Chapitre 81
PARTOUT, EN MÊME TEMPS
Le reste du monde, lui, n’avait pas cessé de tomber.
Personne, devant son écran, ne le voyait : pendant que l’Australie brûlait en direct, la Terre continuait de se fissurer partout ailleurs, en silence, loin des caméras. Une nuit pareille ne suspend pas les autres nuits. Les occupations tombaient, comme toujours, sauf que cette nuit, ceux qui les arrêtaient d’ordinaire étaient au bout du monde, les mains déjà pleines.
Alors le bouclier fit ce pour quoi Saya l’avait assemblé.
Ce fut Perceval qui ouvrit les yeux le premier. Assis en tailleur au centre de la salle, les paupières closes, la tête un peu penchée, il écoutait tomber des choses que lui seul entendait.
Perceval : « Une. » Un temps. « Petite. Jakarta, un marché. Rang moyen, un seul. Il finit de descendre dans trente secondes. »
Gosu tira sur le fil. À l’autre bout, dix mille kilomètres plus loin, au milieu du fracas, Saya reçut l’information sans cesser de plier l’espace autour de Max, et répondit d’un mot.
Saya, par le fil : « Gérez. »
Gosu : « Elias. Jakarta, plein est. »
Et Elias, malgré ses mains en feu, malgré son nom qu’il devait se répéter pour ne pas se perdre, ouvrit. Là, au moins, il y avait une carte. Là, il y avait un là où. Le pas se déchira dans la salle de pierre, et de l’autre côté montèrent déjà les cris d’un marché de nuit.
Ygor passa le premier, sans un mot, et se planta entre la foule et la chose. Nash le doubla dans le même souffle, une traînée, déjà à l’autre bout de la place, arrachant une gamine à la trajectoire d’une gueule avant qu’elle ait compris qu’elle allait mourir. Le rang moyen n’eut pas le temps de choisir sa proie. Ygor le cueillit contre son mur, Nash l’ouvrit par-derrière, et ce fut tout. Douze secondes. Trois vies sauvées qui ne sauraient jamais leurs noms.
Ils repassèrent la porte. Elias la referma. Perceval avait déjà rouvert les yeux.
Perceval : « Deux. Bogotá, et Le Caire. En même temps. »
Cette fois, il fallut se couper en deux.
Gosu : « Elias, deux pas. » Sa voix restait calme, mais ses doigts couraient sur le fil comme sur des cordes. « Nash au Caire, Ygor à Bogotá. Chacun le sien. »
Elias serra les dents et déchira le premier pas. Nash n’attendit pas qu’il finisse de s’ouvrir : il était déjà passé, une traînée, avalé par une nuit du Caire à l’autre bout du monde. Pas de mur, pas de binôme, cette fois. Juste lui et sa vitesse. Il trouva la chose sur un toit, entre elle et une famille qui dormait, et il n’eut pas besoin de la retenir : il la frappa vingt fois avant qu’elle ait bougé une seule, l’ouvrit de part en part, et fila avant qu’elle comprenne qu’elle tombait. Sept secondes. Il repassa la porte en soufflant à peine.
Sans reprendre haleine, Elias en ouvrit un second. Ygor y entra comme on entre dans un mur, lentement, lourdement, sûr. À Bogotá, une ruelle, un rang moyen qui rabattait une poignée d’habitants vers une impasse. Ygor se planta entre eux et la chose, dressa ses reliques, et devint infranchissable. La créature se jeta sur lui une fois, deux fois, se brisa contre lui, et il n’eut qu’à tenir jusqu’à ce qu’elle s’épuise, puis à refermer le poing. Personne, derrière lui, n’eut même une écorchure.
Deux villes, deux continents, la même minute. Le mur d’un côté, la vitesse de l’autre, et Gosu au centre qui tenait les deux bouts du fil sans en lâcher un seul. Déjà Perceval rouvrait les yeux.
Perceval : « Trois. »
Ainsi commença la vraie nuit du bouclier. Pas une bataille : une ronde. Perceval appelait, Gosu répartissait et tenait Saya au courant de chaque feu éteint, Elias ouvrait, et la petite équipe filait d’un bout à l’autre de la planète comme une seule main qui bouche les trous à mesure qu’ils s’ouvrent. Manille. Un col perdu de Bolivie. Une banlieue de Karachi. Un port de la mer Noire. Chaque fois le même geste, propre, répété : le pas, le mur, la vitesse, et l’on rentrait. Le Tailleur recousait au retour les rares entailles. Personne ne tomba.
Le monde regardait l’Australie. Il ne sut jamais que, cette nuit-là, une poignée de gens qu’il ne voyait pas l’empêcha, dix fois, de perdre une ville de plus.
Il y en eut une, une seule, qui faillit être trop grosse.
Perceval se raidit, et sa voix, pour la première fois, se fêla.
Perceval : « Celle-là est… » Il serra les mâchoires. « Le Pérou. Grosse. Rang supérieur. Elle va tomber sur une ville. »
Le silence se fit d’un coup dans la salle. Un rang supérieur, c’était précisément ce qu’on avait juré de ne pas leur envoyer seuls. C’était le gros gibier. C’était Dan.
