Chapitre 88
AUSTRALIE, LA FIN
Le ciel descendait.
Ce n’était pas une image. La voûte de cendre qui pesait sur le continent depuis deux mois s’affaissait pour de bon, lentement, comme un couvercle qu’on repousse enfin en place, et sous elle, la terre montait à sa rencontre, le sol de verre noir se recroquevillant vers le puits comme une feuille qu’on brûle par le centre. Le monde se refermait sur lui-même. Sôphiel scellait, et sceller, ici, c’était rendre le continent à l’absence, mètre par mètre, du trou vers les bords.
Sur le fil, Gosu n’était plus une voix. C’était une main qui poussait.
Gosu : « Le pas est ouvert derrière toi, Arthur, trois mètres, vas-y. Ren, à ta gauche, maintenant. Honara, cours, ne te retourne pas. » Il voyait tout, il ouvrait tout, il jetait Elias d’un point à l’autre du continent comme on lance des bouées dans une mer qui se referme. « Encore un. Encore. Je vous tiens. Je vous tiens tous, »
Mais on ne les tenait pas tous.
Arthur poussa le dernier de sa file par le pas, se retourna pour en prendre d’autres, et il n’y avait plus de sol. La salle des cages, derrière lui, n’existait déjà plus ; là où, une minute plus tôt, des centaines de mains se tendaient encore vers la lumière, il n’y avait que le bord net de l’absence qui avançait, calme, sans bruit, effaçant les cris avant même qu’ils n’arrivent. Il resta une seconde de trop, le bras tendu vers des gens qui n’étaient déjà plus là pour le saisir.
Arthur, la voix en miettes : « Il en reste. Il en reste encore, il en reste, »
Lancelot le tira en arrière par l’épaule, dans le pas, à l’instant où le rebord s’effaçait sous ses bottes.
Lancelot : « Je sais. » Un temps, terrible, sans le lâcher. « Je sais. »
Et loin, au bord du puits, le forgeron sentit sa nuit sans soleil s’éteindre pour de bon. La couture se refermait ; il n’y avait plus de porte à tenir. Pour la première fois depuis des heures, plus rien ne dépendait de lui.
Il regarda Skarn, toujours empaqueté dans ses chaînes de givre, que l’absence gagnait déjà par les pieds sans qu’il pût rien y faire. Les chaînes, il les laissa aller, elles avaient fait leur nuit, et le Mille-Lames les emporterait dans le néant avec lui. Mais la faux, non : il la fit glisser dans la faille de sa hanche, dans la forge sans fond où dormaient ses armes, et elle disparut avec un froid de lune. Elle ne serait plus jamais aussi terrible qu’ici, sous un ciel sans soleil, mais elle était à lui, désormais, et il la gardait.
Le Forgeron : « Voilà. » Il rit, doucement, à bout, vidé de tout. « J’aurai gardé la porte. »
Un pas s’ouvrit sous lui. Il se laissa tomber dedans comme dans un lit, et l’Australie se referma derrière lui.
LA COUTURE
Sôphiel referma la porte du monde une seconde avant que le ciel ne touche la terre.
Elle plaqua le sceau de pierre blanche contre la couture béante, y versa tout ce qu’elle était, et la gueule qui s’était ouverte sur l’impensable se recousit, fil à fil, jusqu’à redevenir une cicatrice fine, muette, refermée. La chose, derrière, se rendormait, dérangée, mais rendormie, avant d’avoir fini de comprendre qu’elle pouvait sortir. Le monde tenait. Le monde vivrait.
Puis elle remonta de la blessure scellée, lente, exsangue de ce que ça lui avait coûté, et pour la première fois depuis le commencement, quelque chose ne collait pas.
Le réel n’était pas redevenu lisse.
Là où elle avait scellé, tout autour, jusqu’à l’horizon et sans doute bien au-delà, de fines fêlures couraient dans le monde. Pas dans la pierre. Pas dans le ciel. Dans le réel lui-même. Des cheveux de fracture, presque invisibles, où la lumière passait un quart de seconde trop tard, où l’air se souvenait mal de sa place, où quelque chose, dessous, avait cédé et ne s’était pas remis. Comme un verre qu’on rattrape avant qu’il ne se brise, et qui garde à jamais, en son cœur, la toile d’araignée de l’impact.
Sôphiel avait refermé dix mille brèches depuis le premier jour. Jamais, pas une seule fois, le monde n’avait gardé la marque.
Cette nuit, quelque chose était passé de l’autre côté. Et le monde, désormais, s’en souviendrait dans sa chair.
L’ange sans visage resta longtemps immobile au-dessus de la cicatrice, ses paupières scellées tournées vers les fêlures qui couraient sous le monde, et pour la première fois de sa très longue existence, elle ne sut pas si elle avait refermé à temps.
SAINT-VÉRAN, LA MONTAGNE
Ils arrivèrent par grappes, par le pas d’Elias, et la plupart tombèrent en touchant le sol.
Elias tint sa porte ouverte jusqu’au tout dernier, jusqu’à ce que le fil de Gosu lui dise c’est fini, ils sont tous là, ferme, et alors seulement il s’effondra. Le Tailleur le rattrapa, posa sur lui ses avant-bras ruinés une dernière fois, lui versa le fond de ce qui lui restait. Les deux hommes qu’aucune caméra n’avait filmés, sans qui pas une seule vie ne serait remontée de l’enfer, glissèrent ensemble contre un mur, à bout, et personne, sur le moment, ne sut à quel point on leur devait tout.
