Chapitre 89
LES HOMMES
La dernière image que le monde reçut de cette nuit ne venait pas d’Australie. L’Australie n’existait plus.
Elle venait d’ailleurs, d’une caméra que quelqu’un, dans le chaos, tenait encore. Une image tremblante, mal cadrée, qui sautait : le flanc d’une montagne quelque part dans le noir, et dessus, des corps. Des dizaines. Des centaines. Les rescapés qu’on avait arrachés à l’enfer, jetés là par une porte qu’on ne voyait pas, hagards, à genoux dans l’herbe froide, vivants sans comprendre comment. Et au milieu d’eux, à terre eux aussi, les héros.
On les avait vus debout, une heure plus tôt, face à la fin du monde. On les voyait maintenant effondrés, vidés, un homme portant un bras mort, un autre allongé sur le dos à rire faiblement vers le ciel, une femme aux mains encore fumantes qui fixait le vide. Ils n’avaient plus rien d’invincible. Ils avaient l’air, exactement, de ce qu’ils étaient : des gens. Des gens qui étaient allés en enfer et qui en étaient revenus en portant tous ceux qu’ils avaient pu.
Et la Terre entière, penchée sur cette image floue, retint son souffle une dernière fois, puis le relâcha d’un coup, en un immense sanglot mêlé.
Parce qu’ils avaient réussi.
C’était insensé de le penser, après une nuit pareille, mais pour deux milliards de personnes, c’était vrai : ils avaient réussi. On avait vu des gens qu’on croyait morts se relever vivants. On avait vu des monstres reculer. On avait vu un continent disparaître, et le monde, lui, tenir. Dans dix mille villes, des inconnus tombèrent dans les bras d’inconnus. Des familles qui avaient reconnu un visage au fond d’une cage pleurèrent en le cherchant parmi les rescapés. On sortit dans les rues, en pleine nuit, pour être ensemble, simplement, parce qu’on avait cru mourir et qu’on était vivant.
Mais sous la joie, il y avait autre chose. Quelque chose de neuf, de froid, qui ne repartirait plus.
La peur.
Car le monde n’avait pas seulement vu des héros, cette nuit. Il avait vu ce qu’il y avait en face. Il avait vu deux silhouettes, deux, réduire à néant tout ce qui les entourait, puis forcer d’un geste une porte dans le tissu même du réel. Il avait entrevu, une seconde, une puissance devant laquelle les héros eux-mêmes n’étaient que des fourmis courageuses. L’humanité venait d’apprendre, en direct, qu’elle avait toujours vécu au bord d’un gouffre, et que ceux qui la tenaient éloignée de ce gouffre pouvaient perdre.
Alors on célébra les héros. On cria leurs noms, Ren, la Table ronde, la femme de feu, le forgeron fou, dans des langues qu’ils ne parlaient pas, sur des pancartes, sur des murs, au bord des larmes. On les aima comme on n’avait jamais aimé personne.
Et en même temps, tout au fond, on eut peur. De la nuit. Du ciel. De la prochaine fois.
Le monde ne serait plus jamais tout à fait le même. Il avait vu ses dieux et ses monstres, et il savait, désormais, qu’ils étaient réels.
CHEZ REN
Dans un petit appartement de Paris, une vieille femme n’avait pas bougé de la nuit.
La grand-mère de Ren était restée assise devant sa télévision, droite, les mains jointes sur les genoux, comme à l’église. Sur la table, derrière elle, un couvert était mis. Un seul, pour lui, comme chaque soir depuis qu’il était parti, une assiette, un verre, une chaise vide qu’elle refusait de ranger. Elle avait regardé son petit-fils tenir le centre d’une ligne au bord de la fin du monde, la peau parcourue de veines de braise, sans ciller. Elle n’avait pas pleuré. Elle avait attendu.
Quand elle le vit enfin, à terre, épuisé, vivant, sur cette image tremblante de montagne, elle hocha simplement la tête.
La grand-mère, tout bas, à la chaise vide : « Je te l’avais dit. » Elle se leva, avec peine, et alla remettre une assiette au four, pour quand il rentrerait. « Je te l’avais dit que tu rentrerais. »
Sa sœur, elle, n’avait pas eu cette paix.
Elle avait passé la nuit debout, à hurler devant l’écran, à insulter Ren, le monde, les monstres, ce frère qui avait choisi de se planter entre la Terre et l’enfer comme si personne d’autre ne comptait, comme si elle ne comptait pas. Et quand elle le vit s’effondrer, vivant, sur cette montagne, sa colère s’effondra avec lui, d’un coup, comme un mur. Elle se laissa glisser contre le canapé, les genoux au menton, et pleura enfin, de rage et de soulagement mêlés, ces deux choses qui, chez ceux qui aiment un héros, ne se séparent jamais tout à fait.
