Chapitre 82
QUELQUE PART SOUS L’AUSTRALIE
Ils ne s’écrasèrent pas.
Ils auraient dû. Ils étaient tombés de trop haut, dans un trou de trente mètres qui plongeait plus bas que la cité, plus bas que tout, et pourtant, quelque part dans la chute, le monde avait cessé de vouloir les tuer. La vitesse s’était éteinte d’elle-même. Les derniers mètres, ils les avaient parcourus comme on descend dans de l’eau épaisse, doucement, et ils avaient touché le fond sans un bruit.
Le fond. Si c’était un fond.
Il n’y avait pas de sol, pas vraiment, une surface noire et lisse qui n’était ni chaude ni froide, qui ne renvoyait rien. Pas de plafond : au-dessus, le puits remontait vers une lueur si lointaine qu’elle ressemblait à une étoile, la seule, dans un ciel qui n’en avait pas. Et le silence. Un silence total, absolu, où même le fracas de la guerre des titans, là-haut, ne parvenait pas.
Ren se releva, chercha les siens dans la pénombre. Ils étaient tous là. Vivants. Hailey serrait Feu, Bohort tenait son bras mort contre lui, l’Archange respirait à peine dans les bras de Gauvain. Vivants, et tombés au fond du monde.
Saya, à voix basse, et sa voix ne portait pas, elle mourait à un mètre de sa bouche : « Elias ? »
Rien. Le fil était muet. Elle réessaya, plus fort, et sut, avant même de finir, ce que Ren avait déjà compris.
Saya : « On n’a plus le fil. » Un temps. « Ici, en bas, il n’y a plus de carte. Plus de haut, plus de bas, plus rien à quoi Elias puisse s’accrocher. » Elle regarda autour d’elle, cette obscurité qui buvait le son. « C’est comme la dimension. C’est exactement comme la dimension. »
Et Hailey, qui n’avait rien dit depuis leur chute, releva lentement la tête.
Hailey, dans un souffle : « C’est parce qu’on est à côté. »
Le renégat était tombé avec eux.
Il se tenait un peu à l’écart, dans le noir, et quelque chose, en lui, avait changé pendant la chute. Ren le vit tout de suite. Les racines noires sur son visage ne s’épaississaient plus. Elles avaient même l’air, très légèrement, de reculer. Parce que la graine se nourrissait du combat, de la violence, de la bagarre, et qu’ici, dans ce silence sans camp et sans monde, il n’y avait plus rien à mordre. Rien pour la nourrir.
Sans la bagarre, la chose en lui s’endormait. Et sous elle, remontait l’homme.
Il regarda ses propres mains, à moitié dévorées, comme s’il les voyait pour la première fois depuis longtemps.
L’homme aux cheveux blancs : « Je vous ai fait tomber ici exprès. » Il le dit sans fierté. « C’était le plan. Vous approcher de la porte. Vous, les onze, et les neuf d’en haut, et la chose du puits, tous au même endroit, tous au bord de la même réponse. Lagos referme la boîte, et il ne reste plus rien. » Il eut un rire éteint. « Je devais vous y pousser. C’est fait. J’ai bien travaillé. »
Ren ne répondit pas tout de suite. Il regardait, derrière le renégat, l’endroit où le noir n’était plus tout à fait du noir.
Parce qu’il y avait quelque chose, là. Au bout de ce fond qui n’en était pas un.
La Porte.
On ne pouvait pas la regarder longtemps. Ce n’était pas une porte, pas un objet, pas une chose que l’œil savait tenir : une couture dans le monde, une ligne où le réel s’arrêtait et où commençait autre chose, pas du vide, pas de la mort, autre chose, quelque chose d’avant. Elle ne s’ouvrait pas. Elle ne faisait rien. Elle était là, simplement, et sa seule présence donnait envie de reculer, de fermer les yeux, d’oublier qu’on l’avait vue.
