Chapitre 83
AUSTRALIE, LE REBORD DU PUITS
Un ange plongeait vers le puits. Le Forgeron lança ses chaînes.
Elles fusèrent dans le noir, se déroulèrent en sifflant, et se refermèrent autour d’une aile de lumière froide comme une gueule de glace. L’ange fut arraché de sa trajectoire, stoppé net à trois mètres du gouffre, suspendu dans le vide au bout d’un métal givré qu’il ne parvenait pas à défaire, parce que ces chaînes-là n’avaient pas été forgées pour être brisées. Le Forgeron tira d’un coup sec, l’ange partit en arrière, et la Faux de la Nuit lui cueillit le flanc au passage.
Le Forgeron : « ET D’UN ! »
Il ne combattait plus. Il jouait. Sous le ciel sans soleil, la Faux au maximum de ce qu’elle savait faire, une arme dans chaque main pour la première fois de sa vie, il était partout et nulle part, une ombre qui crachait des chaînes, un rire qui sortait d’un pilier, une faux qui jaillissait d’un autre. Il enchaînait un ange à un rocher, se dérobait devant Maelra, laissait la gravité de la Huitième pulvériser le rocher et l’ange avec, et repartait déjà en riant chercher le suivant.
Maelra écumait. Elle avait cessé de comprendre. Ses mille petits yeux le cherchaient dans toutes les ombres à la fois et ne le trouvaient jamais qu’une demi-seconde trop tard, quand la faux avait déjà mordu, quand les chaînes s’étaient déjà refermées sur l’un des siens, sur l’un des leurs, sur n’importe qui, parce que dans le chaos qu’il avait créé, plus personne ne savait qui frappait qui.
Le Forgeron : « OH, C’EST BEAU ! » Il riait à s’en décrocher les poumons, couvert de sang, ivre de nuit et de chance. « VOUS VOUS ÊTES JAMAIS AUTANT DÉTESTÉS QUE CE SOIR ! ET C’EST MOI QUI VOUS AI PRÉSENTÉS ! »
Et son rire, énorme, dément, heureux, roula jusqu’au fond du puits.
TOUT AU FOND
Ils l’entendirent.
Dans le silence absolu du fond, ce silence qui buvait le son, un seul bruit descendait encore : le rire du Forgeron. Lointain, étouffé, mais indéniable. Un homme, seul, tout là-haut, qui riait au milieu de la fin du monde.
Personne ne dit rien pendant une seconde. Puis Honara releva la tête, et il y avait autre chose, dans ses yeux, que la résignation qui les habitait tous depuis leur chute.
Honara : « Il est vivant. » Un temps. « Il est vivant, et il rit. » Elle regarda les autres. « S’il peut rire là-haut, on peut faire quelque chose ici. »
Ce fut le déclic. Pas une force nouvelle, pas un pouvoir : juste un homme qui refusait de mourir en pleurant, et onze personnes qui, soudain, refusèrent avec lui.
Saya se remit à réfléchir. Vraiment réfléchir, à froid, comme elle savait le faire.
Saya : « Elias ne peut pas nous ouvrir un pas. Pas ici, il n’y a pas de carte, pas de “là où”. » Elle parlait vite, l’esprit en marche. « Mais un pas, ce n’est pas la seule façon de traverser l’espace. Elias a besoin d’un lieu. Moi, je n’ai besoin que d’un point. » Elle leva la tête vers le rire, là-haut, vers cette lueur lointaine comme une étoile. « Et il y a un point. Un seul. Il fait un boucan pas possible, et il est exactement là où on veut aller. »
Hailey comprit avant les autres, parce que c’était son domaine.
Hailey : « Le fond du puits, c’est comme la dimension. Le réel y est mince. » Elle se releva, Feu sur l’épaule, le regard qui s’allumait. « Ici, décider de ce qui est vrai, c’est… plus facile qu’ailleurs. » Elle posa les yeux sur la paroi verticale, cette falaise de trente mètres, cent, mille, on ne savait pas. « Je ne peux pas nous téléporter. Mais je peux décider qu’il y a un chemin. Et Saya peut décider qu’il est court. »
Ren : « Alors on décide. »
En haut, entre deux anges enchaînés et une Dix folle de rage, le Forgeron sentit quelque chose tirer sur son bras, une intuition, un poids, la faille dans sa hanche qui frémissait comme si on l’appelait d’en bas. Il ne comprit pas, mais il n’avait pas besoin de comprendre. Il fit ce qu’un forgeron fait quand quelqu’un a besoin de quelque chose à quoi s’accrocher.
Il jeta ses chaînes dans le trou.
Les longues chaînes givrées se déroulèrent dans le noir, en descendant, encore, plus loin que ce qui aurait dû être possible, et Saya replia la distance autour d’elles, et Hailey décida qu’elles arrivaient, et tout au fond, dans le silence, un maillon de métal froid apparut devant Ren, à portée de main, là où il n’aurait jamais dû pouvoir arriver.
Ren le saisit. Il était réel. Il était glacé. Il tenait.
