Chapitre 86
AU-DESSUS DE TOUT
La dernière fois que Lagos avait frappé quelqu’un de ses propres mains, c’était un gamin.
Une ruelle de Paris. Un garçon qui encaissait les coups et se relevait, encaissait, se relevait, comme s’il n’avait pas encore compris qu’on pouvait mourir. Lagos ne s’était pas battu par nécessité, ce jour-là, il s’était battu par curiosité, pour voir de quoi était fait ce môme qui montait sans dévorer personne. Il avait vu. Et il était reparti sans le tuer, ce qui, chez lui, ne s’était produit qu’une seule fois dans une très longue vie.
Ce gamin était en ce moment même trente mètres plus bas, à quarante pour cent, en train de tenir une ligne contre l’enfer.
C’était la dernière fois que Lagos s’était battu. D’ordinaire, il ne se battait pas ; il arrangeait. On ne devient pas le Deuxième des Dix en cognant ; on le devient en étant, toujours, là où le coup n’a plus besoin d’être porté. Les autres montaient en tuant plus grand qu’eux. Lui montait en faisant en sorte que les plus grands se tuent entre eux, et en ramassant la place restée vide. Le prudent avait toujours raison trop tôt. C’était sa loi, sa fierté, la seule chose qu’il aimait chez lui.
Et cette nuit, pour la première fois depuis cette ruelle, il se battait pour de bon.
Il détestait ça.
Devant lui, au-dessus, en dessous, le mot avait cessé d’avoir un sens à cette hauteur, flottait la chose qu’il méprisait le plus au monde.
Elle n’avait pas de visage. Ses ailes restaient repliées, comme toujours, comme si les ouvrir eût été un aveu. Elle portait contre elle un disque de pierre blanche gravé de rien, le sceau, la seule chose au monde capable de refermer la couture qui béait tout en bas. Ses paupières étaient scellées. On racontait qu’elle ne les avait ouvertes qu’une seule fois, il y avait très longtemps, sur une chose dont il n’était ensuite plus rien resté, ni la chose, ni l’endroit, ni le souvenir qu’il y ait jamais eu quelque chose. Depuis, elle regardait le monde les yeux fermés, et le monde s’en portait mieux.
Sôphiel. L’Ange de la Dernière Porte. Celle qu’on n’envoyait jamais se battre, seulement refermer.
Elle ne l’attaquait pas. C’était ça, l’insulte.
Elle ne le voyait même pas. Toute son attention, toute cette volonté immense et froide, était tendue vers un seul point : le puits, tout en bas, la couture, la porte qu’il fallait fermer. Elle voulait descendre. Et lui se tenait en travers.
Il ne pouvait pas la tuer, personne ne tuait une chose pareille, et ce n’était pas le but. Il n’avait qu’à l’empêcher. Alors il l’empêchait.
Quand elle glissait vers le bas, il ouvrait une déchirure, cette faille noire bordée de rouge qui, depuis toujours, le posait là où il fallait sans qu’on l’eût vu venir, et il en ressortait sous elle, entre elle et le trou, encore, et encore. Elle poussait ; il pliait ; elle reprenait un mètre ; il le lui reprenait. Ce n’était pas un duel. C’était une serrure qui refusait de céder à une clé, indéfiniment, dans un silence à rendre fou.
Autour d’eux, le ciel se froissait comme du papier. La lumière descendait de travers. Un pan de rempart, à mille mètres en dessous, s’effondra sans que rien ne l’eût touché : juste parce que, là-haut, deux volontés trop grandes s’appuyaient l’une contre l’autre, et que le monde, coincé entre les deux, ne tenait pas.
Ç’aurait dû être fini depuis longtemps.
Le plan était parfait. Lagos se le répétait, non pour se rassurer, il ne se rassurait jamais, mais pour trouver l’endroit exact où la perfection avait glissé. Laisser les onze entrer. Les laisser descendre. Les laisser se montrer au monde entier, en direct, éclatants, vivants, pour que là-haut, quelque chose d’aveugle et de froid sente qu’on creusait vers les fondations et descende à son tour. Les monstres et les anges, attirés au même endroit, la même nuit, au bord du même trou. Une boîte, un fond sans issue, et tout ce qui devait mourir réuni pour mourir ensemble. Des siècles d’avance pour les Enfers, en une nuit. Des mois à disposer chaque pièce à sa place.
Et puis un forgeron.
Un homme dont le pouvoir même était le hasard. Une pièce qui ne savait pas elle-même ce qu’elle ferait la seconde d’après. On ne calcule pas ça. Personne ne calcule ça. Il avait retenu les anges. Il avait retourné Maelra. Il avait jeté une corde à ceux qui se noyaient au fond de la boîte, et il riait encore, tout en bas, en la tenant. Le piège parfait de Lagos avait une variable, une seule, et cette variable riait.