Dan avait déjà la main sur ses dés. Il ne les faisait plus rouler pour tromper l’attente ; il les tenait immobiles, sérieux, pour une fois.
Dan : « J’ai combien de temps ? »
Perceval : « Le temps d’un jet. »
Il les lança. Ils roulèrent sur la pierre, dans le silence de toute la salle, et s’arrêtèrent.
Dan regarda le résultat, et ce voyou qui n’aidait jamais que lui-même laissa échapper un vrai sourire.
Dan : « Aujourd’hui, oui. » Il se leva. « Elias. Ouvre. »
Ce qu’il fit là-bas, personne dans la salle ne le vit. On sut seulement que le pas se rouvrit deux minutes plus tard, que Dan repassa en titubant, blanc comme un linge, vidé jusqu’à l’os, et qu’une ville du Pérou qui n’avait rien demandé continuerait d’exister au matin sans jamais savoir pourquoi.
Dan, en s’effondrant sur une chaise : « …Me redemandez plus jamais ça. » Mais il souriait encore.
Le bouclier tenait. Sur deux continents, le corps que Saya avait dessiné tenait tout entier.
Tout, sauf le seul endroit qui comptait.
SAINT-VÉRAN, LA MONTAGNE
Toute la nuit, Gosu avait tenu le monde par un fil, et toute la nuit, la porte s’était ouverte.
Pour Jakarta, elle s’était ouverte. Pour Bogotá, pour Le Caire, pour le Pérou, pour des inconnus qui ne sauraient jamais son nom, la porte s’était ouverte. Un vieil homme dans le noir avait guidé une main invisible aux quatre coins du monde, et le monde, sans le savoir, lui devait dix villes.
Pour les siens, elle restait fermée.
C’était là toute la cruauté de cette nuit. Gosu les sentait, les onze, à l’autre bout du fil : la fatigue de Ren jusque dans ses propres jambes, la peur froide de Saya, la brûlure d’Honara, le rire dément du forgeron qui vibrait jusque dans ses dents. Il les portait tous dans sa poitrine, vivants, luttant, à dix mille kilomètres. Et il ne pouvait pas leur envoyer une seule main.
À côté de lui, Elias était pire encore.
Le passeur était plié en deux sur sa chaise, les mains crispées sur les tempes, répétant son propre nom à voix basse comme une prière, Elias, Elias, je m’appelle Elias, pour ne pas se perdre pendant que la déchirure qu’un renégat lui avait défaite dans les mains le brûlait encore. Il tendait sa porte vers l’Australie, encore et encore, et se heurtait chaque fois au même mur : là où étaient les siens, il n’y avait plus de carte. Plus de là où. On n’ouvre pas un pas vers un endroit que le monde lui-même a cessé de connaître.
Elias, entre ses dents : « Je ne les atteins pas. » Sa voix se brisa. « Gosu, je ne les atteins pas. »
Gosu : « Je sais. » Il ne quitta pas des yeux le vide devant lui, là où il voyait des choses que personne d’autre ne voyait. « Tiens-toi prêt. À la seconde où ils remontent sur la carte, tu ouvres. Pas avant. On ne peut rien, avant. »
C’était la vérité, et c’était insupportable.
Derrière eux, une fois la dernière occupation éteinte, l’équipe retomba dans le silence. Et là seulement commença le plus dur : attendre.
Ils étaient le bouclier. Toute la nuit, ils avaient tenu, couvert, protégé, aux quatre coins du monde. Mais la seule bataille qui comptait vraiment se livrait au seul endroit où l’on ne pouvait pas les déposer. Ygor s’était planté contre la paroi, ses reliques muettes, un mur dressé devant une porte qui, pour une fois, ne s’ouvrirait pas de leur côté. Nash tournait en rond, la vitesse encore plein les jambes, et nulle part, cette fois, où courir. Dan, vidé par le Pérou, avait reposé ses dés : ce qui pouvait encore sauver quelqu’un, désormais, ce n’était plus un bon jet, c’était un fil qui voudrait bien répondre.
Et le long des murs, prête, la chose que Gosu avait montée en trois semaines : des rangées de lits vides. Une infirmerie de guerre en pleine montagne, deux médecins et toute une chaîne d’urgence rameutée dans le secret, des mains gantées, du matériel aligné, tout un dispositif dressé pour recevoir des centaines de blessés.
Vides. Tous vides. Parce que, pour l’instant, personne ne revenait.
Le Tailleur passait entre les lits, ses avant-bras ruinés le long du corps, vérifiant une dernière fois ce qu’il ne pouvait pas encore soigner. Il s’arrêta près de Gosu.
Le Tailleur : « Combien ? »
Gosu ne répondit pas tout de suite. Le fil disait des choses qu’il n’avait pas envie de dire à voix haute.
