Chapitre 85
AUSTRALIE, LE REBORD DU PUITS
Ren prit sa décision en trois secondes. C’était le genre d’homme à faire ça.
Ren, à tous, par le fil et à voix haute : « On ne gagne pas ce soir. » Il le dit sans amertume, comme un fait qu’il fallait poser pour pouvoir agir. « La Porte, on ne la referme pas, ça se joue là-haut, entre des choses trop grandes pour nous. La cité, on ne la prend pas. Alors on arrête d’essayer. » Il regarda le puits, en dessous, où des milliers de cages attendaient encore dans le noir. « On ne peut pas tout sauver. Mais on peut sauver quelqu’un. Et on ne repartira pas d’ici sans en avoir sauvé le plus possible. »
Il n’y eut pas de débat. Il n’y avait pas le temps, et surtout, il n’y avait rien à débattre. On se répartit en deux.
Ren : « Les cogneurs avec moi. On tient la surface. On donne du temps aux autres, le plus de temps possible. » Il regarda Arthur. « Vous, vous descendez. Vous remontez tout ce qui respire encore là-dessous. Saya et Hailey vous font l’ascenseur, Elias les fait sortir. » Un temps. « On sauve des gens. C’est tout. C’est déjà énorme. »
LA LIGNE, LES COGNEURS
Ils se plantèrent au bord du puits, dos au gouffre, face à tout le reste.
Et tout le reste, c’était beaucoup. Les démons qui restaient de l’armée, revenus flairer le sang. Des anges de la Colonne qui, ayant fini d’ouvrir le chemin, remontaient déjà voir ce qui bougeait à la surface. Deux camps qui se haïssaient, et qui haïssaient encore plus la poignée d’humains plantée entre eux et l’endroit qu’ils voulaient tous atteindre.
Ren tint le centre, à quarante pour cent, encaissant tout ce qui passait, renvoyant la moitié. Max était un frisson dans l’air, volant la vitesse aux uns pour la retourner contre les autres. Honara brûlait, un mur de feu stellaire qui tenait un flanc entier à elle seule.
Mais ce fut Vlad qui changea la donne.
Il se planta au milieu de la ligne, ferma les yeux, et leva les mains. Jusque-là, il n’avait jamais joué que trois instruments, les trois qui donnent, ceux qui portaient les siens. Ce soir, il en fallait plus. Il le savait, et il savait ce que ça coûtait.
Vlad, à Saya, avant de commencer, la dernière chose qu’il dirait avant longtemps : « Protège-moi. Je vais devenir sourd au reste. »
Et il monta à cinq.
Le Violon et le Cor tenaient toujours les siens. Mais par-dessus, trois voix nouvelles s’élevèrent, et cette fois elles ne donnaient pas : elles prenaient. Le Saxophone déposa sur toute une zone une pesanteur d’enclume, et les démons qui y entraient s’effondraient, tirés vers le sol comme si on avait triplé le poids du monde. Le Hautbois versa sa mélancolie confuse, et les créatures perdaient leur cible, frappaient à côté, s’entre-déchiraient. Et les Cymbales de Foudre firent tomber, sur tout le secteur, un silence si total qu’il coupa les démons de ce qui les nourrissait : d’un coup, dans cette zone, ils ne se régénéraient plus.
Cinq instruments. Une zone entière de bataille où l’ennemi s’effondrait, aveuglé, coupé de sa source, écrasé au sol.
Et Vlad, au centre, avait cessé d’exister au monde. Figé, les yeux clos, muet, sourd à tout ce qui n’était pas sa partition, il ne voyait plus, n’entendait plus, ne pouvait plus faire un pas ni prononcer un mot. Il tenait la note, et rien d’autre, une statue au milieu du carnage, offerte, immobile. Saya se plaça devant lui et ne bougea plus, elle non plus : elle serait ses yeux, son bouclier, ses jambes. Il pliait le champ de bataille ; elle le gardait en vie pendant qu’il le faisait.
LES CAGES, LA TABLE RONDE
Pendant ce temps, les autres étaient repartis chercher les gens.
Les cages n’étaient pas au fond du puits, ça, c’était le trou, la Porte, l’endroit d’où l’on ne remontait pas. Les cages, elles, étaient plus haut : dans les grandes salles, à mi-hauteur de la cité, là où l’escalier plongeait depuis la surface. Il suffisait d’y redescendre. Alors Arthur, Lancelot, Gauvain et Bohort y redescendirent, par l’entrée, par les marches trop hautes taillées pour des pieds qui n’étaient pas les leurs, jusqu’aux milliers de visages qui avaient cessé d’espérer et qui, en voyant revenir vers eux des hommes en armes, se remirent à y croire.
Ils ne pouvaient pas tous les emporter. Mais ils pouvaient faire des allers-retours, et ils en firent, encore, et encore. Gauvain arrachait les cages de leurs gonds d’os à mains nues. Lancelot tranchait les barreaux. Bohort, d’un seul bras, portait les faibles, les enfants, les vieux, autant qu’un homme d’un seul bras pouvait en porter. Et Arthur, au milieu, faisait ce qu’il faisait de mieux : il rassemblait, il ordonnait, il empêchait la panique, il transformait un troupeau terrifié en une file qui montait.
