trouble la profondeur. Les contempler donnait presque le vertige, comme si l’on pouvait y apercevoir des hauteurs infinies, des nuages lointains, la lumière d’un matin d’été et ce silence particulier qui règne au-dessus du vol des oiseaux.
Au fond de cette immensité, cependant, quelque chose s’était assombri.
Une douleur sans âge y avait posé son ombre.
La femme se tenait seule, les mains jointes devant elle, et autour d’elle tous les jeux avaient cessé. Les fées demeuraient suspendues entre les fleurs, leurs ailes battant si vite qu’elles n’étaient plus que des halos ; les esprits l’observaient depuis les hautes herbes et un cerf de lumière s’approcha de quelques pas avant d’abaisser sa tête couronnée de branches.
Ce n’était pas la puissance de l’inconnue qui leur imposait le silence.
C’était son chagrin.
Elle leva les yeux vers la couronne d’Aënor et suivit du regard le tronc jusqu’aux premières branches, puis plus haut encore jusqu’aux nuages. Elle resta ainsi pendant un long moment, peut-être dans l’attente d’un signe : une feuille tombée malgré la saison éternelle, un murmure dans l’écorce ou une réponse venue de l’un des lieux que les racines de l’Arbre-Monde touchaient encore.
Rien ne vint.
Alors seulement, elle avança.
Les fleurs s’écartèrent sous ses pas sans se courber et sa robe frôla l’herbe tandis que les fils d’argent recueillaient les couleurs du champ. Lorsqu’elle atteignit l’une des racines, elle posa sa paume sur l’écorce, main fine et presque fragile contre l’immensité de l’arbre.
Une lueur parcourut aussitôt les veines dorées d’Aënor et, très loin au-dessus d’elle, la couronne frémit sans que le moindre vent ne traverse les Champs d’Aurélys. Le mouvement se propagea de branche en branche, les cascades suspendues dévièrent brièvement et tous les esprits relevèrent la tête pendant que les fées se tournaient vers l’arbre.
La femme ferma les yeux, puis s’approcha encore pour poser doucement sa tête contre le tronc comme on la poserait contre l’épaule d’un être aimé. Ses cheveux recouvrirent l’écorce d’un long voile d’or tandis que sa main se crispait légèrement avant de se détendre.
Lorsqu’elle parla, sa voix ne fut qu’un murmure, mais tout le champ sembla l’entendre.
— Où es-tu, ma précieuse fille ?
Une larme glissa lentement sur sa joue, suivit la ligne de son visage puis demeura un instant suspendue au bord de son menton avant de tomber sur la terre au pied d’Aënor.
À l’endroit même où elle disparut, une tige verte fendit le sol.
Elle grandit en un battement de cœur, déploya deux feuilles pâles puis donna naissance à une fleur qu’aucun des Champs d’Aurélys n’avait encore portée, dont les pétales blancs s’ouvrirent autour d’un cœur de lumière bleue.
La femme rouvrit les yeux.
Aënor ne lui offrit aucune parole, mais dans l’ombre de ses racines la fleur nouvelle continuait de grandir.