Chapitre 90
SAINT-VÉRAN, À L’AUBE
Ren n’avait pas dormi.
Il marchait entre les corps endormis, doucement, pour ne réveiller personne. La montagne s’était remplie pendant la nuit ; le refuge n’avait pas été conçu pour ça, et il débordait de partout. Des rescapés dormaient à même le sol, roulés dans des couvertures, dans les couloirs, contre les murs, là où l’épuisement les avait couchés. Des gens qui, douze heures plus tôt, attendaient la mort au fond d’une cage, et qui respiraient maintenant, lentement, dans l’air froid et propre des Alpes. Ren les regardait dormir, et il n’arrivait pas à savoir ce qu’il ressentait.
Dehors, le jour se levait sur les sommets, indifférent. Le premier matin d’un monde qui avait failli finir et qui, contre toute attente, continuait.
Il aurait dû se sentir soulagé. Il ne l’était pas. Il se sentait juste vide, et lourd, les deux à la fois, comme après un enterrement où l’on aurait aussi, quelque part, sauvé quelqu’un.
LES VIVANTS
Ils étaient tous là. C’était déjà ça. C’était énorme, même.
Dans un coin de la grande salle, Bohort était assis contre le mur, et il regardait son bras. Le gauche, celui que le renégat avait effleuré, gris, mort, pendu à son épaule comme une chose qui ne lui appartenait plus. Il l’avait déjà accepté, un chevalier n’a pas le luxe de pleurer un membre, mais dans le silence du matin, seul, il s’autorisait à le regarder en face. Il essaya de bouger les doigts. Rien ne bougea.
Lancelot s’assit à côté de lui sans un mot, et lui tendit une tasse de quelque chose de chaud, qu’il posa dans la bonne main.
Bohort, après un long moment : « J’apprendrai à me battre de l’autre. » Il referma la main valide sur la tasse. « Ce sera long. Ce sera moche. » Un demi-sourire. « Mais je tiendrai quand même. »
Lancelot ne dit rien. Il n’y avait rien à ajouter. Il resta, simplement, et ce fut assez.
Plus loin, sur un lit qu’on lui avait dégagé, l’Archange n’avait pas rouvert les yeux.
Le Tailleur veillait près de lui, ses avant-bras ruinés posés sur les genoux, incapable, pour une fois, de faire quoi que ce soit. La moitié du visage de l’Archange était devenue grise, pas brûlée, pas blessée : usée, comme si on lui avait volé des années en une nuit. Ce n’était pas une plaie. On ne recoud pas ça.
Gosu vint se tenir près du lit, le fil enroulé quelque part au fond de lui, et regarda longtemps l’homme immobile.
Le Tailleur, à voix basse : « Il respire. Mais je ne le sens pas revenir. » Il hésita. « Et je ne sais pas ce qui reviendra, quand il reviendra. »
Gosu ne répondit pas tout de suite. Personne, dans l’Alliance, ne savait vraiment ce qu’était l’Archange au fond, ce qu’il devenait quand il brûlait jusqu’au bout. Saya elle-même l’avait dit, une nuit, sans savoir à quel point elle avait raison. C’était un puits sans fond, et on avait choisi de ne pas y regarder tant qu’il tenait debout.
Gosu : « Alors on le laisse dormir. » Il posa sa main valide un instant sur l’épaule grise. « Et on veille. »
À l’écart de tous, Honara fixait ses mains.
Elle les avait lavées trois fois. Il n’y avait rien dessus, bien sûr, elle n’avait pas touché le renégat, elle l’avait simplement empli de tout son feu jusqu’à ce qu’il devienne lumière. Une mort douce, s’était-elle dit sur le moment. La plus douce qu’elle pouvait offrir. Mais une mort, quand même, donnée de ses mains, et le matin ne la laissait pas l’oublier.
Vlad vint s’asseoir près d’elle. Il avait recouvré la parole ; à cinq instruments, il l’avait perdue toute une nuit, figé, muet, offert, et personne, à part elle, ne savait le fil qu’il avait tenu en secret sur elle pendant des semaines pour qu’elle ne s’épuise jamais.
Vlad : « Tu lui as donné une fin. » Il regardait droit devant lui, pas elle. « Il en cherchait une depuis longtemps. “Pas encore”, qu’il disait. » Un temps. « Tu as juste dit “maintenant” à sa place. »
Honara ne répondit pas. Mais au bout d’un moment, elle laissa retomber ses mains, et cessa de les regarder. C’était déjà ça.
