Chapitre 87
AUSTRALIE, LA SURFACE
Le forgeron perdait.
Personne ne l’aurait dit à le voir. Il riait encore, il fauchait encore, ses chaînes claquaient encore dans le noir et cueillaient encore, de temps à autre, une aile de lumière au bord du trou. Mais Ren, au centre de sa ligne, le sentait par le fil, et le fil ne mentait jamais. Un temps de retard sur un lancer. Un genou qui pliait une seconde de trop. Un rire qui s’arrêtait un souffle trop tôt, faute d’air pour le tenir. L’homme qui, à lui seul, retardait la fin du monde arrivait au bout de ce qu’un homme pouvait porter.
Autour de Ren, la ligne tenait, mais elle tenait mal. Vlad, figé, muet, tenait toujours sa zone d’effondrement, et Saya toujours plantée devant lui. Honara brûlait plus bas qu’avant. Et en dessous, dans les grandes salles, Arthur et les siens remontaient encore des cages, moins vite, parce que les rescapés ne couraient plus, parce que même l’espoir se fatigue. Sur le fil, la voix de Gosu comptait les passages comme un métronome exténué : encore douze. Encore huit. Encore.
Deux milliards de gens regardaient. Ils ne savaient pas qu’ils regardaient les dernières minutes.
AU-DESSUS DE TOUT
Lagos avait décidé d’être prudent.
Il se l’était juré, quelques minutes plus tôt, dans le silence de sa propre tête. Attendre. Laisser le forgeron tomber. Laisser Sôphiel sceller. Renoncer à savoir. C’était la seule chose sage à faire, et il s’était même trouvé une forme de noblesse, l’espace d’un instant, à renoncer à la seule chose qu’il eût jamais désirée. Le prudent mourait comme il avait vécu : en comptant, en cédant ce qu’il fallait céder, en ressortant de la galerie effondrée.
Puis il regarda la cité mourir.
Il la regarda de ses mille yeux, ses tours d’os qui penchaient, ses avenues que la guerre des deux titans avait ouvertes en deux, son puits qui respirait dans le noir. Des mois de travail. Le seul endroit au monde où l’on avait creusé assez profond pour presque toucher la réponse. Et tout en bas, cette couture, cette porte, cette question, sur le point d’être recouverte pour toujours par une main d’ange terrifiée, pour que plus personne, jamais, ne la pose.
Quelque chose, en lui, refusa.
Ce ne fut pas un cri. Chez Lagos, rien n’était jamais un cri. Ce fut plus froid, plus simple, plus définitif : le constat que sa prudence, tout à coup, ne protégeait plus rien. On est prudent pour garder quelque chose. Sa cité était perdue. Son plan était mort. Il n’avait plus rien à garder, sauf une chose. La seule qui, de toute sa longue vie, l’eût jamais fait se lever le matin.
Savoir.
Lagos, à voix basse, pour lui seul, presque étonné : « …Ah. » Un temps. « C’était donc ça. »
L’Ange Zéro y était allé. Le premier d’entre eux, le plus grand, avait vu, et il en était revenu. Il en était revenu changé, muet, terrifié, mais il en était revenu. Et Lagos, qui ne s’était jamais cru inférieur à personne, y compris à une chose morte avant les noms, se posa la seule question qui, désormais, comptait : si lui a pu regarder et revenir, pourquoi pas moi ?
Le curieux avait gagné. Il avait mis toute une vie, une ruelle de Paris, un forgeron ivre et un ange sans visage pour y arriver. Mais il avait gagné.
Il tourna l’un de ses regards vers le bas, vers l’ombre lourde qui écrasait tout au bord du puits.
Lagos : « Maelra. »
La Huitième leva la tête. Elle le haïssait, comme ils se haïssaient tous entre eux, de cette haine tranquille des fauves qui partagent un territoire. Elle attendait Hailey depuis le début de la nuit, elle attendait sa proie, et un forgeron s’était mis en travers d’elle pendant des heures.
Maelra : « Quoi. »
Lagos ne perdit pas de temps. Le prudent, même imprudent, restait efficace.
Lagos : « Ta proie n’est pas dans les cages. La source que le Roi cherche n’est pas dans la viande. » Il laissa la phrase tomber, nette, irréfutable. « Elle n’a jamais été nulle part ici. Elle est derrière la porte. Elle a toujours été derrière la porte. » Un temps. « On a creusé un continent pour s’arrêter à trois mètres de la réponse et laisser un ange la refermer. Moi, je descends la chercher. »
Il y eut un silence. Même à cette hauteur, même dans le fracas, un silence.
Maelra : « Personne ne franchit cette porte. »
Lagos : « Personne d’assez grand n’a essayé. » Et pour la première fois de la nuit, il sourit vraiment. « Je suis le Deuxième des Dix. Tu es la Huitième. À nous deux, on est plus vieux que la moitié de ce que cette chose a jamais vu se lever et mourir. » Il tendit une main dans le vide, une invitation impossible. « Tu veux ta proie ? Tu veux ta place ? Elles sont là-dessous. Viens les prendre. On revient avec la réponse, et plus aucun des Dix ne se tiendra jamais au-dessus de nous. »
C’était de la folie. Elle le savait. Il le savait.
Mais Maelra était une créature d’ambition pure, et Lagos venait de lui offrir la seule chose plus grande que Hailey : être celle qui saurait. Sa gravité gronda, se rassembla, et l’immense ombre se détacha du sol pour monter vers lui.
