Chapitre 84
AUSTRALIE, LE REBORD DU PUITS
Skarn n’attaqua pas vite. Il n’en avait pas besoin.
Le Mille-Lames avançait comme une falaise qui marche, mille lames mortes plantées dans sa cuirasse, et le Forgeron connaissait déjà la chanson : chaque arme qui le touchait une fois, il l’apprenait, l’avalait, la faisait sienne, et ne la sentait plus jamais. La dernière fois, c’était comme ça qu’il l’avait démoli. Le Forgeron avait plongé la main dans sa faille, encore et encore, et la loterie lui avait tendu une lame, puis une autre, puis une autre, et Skarn les avait toutes bues, une à une, jusqu’à lui renvoyer les siennes dans le corps.
Mais cette nuit, le Forgeron ne cherchait pas à le couper.
Le Forgeron : « Tu sais ce qui cloche avec toi ? » Il fit tournoyer les chaînes de givre au-dessus de sa tête, et elles sifflèrent dans le noir. « T’avales tout ce qui te frappe. Les lames, les haches, les pointes, tout. » Il éclata de rire. « Mais une chaîne, ça frappe pas. Ça serre. »
Il lança.
Le premier maillon claqua autour du poignet de Skarn, et le Mille-Lames voulut l’apprendre, l’avaler, le faire sien comme le reste ; sauf qu’il n’y avait rien à apprendre, rien à trancher, seulement du métal givré presque incassable qui se refermait, encore, encore. Un tour de bras. Deux. Le Forgeron tournait autour de lui, dans l’ombre, et à chaque passage une nouvelle chaîne mordait, la cheville, l’autre bras, le cou, et Skarn, la montagne que rien n’avait fait plier de toute la nuit, se retrouva peu à peu ligoté dans un cocon de gel qu’aucune de ses mille lames ne savait défaire.
Le Forgeron : « La dernière fois, tu m’as eu. » Il tira sur les chaînes, et la falaise vacilla. « Ce soir, j’ai les bonnes armes. »
Il ne le tua pas. On ne tuait pas une chose pareille, mais on pouvait l’emballer. Et un gardien empaqueté, c’était un gardien qui ne servait plus à personne.
DANS LE PUITS
Ils remontaient.
C’était une chose contre nature. La chaîne givrée montait droit dans le noir, et pourtant, tous les dix mètres, ce qui aurait dû être encore mille mètres n’en était plus que dix, parce que Saya repliait la distance sous eux à mesure qu’ils grimpaient, et parce que Hailey, les dents serrées, décidait à chaque seconde que le chemin existait, qu’il était solide, qu’il tenait. C’était elle qui payait le plus. Décider du réel dans un endroit où le réel refusait de se laisser décider, ça la vidait par les yeux ; du sang perlait à ses narines, et Feu, contre son cou, l’ancrait de tout son poids ridicule.
Ren montait en tête, un bras passé autour de l’Archange inconscient, l’autre agrippé au métal glacé. Derrière lui, Bohort grimpait d’un seul bras et refusait qu’on l’aide. Les Anglais, Max, Honara, Vlad, Saya, ils montaient tous, vers la lueur qui grossissait, vers le bruit d’un combat qui se rapprochait, vers un homme qui riait encore là-haut.
Ils n’étaient pas seuls dans le puits.
Les anges de la Colonne descendaient toujours. Ils étaient huit, tout à l’heure, mais tout à l’heure, il y avait un forgeron sur le rebord qui jetait des chaînes dans le trou, et trois d’entre eux étaient repartis vers le haut au bout d’un fil de givre, arrachés à leur plongée. Les cinq autres avaient continué. On ne fait que ralentir une chose qui a décidé de tomber. Alors ils tombaient, droit, indifférents, et les humains montaient, et à mi-puits, les deux courants se croisèrent, à quelques mètres à peine. L’un des cinq tourna vers eux un visage lisse et sans yeux. Une seconde. Puis il reprit sa descente. Ils n’étaient pas la mission. La Porte était la mission. On efface les fourmis en chemin, pas avant.
Saya, entre ses dents, sans cesser de plier : « Ne les regardez pas. Montez. »
Ils montèrent.
LE REBORD DU PUITS
Ren sortit du trou le premier.
Il roula sur le verre noir, déposa l’Archange en douceur, et se releva dans un monde en feu, le ciel où deux titans se déchiraient, Maelra qui écrasait les ombres, une montagne de lames ligotée de givre qui se débattait dans un coin, et au milieu de tout ça, dégoulinant de sang, une faux dans une main et des chaînes dans l’autre, hilare : le Forgeron.
Le Forgeron le vit émerger, et son rire redoubla.
Le Forgeron : « AH, VOILÀ LES TOURISTES ! » Il ne s’arrêta pas de resserrer ses chaînes pour autant. « J’AI GARDÉ LA PORTE ! ET J’AI EMBALLÉ UN CADEAU ! »
Un à un, ils sortirent du puits derrière Ren. Onze. Vivants. Épuisés, brisés, un bras mort, un mourant sur l’épaule, mais dehors. Remontés du fond d’une chose dont on ne remontait pas.
Et il y avait quelqu’un qui les attendait à la bouche du trou.
L’homme aux cheveux blancs. Lagos l’avait posté là pour ça : pour que rien ne sorte. Il se tenait au bord, l’œil mort, les racines noires courant sous sa peau, et quand il vit émerger, un à un, ceux qu’il croyait perdus au fond, quelque chose vacilla une dernière fois tout au fond de son regard.