En haut, à chaque remontée, Elias les attendait. Le passeur, épuisé jusqu’à l’os, tenait sa porte ouverte sur la montagne, sur l’autre bout du monde, sur un ailleurs propre et froid, et par grappes, par dizaines, il faisait passer les rescapés hors de l’enfer. Il aurait dû s’écrouler depuis longtemps ; ce qui le tenait debout se trouvait de l’autre côté du pas. À chaque grappe qui traversait, le Tailleur posait sur lui ses avant-bras ruinés et lui reversait de l’énergie : juste assez pour rouvrir, une fois de plus. Et derrière le Tailleur, ce que Gosu avait monté en trois semaines et une nuit : une unité de soin en pleine montagne, les deux médecins du refuge débordés qui avaient rameuté toute une chaîne d’urgence, des civils hagards qu’on recevait, qu’on comptait, qu’on allongeait. Un pas. Encore un pas. Encore.
Maya Ferrow, qu’on avait sortie la première fois, avait refusé de partir. Elle était redescendue avec eux, et là, dans le noir, elle faisait la seule chose qu’une institutrice sait faire mieux que personne : elle prenait les gens par la main, elle leur parlait doucement, elle les comptait, et elle ne laissait personne se perdre.
LES AUTRES FEUX
Et tout autour, la nuit continuait de brûler.
Le Forgeron n’avait pas chômé. Le renégat n’était plus, Honara l’avait rendu au néant. Skarn, le Mille-Lames, gisait empaqueté dans un cocon de givre, à ronger ses chaînes maillon par maillon, et il lui faudrait la nuit entière pour en venir à bout. Restaient Maelra, et les anges. C’était bien assez pour occuper un seul homme.
Parce que ses chaînes givrées étaient longues, assez longues pour plonger dans le puits, et que, chaque fois qu’il en avait le temps entre deux esquives, un maillon de gel jaillissait de l’ombre, se refermait sur une aile de lumière, et hâlait un ange en arrière avant qu’il n’atteigne le fond. Il ne les tuait pas. Il ne les retenait même pas bien longtemps. Il n’arrivait pas à les prendre tous : pour un qu’il tirait vers le haut, deux lui filaient entre les doigts et poursuivaient leur descente. Mais chaque ange accroché était une seconde volée à la Porte, et il jouait cette montre-là, seconde après seconde, en se plaçant toujours de sorte que la gravité de Maelra retombe sur les uns ou sur les autres.
Sauf que la vérité que le monde découvrait sur ses écrans était plus étrange encore. Les anges descendaient, cinq étaient déjà presque au fond, au bord de la couture. Et la Porte ne se refermait pas.
Parce qu’aucun d’eux ne pouvait la refermer.
Un seul ange, dans toute la Colonne, portait le sceau : Sôphiel, l’Ange de la Dernière Porte. Les autres pouvaient effacer, brûler, ouvrir le chemin, mais sceller la couture du monde, ça, elle seule le savait faire. Et Sôphiel n’était pas dans le puits. Elle était tout en haut, au-dessus de tout, clouée au ciel par le Deuxième des Dix.
Lagos et elle se déchiraient encore. Le prudent, qui méprisait les anges de toute son âme, avait fait le seul calcul qui comptait : tant qu’il tiendrait la seule main capable de refermer la Porte, la Porte resterait ouverte, et sa cité vivrait. Il ne la combattait pas pour la vaincre. Il la combattait pour l’empêcher de descendre. Deux volontés que rien n’entamait, accrochées l’une à l’autre au-dessus d’un continent, pendant qu’en dessous cinq anges aveugles cherchaient une serrure qu’ils ne pouvaient pas tourner.
L’horloge tournait quand même. Car les cinq, en bas, effaçaient tout ce qu’ils croisaient dans leur recherche, cages, démons, pierre, et se rapprochaient, mètre par mètre, de l’instant où ils tiendraient la Porte assez bien pour qu’il suffise à Sôphiel de se libérer un souffle pour la sceller. Chaque rescapé qu’Elias faisait passer était une victoire arrachée à ce compte à rebours. Et le Forgeron, là-haut, en accrochait un de temps en temps, retardait l’échéance d’un souffle, et tenait, parce qu’un homme finit toujours par tomber, mais pas encore, pas cette nuit, pas tant qu’il resterait une seule cage à vider en bas.
Ren, au centre de la ligne, à quarante pour cent, sentait ce compte à rebours dans ses os sans avoir besoin qu’on le lui dise.
Ren, par le fil, à Arthur, en bas : « Combien encore ? »
Arthur, la voix couverte de poussière et de sang, quelque part dans le noir : « Beaucoup. » Un temps, une cage arrachée, une file qui monte. « Trop. Mais on n’arrête pas. »
Ren : « Non. » Il encaissa un coup d’ange, le renvoya, tint le centre. « On n’arrête pas. »
Et dans deux milliards de foyers, le monde regardait des gens qui avaient déjà tout perdu refuser, quand même, de partir sans les autres.