Chapitre 91
GENÈVE
Le monde, quand il a peur, finit toujours par se réunir.
Trois jours après l’Australie, des États qui ne s’étaient pas parlé depuis des années s’assirent autour de la même table. Ils avaient vu, en direct, une poignée de gens sans drapeau sauver la planète pendant qu’eux regardaient depuis leurs salles de crise. On ne pouvait plus faire semblant. Alors ils firent la seule chose que les puissants savent faire quand ils ont cessé de commander : ils invitèrent.
L’Alliance fut conviée à envoyer les siens. Tous n’y allèrent pas ; on ne sort pas d’une nuit pareille pour aller serrer des mains. Mais trois acceptèrent : Saya, Arthur, Vlad. Et parce que le monde entier réclamait de voir, la rencontre fut retransmise. Deux milliards de gens, encore une fois, regardèrent.
Ils s’attendaient à de la diplomatie. À des formules prudentes, des remerciements, des promesses. Ils n’eurent rien de tout ça.
Ce fut Arthur qui parla le premier, et il ne parla pas comme un ambassadeur. Il parla comme un homme qui rentrait de la guerre.
Arthur : « Vous avez tous vu les images. » Sa voix était calme, râpée par la fatigue. « Des silhouettes de lumière, des immeubles qui tombent, des monstres qui reculent. À la télévision, c’est propre. C’est loin. » Un temps. « De près, ce n’est pas ça. »
Arthur : « De près, c’est un bruit qui vous vide la tête. C’est la chaleur, le goût du sang dans la bouche, un ami à côté de vous qui encaisse un coup qui vous était destiné. C’est choisir, en une seconde, qui vous pouvez encore tirer de là et qui vous laissez derrière. » Il ne baissa pas les yeux. « L’un de nous ne se servira plus jamais de son bras. Un autre a vieilli de trente ans en une seule nuit. On ne s’en remet pas. On apprend juste à rester debout avec ce qui manque. »
La salle s’était tue. On n’entendait plus que le déclic des appareils photo.
Vlad prit la suite, plus bas, presque pour lui-même.
Vlad : « Ce que personne ne voit, sur vos écrans, c’est la pression. » Il cherchait ses mots, lui qui d’ordinaire parlait par la musique. « Vous vous battez en sachant que si vous pliez, tout ce qu’il y a derrière vous plie avec vous. Il n’y a pas de deuxième ligne. Il n’y a que vous. Et à chaque fois, une petite voix vous demande si c’est cette fois-ci que ça ne suffira pas. » Un temps. « On a peur. Tout le temps. Ceux qui vous diront le contraire mentent, ou ne sont jamais descendus. »
Saya : « Et on y retourne quand même. » Elle le dit sans emphase, comme on énonce un fait. « Pas parce qu’on est courageux. Parce qu’il n’y a personne d’autre. C’est la seule chose qu’on ait vraiment à vous offrir : on est fatigués, on est cassés, on a peur, et on y retourne quand même. Voilà à quoi ça ressemble, de l’intérieur. »
Ce fut à ce moment qu’un homme, quelque part dans la salle, leva la main et posa la mauvaise question.
Le délégué : « Mademoiselle Kim. L’Alliance reconnaît-elle l’autorité d’un État en particulier ? Et peut-on connaître votre position officielle sur… »
Saya : « Non. »
Elle ne le laissa pas finir.
Saya : « Non, on ne reconnaît l’autorité de personne. Non, on n’a pas de position. Et non, on ne répondra à aucune question de ce genre. » Sa voix ne montait pas ; c’était pire. « Vos frontières, vos partis, vos alliances, vos petites guerres de couloir, tout ça appartient à un monde qui n’existe déjà plus. Vous ne l’avez pas encore compris, mais il y a, au-dessus de vos têtes, une chose devant laquelle vos drapeaux ne pèsent rien. » Elle balaya la salle du regard. « On est tout, sauf venus répondre à des questions qui n’ont plus aucun sens aujourd’hui. La seule qui en garde un, avec ce qui plane sur nous, c’est : est-ce qu’on tient ensemble, ou est-ce qu’on tombe chacun dans son coin. Posez-nous celle-là. À celle-là, on répondra. »
Un long silence. Le genre de silence où un monde entier réajuste, en une seconde, tout ce qu’il croyait important.
Et alors, seulement, les vraies questions vinrent.
Une voix, plus jeune, quelque part au fond de la salle : « Est-ce qu’on peut gagner ? »
Arthur : « Je ne sais pas. » Il ne chercha pas à l’enrober. « Mais je sais qu’on ne peut pas gagner séparés. Ça, on en est certains. »
Une autre : « Qu’est-ce que vous attendez de nous ? Des gens normaux, qui n’ont aucun pouvoir ? »
Vlad : « Que vous arrêtiez de nous voir comme des dieux ou comme des armes. On est deux cents. Deux cents, sur huit milliards. On ne tiendra pas le monde à votre place. On peut juste vous donner le temps d’apprendre à le tenir avec nous. »
Une dernière, presque un souffle : « Et si vous tombez, tous les deux cents ? »
Saya la regarda un long moment.