Il baissa l’un de ses mille regards vers Sôphiel, et le mépris lui remonta dans la gorge comme de la bile.
Voilà ce qu’il ne supporterait jamais, chez ceux d’en haut. Elle ne voulait rien.
Ren voulait vivre. Le forgeron voulait rire. Les démons voulaient monter, dévorer, être davantage. Lui, Lagos, voulait savoir, d’où venait la lumière des hommes, ce qu’il y avait sous la couture, comment finissait l’histoire. Vouloir, c’était être vivant. C’était le seul mot qui comptait.
Elle ne voulait rien. Elle refermait. Elle traversait le monde comme une main qui éteint les bougies une à une, sans colère, sans faim, sans même ouvrir les yeux pour voir ce qu’elle éteignait. Une porte s’ouvrait quelque part sur une question, et elle venait la fermer, pour que personne, jamais, n’ait à entendre la réponse.
Lagos aurait préféré mille démons affamés à une seule chose qui ne désirait rien. Les affamés, on les comprenait ; on les manipulait. Celle-là, on ne pouvait que la mépriser, et l’empêcher.
Ce fut peut-être ce mépris qu’elle sentit. Car pour la première fois de la nuit, la chose sans visage tourna vers lui le peu qu’elle avait de face.
Sôphiel, et sa voix ne passait pas par l’air, elle arrivait déjà à l’intérieur, calme, sans reproche : « Tu tiens la porte ouverte. »
Lagos : « Je tiens ma cité debout. La porte, c’est ton problème. »
Sôphiel : « Tu ne sais pas ce que tu gardes ouvert. »
Lagos : « Alors dis-le-moi. » Il ouvrit une déchirure, se coula dessous, la repoussa d’un demi-mètre vers le haut. « Personne ne me dit jamais rien. C’est fatigant, à la longue. »
Et pour qu’il comprenne, elle lui montra.
Ce ne furent pas des mots. Ce fut un souvenir, le sien, très vieux, qu’elle poussa dans l’esprit de Lagos comme on tend une preuve. Et Lagos, qui ne s’inclinait devant rien, vit.
Il vit le premier d’entre eux. L’Ange du Commencement. L’Ange Zéro, celui d’avant les noms, d’avant les camps, d’avant même qu’il y ait un haut et un bas. Le maître de tous les autres. Il était puissant, méthodique, patient, d’une intelligence qui ne laissait rien au hasard. Il savait mesurer ce qui ne se mesure pas. Il savait tenir ce qui ne se tient pas. Il savait tout.
Et lui seul, jamais, avait vu ce qu’il y a derrière une porte comme celle-ci.
Il n’en avait rapporté ni image, ni nom, ni description, rien qu’une certitude, une seule, qu’il avait fait comprendre aux siens avant de se taire pour toujours. Si cette chose sortait, si seulement on la dérangeait, si seulement on la contrariait, alors oui, tout retournerait d’où c’était venu. Les anges, les démons, les hommes, la pierre, le ciel. Mais pas comme une fin. Une fin, ça se raconte : il reste toujours quelqu’un pour la graver quelque part, une ruine, un survivant, une mémoire. Là, il ne resterait rien. Rien pour l’écrire dans un livre. Rien pour s’en souvenir. Rien, même, pour savoir qu’il y avait eu, un jour, quelque chose à oublier.
Le souvenir se retira. Lagos flottait de nouveau dans le ciel froissé, la chose sans visage devant lui, et il comprit enfin ce qu’il regardait depuis le début.
Les anges ne fermaient pas les portes par cruauté. Ni par mission, ni par foi. Ils les fermaient par terreur. Depuis le commencement, ils étaient au service d’une chose qu’ils ne voulaient surtout pas réveiller ; et Sôphiel, la Dernière Porte, n’était que la main patiente qui recouvre la braise pour qu’elle ne prenne pas, encore, et encore, à chaque brèche, depuis toujours.
Sôphiel : « Voilà ce que tu gardes ouvert. Écarte-toi. »
N’importe quelle créature sensée se serait écartée.
Lagos resta. Et quelque chose s’alluma en lui, terrible, presque enfantin.
Lagos, très doucement : « Tu viens de m’apprendre qu’il y a, là-dessous, la seule chose que personne, jamais, n’a su regarder. » Il eut un demi-sourire. « Et tu crois que ça me donne envie de reculer ? »
Sôphiel ne répondit pas. Elle ne répondait jamais deux fois. Elle reprit sa poussée vers le bas, patiente, inexorable, comme la marée reprend le sable.
Et pendant qu’il la retenait, Lagos regardait.