La sœur, dans un souffle : « Reviens, imbécile. » Un temps. « Reviens, et je te tue. »
Ils n’étaient pas les seuls. Partout sur la Terre, cette nuit-là, il y eut des chaises vides qu’on n’osait plus ranger, des mères qui parlaient à des écrans, des gens qui aimaient ceux qui, au loin, portaient le monde, et qui apprenaient, tous, le prix affreux de les aimer.
LES ENFERS
Tout au fond, là où la lumière n’était jamais descendue, quelque chose d’ancien se redressa dans le noir.
Le Roi des Profondeurs n’avait pas regardé la bataille. Les rois ne regardent pas ; on leur rapporte. Et ce qu’on lui rapporta, cette nuit-là, était une chose qui ne s’était encore jamais produite depuis qu’il y avait un trône à tenir.
Il avait perdu deux de ses Dix.
Pas à la guerre. Pas sous les coups d’un ennemi, cela, il aurait compris, cela il aurait vengé. Non : le Deuxième et la Huitième avaient disparu de leur plein gré, main dans la main, par la seule porte qu’aucun être des Enfers n’avait jamais eu la folie de franchir. Vorgaast, le Premier, se tenait au pied du trône et ne trouvait rien à dire, lui qui avait toujours quelque chose à dire. Deux sièges du Conseil, vides. Deux forces que le monde avait mis des siècles à façonner, envolées en une nuit dans une gueule d’où rien ne revenait.
Et par-dessus le vertige de cette perte, une autre chose, plus froide, s’installa dans l’esprit du Roi. Lagos ne faisait jamais rien sans savoir. Le prudent avait toujours raison trop tôt. S’il avait choisi de franchir cette porte, lui, entre tous, c’est qu’il avait compris quelque chose que le Roi, sur son trône, ignorait encore.
La source qu’il cherchait depuis toujours, celle pour laquelle il avait fait creuser un continent, n’était pas dans le monde.
Elle était de l’autre côté. Et l’un de ses meilleurs venait d’y aller sans lui.
Le Roi des Profondeurs resta longtemps immobile dans le noir, et pour la première fois de sa très longue existence, il éprouva quelque chose qui ressemblait, de très loin, à de la convoitise. Ou à de la peur. Chez lui, c’était souvent la même chose.
LES CIEUX
Pour la première fois depuis que le monde était monde, les Dix descendirent.
Le Conseil des Cieux ne se réunissait jamais dans la chair. Ses dix présences les plus anciennes se tenaient d’ordinaire là où le temps ne coulait pas, hors d’atteinte, hors du monde. Mais cette nuit, elles posèrent le pied sur la terre, sur une île au bout du monde, la plus proche de la plaie encore béante là où, la veille, il y avait un continent. La Nouvelle-Zélande. Le dernier sol stable au bord de l’absence.
Sôphiel les y attendait déjà, exsangue, revenue de la couture, portant encore le sceau qu’elle avait dû plaquer sur la plus grande brèche de sa longue vie. Un par un, les autres vinrent la rejoindre. Et aucun ne vint de la même manière.
Serael arriva le premier, comme toujours : déjà là avant d’être arrivé, déjà en train de parler, impatient de dire ce que les autres n’avaient pas fini de penser.
Tsadqiel vint ensuite, et ce fut la terre qui monta à sa rencontre : une colonne de pierre s’arracha du sol et le porta, allure de statue romaine, un pilier antique lévitant dans son dos, chaque pas pesant comme un siècle. Celui qui avait éteint New York d’un geste ne se déplaçait jamais léger.
Camaël descendit comme une lame. Une entaille verticale de lumière blanche fendit le ciel de part en part, et il en sortit, cuirassé, la seule arme du Conseil, le seul d’entre eux qu’on eût jamais taillé pour la guerre.
Séphriel, le Fil à Plomb, ne descendit pas : il tomba, droit et absolu comme l’instrument dont on l’avait nommé, un rai de lumière froide et parfaitement verticale, et là où son regard se posait, les choses se sentaient pesées, jugées, mises en balance sans un mot.
Raziel n’approcha pas. Il se déplia, simplement, comme une page qu’on tourne, et il fut là, ayant su depuis toujours qu’il viendrait, sachant déjà tout ce qui se dirait avant qu’on le dise.
Zaphkiel vint lentement, et l’air se refroidit sur son passage. Il pleurait déjà, à sa façon, ce qui n’était pas encore perdu : celui qui portait le deuil du monde une guerre à l’avance.