Non loin, le Forgeron était allongé sur le dos, les yeux ouverts sur le plafond de pierre. Il avait fait, cette nuit, la plus grande chose de toute sa vie, tenu une porte contre trois camps, seul, en riant. On aurait cru qu’il jubilerait. Il ne jubilait pas. Il était juste immensément, terriblement fatigué, comme un homme qui a tout donné et se demande ce qu’on est censé faire, après ça, du reste d’une vie.
Il sentit, au fond de la faille de sa hanche, le froid de lune de la Faux qui y dormait désormais. La seule chose qu’il avait rapportée de l’enfer. Il ne savait pas encore s’il en était fier ou s’il en avait peur.
LE POIDS
Arthur n’avait pas dormi non plus.
Il était dehors, assis sur un rocher face à la vallée, et il comptait. Pas les vivants, les autres. Ceux qu’il avait poussés dans le pas d’Elias, et ceux vers qui il avait tendu la main une seconde trop tard, quand le sol s’était effacé sous des centaines de gens qui criaient encore. Il connaissait leur nombre. Il le connaîtrait toujours. C’était la malédiction de celui qui commande : on ne se souvient jamais de ceux qu’on a sauvés aussi précisément que de ceux qu’on a perdus.
Ren vint s’asseoir à côté de lui. Ils restèrent un moment sans parler, deux hommes qui portaient le même genre de fardeau.
Arthur : « On en a sorti des milliers. » Il le dit sans y croire tout à fait. « Et je ne vois que ceux qui restent en bas. »
Ren : « Je sais. » Il regarda la vallée, le jour qui montait. « Moi aussi. » Un temps. « Je crois que c’est ça qui fait qu’on peut continuer à le faire. Le jour où on ne les verra plus, ceux d’en bas, c’est ce jour-là qu’il faudra s’inquiéter. »
Un peu plus loin, entre les rescapés, une femme allait et venait sans se reposer. Maya Ferrow n’avait toujours pas dormi. Elle recomptait ses gens, encore, une main sur une épaule, un prénom murmuré, s’assurant que ceux qui étaient là restaient là. Cent soixante et onze. Elle les connaissait tous. Elle ne laisserait plus personne se perdre, surtout pas maintenant, surtout pas si près de la fin.
Et quelque part au milieu de tout ça, Saya se tenait seule contre une fenêtre, et portait la chose qu’aucun des autres ne portait.
Le plan avait été le sien. La descente, le direct, tout. C’était elle qui les avait menés jusqu’au cœur de la cité, c’est-à-dire, elle le savait maintenant, jusqu’au piège que Lagos avait tendu. Chaque mort de cette nuit passait, quelque part, par une décision qu’elle avait prise.
Ren la trouva là. Il n’eut pas besoin de lui demander à quoi elle pensait ; il le lisait sur son visage.
Ren : « Tu ne pouvais pas savoir. »
Saya : « C’est mon travail, de savoir. » Sa voix était nette, tranchante, tournée contre elle-même. « J’ai vu tout le reste. Je n’ai pas vu ça. »
Ren : « Personne ne voit un Lagos venir. C’est toute la définition de Lagos. » Il se planta devant elle, l’obligea à le regarder. « Et si tu ne nous avais pas menés en bas, il y aurait des milliers de gens de moins, ce matin, sur cette montagne. » Un temps. « On a fait le calcul le plus horrible qui soit, cette nuit. On a choisi qui on pouvait sauver. Ce n’est pas une faute, Saya. C’est le prix. Et tu ne le paieras pas toute seule. »
Elle ne répondit pas. Mais elle hocha la tête, une fois, et ce fut un début.
CE QU’ON EST DEVENUS
Ce fut Gosu qui posa le mot sur la chose que personne n’osait dire.
Il avait allumé un vieil écran, dans un coin, le son coupé. Toutes les chaînes du monde montraient la même chose. Leurs visages. Leurs noms, mal orthographiés dans vingt alphabets. Des foules, des drapeaux, des veillées. Des gens qui pleuraient devant des photos d’eux. Le monde entier, d’un océan à l’autre, qui les regardait, les nommait, les aimait, les craignait.