Il ne pouvait pas s’en empêcher. Il avait mille yeux et il les tournait presque tous vers le bas, vers cette poignée d’hommes qui, cette nuit, aurait dû mourir proprement dans une boîte fermée, et qui refusait. Ren, au centre de sa ligne, portant sa puissance comme un habit trop grand qu’il aurait fini par remplir. Le forgeron, ivre, hilare, une faux dans une main et un gardien empaqueté à ses pieds. La Table ronde qui remontait des cages, encore, encore, comme si sauver dix personnes de plus pouvait changer quoi que ce soit à l’échelle où lui, Lagos, comptait. La femme de feu qui, une heure plus tôt, avait pris un homme entre ses mains et en avait fait un soleil d’une seconde.
Il aurait dû les haïr. Ils démolissaient son œuvre. Au lieu de ça, il les regardait comme on regarde une expérience qui donne un résultat qu’on n’avait pas prévu, avec, tout au fond, quelque chose qui ressemblait dangereusement à de la joie.
Lagos, pour lui seul, presque tendre : « Vous êtes en train de tout gâcher. » Un temps. « Continuez. »
C’était sa maladie, celle qu’aucun des Dix ne partageait : il les trouvait intéressants. Le Roi voulait la source. Vorgaast voulait la guerre. Maelra voulait sa proie. Lui voulait seulement voir jusqu’où ces fourmis iraient avant de casser. Depuis une ruelle de Paris, il le voulait. C’était pour ça qu’il avait tout misé sur cette nuit, pas pour la gloire des Enfers, pour la réponse.
Alors il fit ce qu’il faisait de mieux. Il calcula.
L’ancien plan était mort ; inutile de le pleurer. Restaient les pièces sur la table, et une question simple : que gagnait-on encore, cette nuit ?
Normalement, il aurait tranché en une seconde : garder la porte ouverte. Voir. Savoir. C’était sa pente à lui, celle vers laquelle tout, en lui, penchait toujours. Mais Sôphiel venait de lui apprendre la seule chose au monde capable de le faire hésiter. Une réponse qu’on ne peut pas garder n’est pas une réponse : c’est un effacement. À quoi bon savoir de quelle couleur brûle la braise, si la regarder efface jusqu’au souvenir d’avoir eu des yeux ? Pour la première fois de sa longue vie, le curieux et le prudent regardaient dans la même direction. Ça ne lui était jamais arrivé, et il n’aima pas ce que ça disait de la nuit.
Il sentit, à l’un de ses mille regards, le forgeron faiblir. Rien de visible encore, un temps de retard sur une chaîne, un rire un peu plus court, un genou qui plie une demi-seconde de trop. Mais Lagos voyait les choses avant qu’elles n’arrivent ; c’était toute sa nature. L’homme tiendrait une heure. Peut-être deux. Pas la nuit. Un homme finit toujours par tomber.
Et quand il tomberait, les cinq anges, en bas, atteindraient la couture. Et Sôphiel n’aurait plus qu’un souffle à trouver pour la refermer. Et refermer la couture, ici, maintenant, ce serait effacer le continent, la cité, le puits, les cages, les onze. Tout.
Sa cité. Lagos ferma la moitié de ses yeux un instant, ce qui, chez lui, valait un soupir. Perdre la cité. Des mois de forage vers la source, effacés, et le Roi la voulait, cette source. Mais le prudent savait reconnaître une galerie qui s’est effondrée : on n’y meurt pas pour un minerai qu’on n’atteindra plus. On ressort. On compte ce qui reste.
Et dans les décombres de son plan parfait, une autre victoire se dessinait toute seule, plus laide, plus simple. Laisser tomber le forgeron. Lâcher l’ange une seconde. Et laisser la Dernière Porte faire ce pour quoi on l’avait faite. La cité brûlerait, oui. Mais les onze brûleraient avec. Et les anges rentreraient chez eux, leur maudite porte scellée, leur raison de traîner dans son ciel évaporée.
Il ne saurait jamais ce qu’il y avait sous la couture. De tout ce qu’il perdait cette nuit, c’était, de très loin, ce qui lui coûtait le plus.
Il n’avait qu’à attendre. Attendre était la seule chose qu’il savait faire mieux que quiconque.
Il y avait juste un détail que Lagos, ce soir, n’arrivait pas à faire tenir dans ses calculs. Une chose qu’il avait déjà sous-estimée une fois, avec le forgeron, et qu’il sous-estimait encore.
Il ne pensait pas au passeur.
Quelque part, sur un fil qu’aucun de ses mille yeux ne savait voir, un homme épuisé répétait son propre nom pour ne pas s’oublier, une porte tenue ouverte sur une montagne au bout du monde, prêt à arracher onze vies au continent une seconde avant qu’il ne s’efface.
Lagos l’ignorait. Le prudent, pour la deuxième fois de la nuit, avait tout prévu, sauf l’homme qu’on n’avait jamais compté.
Il resserra sa prise sur l’ange, tourna ses mille regards vers le forgeron qui riait encore, en bas, et attendit qu’il tombe.