Ren, à tous, la voix basse : « On remonte. »
LES REMPARTS D’OS
Lagos regardait, et pour la première fois de la nuit, quelque chose ne collait plus.
Il avait tout prévu. Les onze descendus jusqu’à la Porte. Les anges attirés par leur assaut télévisé. La boîte scellée, le fond sans issue, la convergence parfaite de tout ce qui devait mourir cette nuit-là. Chaque pièce était à sa place. Il avait passé des mois à disposer chaque pièce à sa place.
Il n’avait pas prévu le forgeron.
Comment aurait-il pu ? On ne prévoit pas un homme dont le pouvoir même est le hasard. On ne calcule pas une pièce qui ne sait pas elle-même ce qu’elle va faire une seconde à l’avance. Lagos avait bâti un piège d’une précision d’horloger, et une variable qu’aucun de ses mille yeux n’aurait pu anticiper venait de gripper tous ses rouages à la fois. L’homme retenait les anges. Il retournait Maelra. Et maintenant, il jetait une corde à ceux qui étaient censés être perdus au fond de sa boîte.
Le prudent sentit monter en lui une chose qu’il détestait plus que tout, une chose qu’il n’avait pas éprouvée depuis très, très longtemps.
Il allait devoir improviser.
Lagos, à voix basse, pour lui seul : « Un seul homme. » Ce n’était pas de la peur. C’était pire, chez lui : de l’agacement pur, cet agacement froid de celui dont le plan parfait vient d’être sali par de la boue. « Tout ça, tenu en échec par un seul homme qui a eu de la chance. »
Il n’entra pas dans la bataille. Ce n’était pas son heure ; il tenait toujours Sôphiel, tout en haut, et il n’y avait qu’une chose à la fois qu’un prudent faisait bien. Mais il leva une main, et à côté de lui, l’air se fendit.
Ce n’était pas la faille d’un forgeron, ni le pas d’un passeur. C’était autre chose, une déchirure noire et propre, bordée de rouge, qui ne menait nulle part et partout à la fois. Le moyen par lequel Lagos, depuis toujours, était là où il fallait sans qu’on le voie arriver. Depuis une ruelle de Paris. Depuis partout.
Il plongea la main dedans, jusqu’à l’épaule, et la ressortit tout au fond du puits, à mille mètres de là, refermée sur un col.
Et il tira vers le haut l’homme aux cheveux blancs.
Le renégat n’eut pas le temps de comprendre. Une seconde, il était dans le silence du fond, à côté de ses ennemis, sa graine endormie, presque redevenu un homme. La seconde d’après, une main de nuit l’arracha à ce silence, le traîna à travers mille mètres de rien, et le recracha sur le rebord du puits, en pleine bataille, en plein bruit, en plein sang.
Et la graine se réveilla d’un coup.
Il tomba à genoux sur le verre noir, tremblant, les racines noires regagnant en une seconde tout le terrain qu’elles avaient perdu, la chose en lui rouvrant les yeux, affamée, ravie d’être rentrée à la maison. Il releva la tête, et il n’y avait plus, dans son œil resté humain, qu’un très mince filet de l’homme qui, une minute plus tôt, avait dit « pas encore ».
Lagos, sa voix descendant du ciel, calme, définitive : « Pas le forgeron. » Il tourna à peine la tête. « Le forgeron, j’ai déjà ce qu’il faut pour lui. » Un temps. « Toi, va à la bouche du puits. Quelque chose va en sortir. Rien ne doit en sortir. »
Le renégat se releva, l’œil mort tourné vers le trou, et se mit en marche vers le rebord.
Et Lagos rouvrit sa déchirure.
Il n’en tira pas un homme, cette fois. Il en tira une montagne. Une carcasse bardée de mille lames brisées, une chose faite des armes de tous ceux qu’elle avait tués, qui n’avait pas reculé d’un pas de toute la nuit parce que rien de ce qui la frappait ne la blessait deux fois. Skarn, le Mille-Lames. Le seul des quatre gardiens que personne n’avait abattu. Celui qui, quelques heures plus tôt, avait défoncé un forgeron jusqu’à ce qu’un passeur l’arrache in extremis du sol.
Lagos : « Finis ce que tu avais commencé. »
Le Mille-Lames avança vers le Forgeron, et chaque pas faisait sonner les lames mortes plantées dans sa cuirasse.
Le Forgeron cessa de rire. Une seconde.
Le Forgeron : « Ah. » Il fit passer sa faux et ses chaînes d’une main à l’autre, et cracha du sang sur le côté. « C’est toi. » Son sourire de fou lui revint, plus large encore. « J’espérais bien qu’on remettrait ça. »
Et très loin en dessous, accrochés à une chaîne de givre qui n’aurait jamais dû les atteindre, onze humains commencèrent à remonter vers la lumière, pendant qu’au-dessus, le seul homme qui les tenait en vie s’apprêtait à réaffronter, seul, l’ennemi qui l’avait déjà brisé une fois.