Ren s’avança entre lui et les siens. Il regarda l’homme aux cheveux blancs, cet homme qu’il avait vu, une heure plus tôt, redevenir presque humain dans le silence du fond, et que Lagos venait de rejeter de force dans le bruit et le sang.
Ren : « Il t’a arraché à en bas. » Il le comprit en le disant. « Tu redevenais quelqu’un, là-dessous. Et il t’a ramené ici exprès. Pour que tu recommences à perdre. »
L’œil resté humain du renégat trembla. Une seconde. Le mince filet d’homme, tout au fond, essaya de remonter à la surface.
Puis les racines noires recouvrirent le tout, et il chargea.
Mais ils n’étaient plus onze contre un. Et lui n’avait plus mille mètres de silence pour redevenir un homme entre deux coups.
La graine se nourrissait du combat, plus il se battait, plus elle grandissait. C’était sa force au fond du puits, un par un, dans le noir. Ici, en pleine lumière, face à onze qui frappaient ensemble, ce fut sa perte : elle montait trop vite pour ce qui restait de lui, et pas assez pour tenir contre tous.
Saya lui vola ses angles, il chargeait à droite et ressortait toujours à gauche, à découvert. Max lui prit sa vitesse au frôlement. Hailey rêva le sol sous ses pieds et il s’y enfonça jusqu’aux genoux, planté, offert. Les Anglais l’encerclèrent, boucliers serrés, et refermèrent le piège. Il défaisait ce qu’il touchait, mais on ne le laissait plus rien toucher.
Ren : « Honara. »
Il n’eut pas besoin d’en dire plus.
Honara ralluma ses mains, et cette fois elle ne fit pas un mur, ni une lance. Elle marcha jusqu’à lui, jusqu’à cet homme cloué dans un sol de rêve, et elle posa les deux paumes sur sa poitrine.
Honara, tout bas, presque douce : « Tu voulais arrêter de perdre. » Un temps. « Arrête. »
Et elle versa tout.
Pas une flamme. Pas une brûlure. Tout. Le feu qu’elle gardait pour les Novae, la fournaise qu’elle n’avait jamais lâchée en entier de toute la nuit, elle la fit entrer d’un coup dans un seul corps, et l’homme aux cheveux blancs s’illumina de l’intérieur, chaque veine noire devenue trait de lumière, la graine hurlant dans une langue sans bouche, puis il n’y eut plus d’homme, plus de graine, plus de renégat : rien qu’une seconde de soleil, blanche, énorme, qui souffla la poussière sur cent mètres et coucha les plus proches.
Quand la lumière retomba, il ne restait, sur le verre noir, qu’un cercle de suie et le silence.
Honara resta un instant les mains ouvertes, vides, tremblantes. Personne ne dit rien. On n’applaudit pas ce genre de chose.
Honara, pour elle seule : « …Pas encore, tu disais. » Elle ferma les poings. « Maintenant, c’est fini. »
Et c’est là que Saya sentit quelque chose changer.
Saya, la voix soudain nette : « Le fil. » Elle porta la main à son oreille, incrédule. « On est remontés assez haut. On est sur la carte. » Elle leva les yeux vers Ren, et pour la première fois de la nuit, il y avait de l’espoir dedans. « On est de nouveau joignables. »
Ce ne fut pas Elias qui parla. Elias ne parlait jamais, Elias ne savait qu’ouvrir des portes et les tenir. Ce fut Gosu. Le vieux maître, à l’autre bout du monde, sur son fil, la voix éraillée d’épuisement mais bien vivante, arrivée dans le crâne de Ren comme une main posée sur l’épaule.
Gosu : « Je vous vois. Enfin. » Un souffle. « Elias peut ouvrir un pas jusqu’à vous, maintenant. Le Tailleur le tient debout de mon côté, on peut faire des allers-retours. » Puis le ton changea, devint celui d’un médecin qui trie. « Ren. Bohort a un bras mort, l’Archange ne tient plus qu’à un souffle. Ceux-là, je les sors en premier. Dis-moi juste oui. »
Ren regarda les deux hommes, le chevalier au bras gris qui refusait qu’on le voie, l’ange brisé, inconscient sur le verre noir.
Ren : « Sors-les. Tout de suite. »
À trois mètres d’eux, l’air se fendit sans bruit sur une lumière de montagne, un ailleurs propre et froid, et des mains se tendirent de l’autre côté pour prendre les deux blessés. Bohort passa en jurant qu’il pouvait marcher. L’Archange passa sans savoir qu’il passait. Le pas se referma.
Il y avait une sortie. Enfin. Une vraie.
Sauf qu’entre eux et elle, il y avait encore Maelra. Il y avait, ligoté dans le givre, un gardien qui finirait par ronger ses chaînes. Il y avait, tout en haut, un duel de titans dont l’issue déciderait du sort de la Porte. Et il y avait, au fond du puits, cinq anges qui allaient bientôt trouver ce qu’ils cherchaient.
Ren regarda ses gens. Il regarda le puits. Il regarda le monde entier qui les regardait, sur deux milliards d’écrans. Et il sut qu’il n’y avait plus de victoire possible, cette nuit, seulement la plus vieille question de toutes : qui sauve-t-on, quand on ne peut pas tout sauver ?