Gosu : « Il n’y a plus d’ombre. » Il éteignit l’écran. « Pendant vingt ans, on a vécu cachés. On se battait, et personne ne savait. C’était notre plus grande protection. » Il se tourna vers Ren. « Cette nuit, on a échangé notre secret contre l’espoir du monde. C’était le bon choix. » Un temps lourd. « Mais il n’y a pas de retour en arrière. Ils savent qui on est, maintenant. Tous. Nos amis. Nos ennemis. Nos familles. »
Ren pensa à sa grand-mère, à sa sœur, à un couvert mis sur une table à Paris que le monde entier pouvait désormais retrouver. Il pensa à ce que ça voulait dire, d’être devenus, en une nuit, non plus des soldats secrets mais le visage même de l’espoir humain, et la première cible de tout ce qui voudrait éteindre cet espoir.
Ren : « Alors on ne se cache plus. » Il le dit simplement, comme on accepte un poids qu’on ne pourra plus reposer. « On assume. On protège ceux qu’on peut. Et on tient debout là où les gens peuvent nous voir tenir. » Il regarda les rescapés endormis autour de lui. « C’est peut-être ça, maintenant, notre vrai travail. Pas gagner. Rester debout devant tout le monde. »
LE NORD
Ce fut là, dans ce silence fragile du premier matin, que Perceval s’approcha enfin.
Les yeux du bouclier n’avaient rien dit de la nuit. Il avait veillé, comme les autres, impuissant, à regarder l’Australie brûler sur un écran. Mais quelque chose ne l’avait pas lâché depuis des heures, une gêne, sous la peau, qu’il avait chassée une première fois et qui était revenue, plus nette, à mesure que le jour montait.
Perceval : « Ren. » Il hésita, et sa honte de ne pas avoir parlé plus tôt s’entendait dans sa voix. « Cette nuit, pendant la bataille… j’ai senti quelque chose. Ailleurs. Loin. » Il se tourna vers la fenêtre, vers le nord, vers l’horizon pâle. « J’ai cru que c’était la fatigue. Que tout se jouait en Australie. Alors je n’ai rien dit. »
Ren sentit son ventre se serrer avant même la suite.
Perceval : « Ça n’est pas parti. » Sa voix baissa. « Ça a grossi. Toute la nuit, pendant qu’on regardait ailleurs, quelque chose s’est appuyé sur le monde, très au nord. Doucement. Patiemment. » Il ferma les yeux, et ce qu’il perçut lui blanchit le visage. « Comme quelqu’un qui savait, exactement, que tout le monde regarderait ailleurs. »
Dans la grande salle, derrière eux, les rescapés dormaient encore, croyant le pire passé. Le jour se levait sur un monde qui se pensait sauvé.
Ren regarda le nord, longtemps.
Une part de lui voulait réveiller tout le monde sur-le-champ. Reformer les rangs. Repartir. C’était le réflexe de toute une vie : ne jamais s’asseoir tant qu’une chose tenait debout en face.
Il ne le fit pas.
Il regarda les corps endormis autour de lui, ces gens arrachés à l’enfer douze heures plus tôt, et ses compagnons, vidés, cassés, au bout de tout. Ce qui montait là-bas montait lentement. Patiemment. Ça ne serait pas là demain, ni la semaine suivante. Et eux, tels qu’ils étaient ce matin, n’avaient plus rien à lui opposer.
Ren, tout bas : « Ne dis rien. » Perceval le regarda, surpris. « Pas encore. Laisse-les dormir. Laisse le monde croire, quelques jours, qu’il est sauvé. » Il posa une main sur l’épaule du bouclier. « Nous, on le saura. Ça suffira pour ne pas être pris de court. »
Perceval : « Et après ? »
Ren regarda une dernière fois l’horizon pâle, là où quelque chose, très loin, pesait déjà sur le monde.
Ren : « Après, on ira. » Un temps. « Mais pas comme ça. Pas vides. Si on repart cette nuit, on perd, et tout ce qu’on a payé n’aura servi à rien. » Il se tourna vers la salle, vers les vivants. « Alors on va faire une chose qu’on n’a jamais faite. On va prendre un peu de temps. Souffler. Se réparer. Dire au revoir à ceux qu’on aime pendant qu’on le peut encore. » Il ferma les yeux. « Et quand on sera prêts, seulement là, on montera au nord. »
Le premier matin d’un monde sauvé s’étira sur les sommets. Et pour quelques jours encore, Ren choisit de le laisser croire.