Autour d’eux, la montagne débordait. Ce que Gosu avait monté en trois semaines et une nuit tournait à plein, les deux médecins du refuge et toute la chaîne d’urgence qu’ils avaient rameutée couraient entre des rangées de rescapés hagards, hébétés, arrachés à des cages qu’ils croyaient être leur tombe. Des centaines. Des milliers, peut-être. Vivants.
Et ce n’était pas assez, et tout le monde le savait.
Personne ne parla, d’abord. Il n’y avait rien à dire qui n’eût sonné faux. Ils avaient sauvé des milliers de gens ; ils en avaient laissé des milliers d’autres, dont les visages resteraient dans les yeux d’Arthur jusqu’à sa mort. Ils avaient empêché la fin du monde ; ils avaient perdu un continent entier. Ils étaient tous vivants, tous, jusqu’au forgeron, allongé sur le dos, riant faiblement au plafond de pierre pour ne pas pleurer, et pas un seul d’entre eux n’avait l’air d’un vainqueur.
Ren passa entre les rangs, comme il le faisait toujours, parce que c’était devenu son travail de tenir debout quand les autres ne pouvaient plus. Il s’arrêta près d’une femme qui, au lieu de s’allonger comme les autres, comptait. Maya Ferrow allait d’un rescapé à l’autre, touchait une épaule, un front, murmurait un prénom, comptait, encore, et encore, comme elle l’avait fait dans le noir, tout en bas.
Maya, sans lever les yeux, la voix blanche : « J’en avais trois cent douze avec moi, en bas. » Un temps. « J’en ai cent soixante et onze, ici. »
Elle ne pleurait pas. Elle comptait. C’était sa façon à elle de ne laisser personne se perdre, même ceux qu’on avait déjà perdus.
Ren n’eut rien à répondre à ça. Il posa une main sur son épaule, un instant, et deux milliards de personnes, sur des écrans redevenus noirs depuis que l’Australie avait cessé d’exister, comprirent sans un mot ce qu’elles venaient de regarder : pas une victoire. Pas une défaite. Les deux, dans le même souffle, et le goût amer de ne jamais pouvoir choisir lequel.
AILLEURS
Il n’y avait ni haut ni bas.
Ni sol, ni ciel, ni murs, rien qu’une énergie sans fin, violette et noire et blanche à la fois, mêlées d’une manière qu’aucun œil vivant n’était fait pour tenir. Lagos et Maelra flottaient dedans, ou tombaient, ou ne bougeaient pas ; les mots avaient cessé d’avoir un sens dès l’instant où ils avaient franchi la couture.
Et ils n’étaient plus rien.
Maelra le sentit la première. Sa gravité, cette main immense qui écrasait les mondes, qui avait cloué une rêveuse au sol et fait plier un forgeron, elle la chercha au fond d’elle et ne trouva rien. Pas diminuée. Pas contrée. Absente. Comme si la puissance de la Huitième des Dix n’avait jamais existé, comme si, ici, elle n’était rien qu’une forme égarée qui se souvenait d’avoir été forte.
Maelra : « Rends-la-moi. » Sa voix montait, se fêlait, chose qu’aucun démon n’avait jamais entendue chez elle. « RENDS-MOI MA PUISSANCE. Je vais te, » Elle tendit une main vers l’immensité, appela sa gravité de toute sa rage, et rien ne vint. Rien ne viendrait plus. « …Je vais te… »
Elle se tut. Il n’y avait pas de fin à cette phrase, ici.
Lagos, lui, ne chercha rien. Il n’essaya pas de frapper, ni de fuir, ni de comprendre par où sortir. Il regarda. Il flottait dans l’impossible, dépouillé de tout ce qui avait fait de lui le Deuxième des Dix, réduit à moins qu’une fourmi devant une chose sans nom, et sur son visage, sous la terreur, il y avait autre chose. Quelque chose qu’aucune créature raisonnable n’aurait dû éprouver là.
Il était arrivé. Il voyait. Toute sa longue vie n’avait tendu que vers cet instant, et il y était.
Lagos, tout bas, à Maelra, sans la regarder : « Arrête. » Un souffle, presque doux. « On ne menace pas ça. On le regarde. »
Devant eux, l’énergie s’ordonna. Pas en une forme, en une présence. Quelque chose d’immense, au-delà de l’immense, une silhouette que l’esprit refusait de mesurer parce que la mesurer, c’était admettre à côté de quoi on était peu de chose. Et elle parla, et sa voix ne venait pas d’un endroit : elle venait de partout à la fois, calme, sans colère, comme on écarte deux insectes entrés par mégarde.
« Vous n’avez rien à faire ici. »
Un temps. L’énergie frémit.
« Votre existence n’est pas censée toucher la mienne. »
Maelra recula, recula, elle qui n’avait jamais reculé. Lagos, lui, ne bougea pas d’un cil, les yeux grands ouverts sur la chose, buvant chaque mot comme la réponse qu’il avait cherchée pendant des siècles.
« Vous n’êtes pas mes créations. »
Et dans le silence qui suivit, Lagos, le prudent, le curieux, celui qui voulait toujours savoir avant de refermer, sentit son esprit se remplir d’un millier de questions nouvelles, plus vastes que tout ce qu’il avait jamais osé se demander. Pas tes créations. Alors à qui ? Alors quoi ? Alors qu’est-ce que nous sommes, nous, si nous ne sommes pas de toi ?
Il ouvrit la bouche pour la poser, cette question, la première d’une vie entière passée à en poser.
Il n’était pas sûr, cette fois, de vouloir la réponse.