C’était vers ça que les démons creusaient depuis deux mois. C’était pour empêcher qu’on la voie que les anges effaçaient un continent. Et onze humains venaient de tomber pile devant elle.
Hailey s’en approcha. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Feu, sur son épaule, planta ses griffes dans sa veste et gronda, mais elle avança quand même, un pas, deux, le visage happé par la couture du monde.
Hailey : « Je comprends, maintenant. » Sa voix était calme, trop calme. « Ce qu’ils cherchent. Ce qu’ils ont tous peur qu’on trouve. » Elle tendit la main vers la Porte sans la toucher. « Ce n’est pas une arme. Ce n’est pas un pouvoir. C’est… la question. La toute première. Celle qui décide de tout le reste. » Elle sourit, et c’était un sourire terrible, parce qu’il n’était pas le sien. « Vous savez pourquoi les anges et les démons se détestent depuis toujours et refusent, tous les deux, qu’on ouvre ça ? Parce que si on l’ouvre, si quelqu’un pose la question à voix haute, alors peut-être qu’ils découvrent, les uns comme les autres, qu’ils n’ont jamais été… »
Feu la mordit. Fort. Au sang.
Hailey cligna des yeux, et redevint Hailey, et recula de la Porte en tremblant, une main sur la morsure.
Feu, la voix basse et féroce : « Tu ne finis pas cette phrase. » Le chat ne quittait pas la couture des yeux. « Personne ne finit cette phrase. C’est pour ça que je suis là. C’est la seule raison pour laquelle j’ai jamais été là. »
Et pour la première fois, quelque chose dans la voix du chat, dans ce qu’il venait de dire, dans le jamais été là, fit comprendre à Ren que Feu était bien plus vieux, et bien plus lourd, qu’un chat n’avait le droit de l’être.
L’homme aux cheveux blancs les regardait, la Porte, Hailey, le chat, ces gens qu’il avait poussés dans le piège. Et l’homme, sous la graine endormie, ne trouva pas grand-chose à leur offrir.
L’homme aux cheveux blancs : « Il n’y a pas de sortie. » Il le dit doucement, presque avec pitié. « C’est ça, la beauté du plan de Lagos. On ne remonte pas d’ici. Le fil ne passe pas. La carte n’existe pas. Votre passeur ne peut rien ouvrir vers un endroit qui n’est plus tout à fait un endroit. » Il tourna les yeux vers la couture du monde. « Le fond n’a qu’une seule issue. Elle. Et celle-là, aucun de vous ne la franchira, pas tant que je pourrai l’empêcher, pas tant que le chat pourra l’empêcher, pas tant que le monde aura encore un peu de chance. »
Ren : « Alors on fait quoi ? »
Le renégat le regarda longtemps. L’homme fatigué de perdre, celui qui venait de les condamner et qui, dans ce silence sans bataille, redevenait peu à peu quelqu’un, n’avait qu’une seule réponse, la même qu’il se répétait à lui-même depuis des années, sur une île grecque, dans une ruelle, partout où il avait fini par perdre.
L’homme aux cheveux blancs : « On tient. » Un temps. « Aussi longtemps qu’on peut. » Et, plus bas, pour lui seul autant que pour eux : « Pas encore. »
Et très loin au-dessus d’eux, dans la lueur lointaine comme une étoile, quelque chose bougea. La guerre n’était pas finie, au contraire. Elle descendait.
Là-haut, tout en haut, Lagos et l’Ange de la Dernière Porte étaient toujours accrochés l’un à l’autre : le Deuxième des Dix et celle qui refermait les portes, deux volontés qui ne cédaient ni l’une ni l’autre, un duel trop grand pour avoir une fin rapide. Mais Sôphiel, seule, portait le sceau, et Sôphiel, clouée en haut par Lagos, ne pouvait pas refermer une porte qu’elle n’atteignait pas.
Alors ses huit anges cessèrent de se battre pour se battre, et firent la seule chose qui comptait : ils plongèrent. Dans le puits. Vers le bas. Vers la Porte, pour lui ouvrir le chemin, effaçant tout sur leur passage. La cité. Ses démons. Et, au tout au fond, entre eux et la couture du monde, onze humains, un renégat et un chat trop vieux.