Barachiel arriva en morceaux. D’abord une poussière de points lumineux éparpillés sur tout le ciel de l’île, une constellation qui n’existait pas ; puis les points se rapprochèrent, se rassemblèrent, et il n’y en eut plus qu’un.
Ithuriel vint le dernier des visibles, et sa seule présence brûla les ombres : dans sa lumière, rien ne pouvait mentir, ni se cacher, ni paraître autre chose que ce qu’il était. Les fêlures du monde, à ses pieds, se virent d’un coup plus nettes, plus honnêtes, plus terribles.
Neuf. Ils étaient neuf autour de la plaie.
Le dernier à paraître, personne ne le vit venir.
On ne le voyait jamais venir. On levait les yeux, et il était là, comme il l’avait toujours été, comme s’il n’était jamais parti. L’ancien. Le plus vieux de tout, plus vieux que les Dix eux-mêmes, sans forme arrêtée ni nom qu’on prononçât. Le Conseil n’avait pas de hiérarchie, pas de premier ni de dernier ; ils étaient trop vieux et trop égaux pour ça, et lui ne les commandait pas : il les présidait. Son seul rôle, depuis le commencement, était de les convoquer aux heures graves et de tenir, tant qu’il le pouvait, leurs dix voix en une seule.
Et un pas derrière lui, comme toujours, se tenait celui dont nul ne parlait jamais, parce qu’il n’y avait rien à en dire. Le plus fort. Le plus fort de tous les anges qui aient jamais existé. On ne savait presque rien de lui, ni sa forme, ni son nom, seulement qu’aucune chose au monde, dans les Cieux comme dans les Enfers, ne s’était jamais dressée devant lui et n’avait continué d’exister ensuite. Il ne dit rien. Il ne disait jamais rien. Il était là, un pas en retrait, et cela suffisait.
Ils étaient au complet, les Dix, et l’ancien avec eux.
Ils vérifièrent d’abord la porte.
Sôphiel les mena jusqu’au rebord du gouffre d’absence, là où l’Australie n’était plus, et leur ouvrit sa mémoire de la couture. Elle tenait. La déchirure par où deux démons s’étaient enfoncés de leur plein gré, là où même l’Ange du Commencement n’était entré qu’une fois pour n’en revenir que muet, était refermée, scellée, silencieuse à son tour. La chose, derrière, s’était rendormie. Sur ce point au moins, le Conseil put respirer : la porte était close.
Puis ils regardèrent les fissures. Et le Conseil, qui n’avait pas tremblé depuis la nuit des temps, trembla.
Car c’était là l’impensable, plus encore que la porte forcée, plus encore que les démons passés de l’autre côté : le monde avait gardé la marque. Ils avaient refermé dix mille brèches sans jamais laisser une cicatrice, et cette nuit, pour la première fois, le réel lui-même s’était fendu et ne s’était pas remis. Sous leurs pieds, dans l’air, jusqu’à l’horizon, de fines fêlures couraient dans le tissu du monde, là où la lumière passait un souffle trop tard, là où quelque chose, dessous, avait cédé. Le sceau tenait. Mais le vase était fêlé, et un vase fêlé, on a beau le tenir droit, on sait qu’un jour il lâchera.
Restait à décider ce qu’on en ferait.
Ce fut l’ancien qui parla enfin, et sa voix, que pas un d’eux n’aurait su décrire, pesa comme un verdict.
« Depuis le commencement, nous observons, et nous refermons. » Un temps. « La porte est close. Mais le monde est fendu, et refermer ne recoud pas ce qui a déjà cédé. » Il tourna ce qui lui tenait lieu de regard vers le nord, vers la plaie, vers le petit monde bleu fendillé et les fourmis courageuses qui, cette nuit, s’étaient tenues là où même les siens hésitaient. « Observer ne suffit plus. Refermer ne suffit plus. Les hommes sont descendus jusqu’à la porte. Les démons l’ont franchie. Et la question que nous avons passé l’éternité à empêcher qu’on pose, quelqu’un, de l’autre côté, est peut-être en train de la poser. »
Personne ne répondit. Il n’y avait rien à répondre.
Sôphiel, qui n’avait pas encore parlé, tourna vers eux ses paupières scellées.
Sôphiel : « Alors il va falloir décider ce que nous sommes prêts à faire. » Un silence. « Et avec qui. »
Et sur une île au bout du monde, au bord d’une plaie qui ne se refermerait jamais tout à fait, les Dix des Cieux firent une chose qu’ils n’avaient pas faite depuis que le monde était monde : ils n’écartèrent pas l’impensable.