Gosu : « Beaucoup. » Un temps. « Prépare-toi à beaucoup. »
PARTOUT AILLEURS
Et au-dessus de la montagne, au-dessus des océans, au-dessus de tout, deux milliards de personnes regardaient la même chose.
Le signal du hacker n’avait pas lâché. Sur chaque écran de la planète, l’enfer australien continuait de brûler en direct, la cité d’os, le ciel de cendre, la poignée de silhouettes minuscules qui, une heure plus tôt, avaient rendu l’espoir au monde. Dans une cuisine de Paris, une vieille femme n’avait pas touché à son couvert. Dans une maison de Nouvelle-Zélande, une mère regardait un chat sur un écran et suppliait sa fille, à voix haute, de rester réveillée. Le monde entier retenait son souffle, ensemble, pour la première fois de son histoire.
Il allait bientôt le lâcher.
SAINT-VÉRAN
Ça arriva sans prévenir.
Gosu sentit d’abord le sol se dérober, pas sous lui, sous eux, là-bas, à l’autre bout du fil. Il sentit les onze basculer d’un coup, la chute, le vide, le cri de Feu, la main de Ren qui rate celle de Hailey. Il se leva à moitié de sa chaise, la bouche ouverte sur un avertissement qui n’aurait servi à rien.
Et puis le fil se coupa.
Pas un à un. D’un coup. Comme onze cordes tranchées à la fois. Là où, une seconde plus tôt, il portait onze présences dans sa poitrine, leurs peurs, leurs douleurs, leurs cœurs qui battaient trop vite, il n’y eut plus rien. Un silence total. Un membre fantôme à la place du monde.
Gosu resta figé, la main tendue vers le vide, cherchant à tâtons, dans le noir, un fil qui n’était plus là.
Nash : « Gosu ? » La vitesse s’était arrêtée net. « Gosu, qu’est-ce qui se passe ? »
Le vieux maître ne répondit pas. Il cherchait. Il cherchait comme on cherche la main d’un enfant lâchée dans une foule, avec cette panique blanche qui monte, qui monte.
Le Tailleur, très bas : « Gosu. Réponds-nous. »
Gosu : « …Je ne les sens plus. » Sa voix n’était pas la sienne. « Ils sont tombés quelque part où le fil ne descend pas. » Il ferma les yeux. « Je les ai perdus. »
Dans la salle de pierre, personne ne bougea. Sur deux milliards d’écrans, la caméra montra une dernière fois le rebord d’un puits immense, et plus une seule silhouette autour.
Le monde crut, pour la deuxième fois, qu’ils étaient morts.
Puis, sur les écrans, au milieu du silence du monde, un homme se mit à rire.
Il était seul au bord du gouffre. Couvert de sang, une faux impossible dans une main, il tenait tête à une armée, à une déesse de la pesanteur, à des anges qui tombaient du ciel, seul, et il riait, énorme, dément, vivant. Le forgeron. Le seul des leurs que la caméra pouvait encore montrer. Le seul resté debout dans la lumière.
Gosu rouvrit les yeux et regarda cet homme qu’il ne pouvait plus sentir mais qu’il pouvait encore voir, et dans sa poitrine vide, quelque chose se raccrocha à ça.
Gosu, tout bas : « Tant qu’il rit. » Il se rassit, droit, et reposa ses mains tremblantes sur le fil coupé. « Tant qu’il rit, on n’a pas le droit de perdre personne. »
Il ne lâcherait pas. Il resterait là, la main dans le noir, à guetter le premier frémissement du fil, la première preuve qu’un seul d’entre eux respirait encore. Et à la seconde où il le sentirait, il le dirait à Elias, et Elias ouvrirait, et ils les ramèneraient tous.
C’était tout ce qu’un vieil homme aux mains tremblantes pouvait faire. Alors il le ferait jusqu’au bout.
À l’écart, près de l’entrée, Perceval s’était tu. Toute la nuit, il avait appelé les occupations du monde entier, une à une, sans se tromper jamais. Et maintenant que le monde s’était calmé, dans ce silence, la même partie de lui, celle qui pesait le poids des choses posées sur le réel, s’était détournée une seconde. Loin de l’Australie. Ailleurs. Vers un autre point du globe, très au nord, où quelque chose venait, tout doucement, de s’appuyer sur le réel.
Il fronça les sourcils. Ce n’était rien. Une ombre, un frisson, l’épuisement sans doute. Cette nuit, tout le monde regardait l’Australie ; il n’y avait qu’en Australie que ça se jouait.
Il chassa la sensation et revint à l’écran.
Il aurait dû en parler.
Sous la montagne, la nuit s’étira, insupportable. Le bouclier veillait sur une porte que personne n’attaquait. Les lits attendaient des corps qui ne venaient pas. Elias répétait son nom pour ne pas se perdre. Et le vieux maître tenait la main dans le noir, refusant, de toute son âme, de lâcher un fil qui ne répondait plus.
Très loin, tout au fond d’un trou où aucun fil ne descendait, onze personnes qu’on croyait mortes ouvraient les yeux.