Saya : « Alors il faudra qu’il en reste d’autres, après nous, prêts à se relever. » Un temps. « C’est pour ça qu’on est là aujourd’hui. Pas pour vos caméras. Pour que le jour où notre tour viendra de tomber, vous soyez déjà debout. »
Ce jour-là, à Genève, aucun traité ne fut signé. On ne régla rien. Mais quelque chose commença, de maladroit et de fragile, qui avait la forme d’un premier pas : pour la première fois depuis vingt ans, le monde cessa de se demander qui se battait, et commença à se demander s’il pouvait, un jour, se battre ensemble.
Ren, lui, n’était pas dans la salle.
Il avait décliné sans même hésiter.
Ren : « Vous êtes meilleurs que moi pour ça. » Il l’avait dit aux trois, avant leur départ, avec ce demi-sourire fatigué qui lui restait. « Moi, je sais rester debout. Vous, vous savez faire asseoir les gens autour d’une table. C’est pas le même travail. »
Il avait autre chose à faire. Quelque chose qu’il repoussait depuis très, très longtemps.
Il se dit que ce n’était rien. Un dîner. Une heure, peut-être deux, et il repartirait ; il y avait toujours quelque chose à surveiller, une zone, une alerte, une raison de ne pas rester assis trop longtemps. Il passait juste embrasser sa grand-mère, comme ça, en coup de vent, et ça ne changeait rien à rien. Il ne s’avoua pas qu’il en avait besoin. Il ne savait même plus très bien comment on s’avoue qu’on a besoin de quelque chose.
PARIS
Il y avait, dans un petit appartement du 15e, une table où l’on mettait chaque soir un couvert de trop.
Une assiette, un verre, des couverts, une chaise. Pour lui. Sa grand-mère les disposait chaque soir depuis des années, sans jamais y manquer, même quand elle savait qu’il ne viendrait pas, même quand il rentrait à trois heures du matin en inventant des histoires d’escaliers pour un bleu sur le bras. Elle mettait le couvert, et le lendemain elle le débarrassait, intact. C’était sa façon à elle de dire une chose qu’elle n’aurait pas su formuler autrement : cette place est à toi, et elle le restera, quoi que tu deviennes là-dehors.
Ce soir-là, pour la première fois depuis très longtemps, le couvert ne resta pas vide.
Ren sonna à l’interphone avec le pouce, comme toujours, et sa grand-mère lui ouvrit sans un mot de surprise. Elle l’avait vu sur tous les écrans du monde, comme tout le monde. Il n’y avait plus rien à cacher, plus d’ombre où se glisser, plus d’histoire d’escalier à raconter. Et curieusement, c’était plus léger comme ça.
Sa sœur apparut dans le couloir, pieds nus, les bras croisés.
La sœur : « Tiens. Le fantôme. »
Ren : « Salut à toi aussi. »
La sœur : « T’étais où ? » Un temps. Puis elle leva les yeux au ciel. « Non, laisse tomber. Je sais où t’étais. Le monde entier sait où t’étais. C’était sur tous les téléphones du bahut. Ma prof de maths a pleuré. »
Ren : « Ta prof de maths. »
La sœur : « Ma prof de maths. » Elle esquissa quelque chose qui, chez elle, tenait lieu de sourire. « T’as une tête de quelqu’un qui a sauvé le monde et qui a pas dormi depuis trois jours. »
Ren : « C’est à peu près ça. »
La sœur : « T’exagères toujours. »
Sa grand-mère posa le plat au centre de la table. Du riz, des œufs, du pain, ce qu’il y avait. Elle ne demanda pas ce qui s’était passé ; elle avait arrêté de demander depuis longtemps, et de toute façon, elle l’avait vu. Elle tira simplement la chaise, celle qui restait vide chaque soir, et d’un geste du menton, elle lui dit de s’asseoir.
Grand-mère : « Je te l’avais dit. »
Ren : « Tu m’avais dit quoi, mamie ? »
Grand-mère : « Que tu finirais par rentrer manger. » Elle s’assit en face de lui, plia sa serviette. « Je le dis tous les soirs à cette chaise. Un jour, à force, ça a bien dû finir par être vrai. »
Il mangea. Vraiment, cette fois, pas debout au-dessus d’un évier à trois heures du matin. Assis, à une table, avec du bruit, sa sœur qui lui volait le pain en l’accusant d’avoir un ego de superhéros, sa grand-mère qui le resservait sans qu’il ait rien demandé, et lui qui, pour la première fois depuis des mois, riait. Un vrai rire, un peu rouillé, qui remontait de loin.
Sous sa peau, la braise ne s’était pas éteinte ; elle ne s’éteindrait plus jamais tout à fait. Le monde d’en haut se déchirait encore, quelque part, et à Genève des gens décidaient de l’avenir, et au nord une ombre grandissait, et derrière une porte fermée quelque chose attendait. Tout cela était vrai, et tout cela reviendrait.
Mais pas ce soir.
Ce soir, il y avait un garçon à une table, une sœur qui l’embêtait, une vieille femme qui le regardait manger avec des yeux brillants, et une chaise qui n’était plus vide.
De toutes les choses que Ren avait tenues debout cette année-là, c’était la seule qui ressemblait vraiment à une victoire.