Enfin, presque tout. Parce que sur le rebord du puits, entre le ciel et le fond, il restait un homme.
Le Forgeron les vit passer : huit lames de lumière froide qui plongeaient vers ses amis. Les anges ne le regardèrent même pas, un forgeron seul ne valait pas qu’on s’arrête pour lui, pas quand la Porte attendait. Ils le délaissèrent.
Ils eurent tort.
Il jaillit d’une ombre au bord du gouffre, faucha une aile de lumière au vol, et se déroba au dernier instant, pile devant Maelra. La gravité de la Huitième, lancée pour l’écraser lui, s’abattit à sa place sur l’ange et le cloua au sol dans un fracas de météore. Le Forgeron replongea dans le noir en riant. Puis il recommença. Encore. Il dansait entre les deux, se plaçant toujours de sorte que le coup de l’un retombe sur l’autre, et bientôt ce ne fut plus lui qui frappait les anges, ce fut Maelra, malgré elle, chaque fois qu’elle le manquait. Un démon du Conseil et des anges des cieux qui s’entre-déchiraient sur son ordre, sans même le vouloir, parce qu’un forgeron ivre de nuit s’était glissé au milieu.
Alors il pencha la tête vers le puits, vers le noir où étaient tombés ses amis, et il cria, de toutes ses forces, d’une voix énorme qui roula jusqu’au fond.
Le Forgeron : « OH, EN BAS ! » Il fauchait, esquivait, saignait, riait. « BOUGEZ PAS ! JE VAIS LES RETENIR ! JE LES TIENS TOUS ! »
Tout au fond, dans le silence, onze visages se levèrent. Et malgré la Porte, malgré la mort qui descendait, quelqu’un eut un rire fatigué.
Honara, à mi-voix, les yeux vers la lueur lointaine : « Il est complètement fou. »
Ren, un demi-sourire au coin des lèvres : « Ouais. » Un temps. « Laissons-le faire. »
En haut, le Forgeron avait compris qu’il ne tiendrait pas huit anges et une Dix avec une seule lame. Une faux, aussi belle fût-elle, ça ne faisait qu’une paire de mains, et il en aurait fallu quatre. Alors il tenta une chose qu’il n’avait jamais réussie de toute sa vie : au lieu de tirer une arme, il éclata d’un coup tout ce qui lui restait d’énergie, la Faux hurlant dans son poing sous le ciel sans soleil, et força la faille à s’ouvrir deux fois à la fois.
Quelque chose céda en lui. Une porte qu’il n’avait jamais su ouvrir s’ouvrit. Sa seconde main plongea dans le vide de sa hanche pendant que la première tenait déjà la Faux, deux bras dans la faille en même temps, chose interdite, chose impossible, chose qu’il venait pourtant de faire, et ses doigts se refermèrent sur du froid.
Il tira.
Ce qui sortit, c’étaient des chaînes. De longues chaînes d’un métal gris-bleu couvert de givre, qui fumaient de froid dans l’air, chaque maillon épais comme un poignet, et le savoir lui monta dans le bras d’un coup : presque incassables. Faites pour lier. Faites pour retenir ce qui refuse de l’être.
Le Forgeron regarda la Faux de la Nuit dans une main, les chaînes givrées dans l’autre, huit anges qui plongeaient, une Dix qui écumait, et son visage se fendit d’un sourire à décrocher la mâchoire.
Le Forgeron : « OUAIIIIIIIIS ! » Il fit tournoyer les chaînes au-dessus de sa tête, et elles claquèrent dans la nuit comme un fouet de glace. « JACKPOOOOOOOTTT ! »
Et il se jeta dans la mêlée des deux camps, une faux de nuit dans une main, des chaînes de givre dans l’autre, seul homme vivant à rire au beau milieu de la fin du monde.