Maelra : « Si tu m’as menti, je t’écrase de l’autre côté. »
Lagos : « De l’autre côté, il n’y aura peut-être plus de côtés. » Il paraissait ravi de le dire. « Raison de plus pour se dépêcher. »
Il lâcha Sôphiel.
Ce fut aussi simple que ça. Toute une nuit à la tenir, à la clouer au ciel, à empêcher la seule main capable de refermer la porte de descendre, et il la lâcha, d’un coup, comme on ouvre les doigts.
L’ange sans visage vacilla, libérée d’une pression qui l’avait retenue des heures. Elle ne comprit pas tout de suite. Puis elle comprit, et ce qui, chez elle, tenait lieu d’effroi traversa le ciel froissé comme une onde de froid : le démon ne se retirait pas. Il descendait. Vers la porte.
Sôphiel : « Non, »
Lagos, déjà loin, déjà en train de tomber vers le trou, la voix montant dans un rire qu’on ne lui avait jamais connu : « Referme derrière moi ! Tu passeras ta longue vie à me remercier de t’avoir donné une porte à fermer ! »
Il tomba jusqu’au fond, Maelra dans son sillage, et au bord de la couture il les trouva. Les cinq anges qui avaient plongé les premiers, ceux qui avaient tout effacé sur leur route pour frayer le chemin de leur sœur au sceau, s’étaient rangés autour de la porte, patients, aveugles, à attendre celle qui viendrait la fermer.
Ils n’attendaient pas les deux Dix.
Lagos ne ralentit même pas. Il ouvrit la main, et sa faille s’ouvrit avec, non pas une, mais autant qu’il en fallait, une déchirure noire bordée de rouge à l’endroit exact où battait la lumière de chacun des plus proches. Il ne les frappa pas. Il les retira du monde, d’un geste distrait, comme on arrache une page, et là où il y avait eu des anges, il ne resta qu’un ourlet rouge qui se refermait sur du vide.
Et ce que Lagos laissa, Maelra l’écrasa.
Toute la rage d’une nuit passée à guetter une proie qu’on lui avait volée, toute la puissance de la Huitième des Dix qu’elle savait ne bientôt plus posséder, elle la ramassa en un seul point et la lâcha d’un coup. La gravité s’abattit sur les anges qui restaient comme un ciel qui tombe ; ils se plièrent, rentrèrent en eux-mêmes, se réduisirent à un éclat de lumière gros comme un poing, puis à rien. Ceux qui avaient effacé un continent en descendant furent effacés à leur tour, en une seconde, par ceux qu’ils n’avaient pas vus venir.
La voie était libre. Il n’y avait plus, entre les deux démons et la porte du monde, que la porte du monde.
Et il déchira le monde.
Sa faille, cette déchirure noire bordée de rouge qui, depuis toujours, le mettait où il voulait, il ne l’ouvrit pas dans l’espace, cette fois. Il l’ouvrit dans la couture elle-même. Il planta son pouvoir dans la seule chose au monde qu’on n’était pas censé pouvoir ouvrir, et il tira, et Maelra plaqua toute sa gravité par-dessus pour forcer le passage, et là où il y avait eu une cicatrice fine et interdite dans le réel s’ouvrit, une seconde, une gueule.
Deux milliards de personnes virent le Deuxième des Dix et la Huitième s’enfoncer dans la porte du monde, la main dans la main comme deux enfants qui sautent d’une falaise, et disparaître.
Puis la caméra du hacker, comme tout le reste, se mit à trembler.
Parce que la chose derrière remarqua qu’on l’avait dérangée.
Il n’y eut ni rugissement, ni lumière, ni forme. Ce fut pire : le monde hésita. Une seconde, les couleurs se souvinrent mal d’elles-mêmes. Le son arriva avant les gestes. Le noir du puits cessa d’être une absence de lumière pour devenir une absence tout court, un endroit d’où le fait même d’exister commençait, doucement, à se retirer. L’avertissement de l’Ange Zéro n’était pas une image. C’était ceci. Le début de rien.
Tout en bas, sur le rebord, le forgeron sentit sa nuit sans soleil frémir, et pour la première fois cessa de rire.
Et Sôphiel plongea.
Elle ne poursuivit pas Lagos, on ne poursuit pas dans un incendie celui qui vient d’y entrer. Elle fit ce pour quoi on l’avait faite, la seule chose, l’unique : elle se laissa tomber vers la couture béante, le sceau de pierre blanche serré contre elle, pour la refermer avant que ce qui s’éveillait derrière n’achève de comprendre qu’il pouvait sortir. Ses paupières scellées, son visage lisse, sa terreur immense et muette, la main qui recouvre la braise, une dernière fois, sur le plus grand feu qu’elle eût jamais eu à couvrir.
Et refermer la couture, ici, maintenant, c’était effacer le continent.
Sur le fil, la voix de Gosu ne comptait plus les passages. Elle hurlait.
Gosu : « Ren. REN. Sortez. Sortez maintenant, tout de suite, tous, Elias ouvre tout ce qu’il peut, LÂCHEZ TOUT ET SORTEZ, »
Ren leva les yeux vers le ciel qui se refermait comme une paupière, vers l’ange qui tombait avec la fin du monde dans les bras, et comprit qu’il ne restait plus de secondes à compter. Seulement celle-ci.