Chapitre 80
AUSTRALIE, LA SURFACE, AU-DESSUS DU PUITS
Elias avait prévu de le renvoyer au front. C’était la dernière chose qu’il avait organisée avant que tout parte en morceaux : le Forgeron rechargé, recousu, remis debout par le Tailleur, et un pas ouvert au bon moment pour le remettre dans la bataille.
Le pas s’ouvrit une seconde trop tard.
Le Forgeron le franchit en jurant, la poitrine encore raide, prêt à cogner, et il retomba sur un champ de bataille vide.
Il n’y avait plus personne. Il n’y avait même plus de sol : à trente mètres devant lui, le verre noir s’arrêtait net sur une gueule béante, une bouche de trente mètres de large ouverte sur du noir, et de ce noir montaient encore la poussière et l’écho d’une chute. Il tourna sur lui-même, une fois, deux fois, et comprit.
Le Forgeron, la gorge sèche : « Non. Non non non, »
Il se jeta à plat ventre au bord du trou, hurla leurs noms dans le vide, n’obtint qu’un écho. Sur le fil, la voix d’Elias arriva comme un souffle, hachée, lointaine, celle d’un homme au bout de tout : Je ne peux pas… je ne peux plus rouvrir… il a défait ma porte, je n’ai plus rien, laisse-moi le temps, laisse-moi juste et le fil se tut, et le Forgeron resta seul.
Seul, sur le toit d’une cité qui s’effondrait. Seul, sous un ciel où deux dieux se déchiraient. Seul, avec ses amis quelque part au fond d’un puits, et rien pour aller les chercher.
Il se releva. Il n’était pas du genre à rester couché longtemps.
Autour de lui, la guerre continuait sans lui accorder un regard. Des anges effaçaient des démons dans le ciel. Des démons mordaient des anges. Un pan de tour d’os tomba à cinquante mètres et fit trembler tout le plateau. Et lui, au milieu, était le seul être vivant à ne pas avoir de camp, un homme, un seul, entre deux armées qui ne le voyaient même pas.
Alors il fit ce qu’il avait toujours fait quand il ne savait plus quoi faire.
Il plongea la main dans la faille ouverte à sa hanche, et il pria.
C’était devenu une plaisanterie amère, cette prière. Elle ne l’avait pas sauvé face à Skarn ; elle lui avait donné de la ferraille quand il aurait fallu un miracle, et elle avait bien failli le tuer pour ça. Il n’attendait plus rien d’elle. Il plongea le bras jusqu’à l’épaule, ferma les yeux, et attendit qu’on lui mette dans la main la prochaine saloperie inutile.
Ses doigts se refermèrent sur un manche long, froid, et étrangement léger.
Il tira.
Ce qui sortit de la faille était une faux. Une grande faux à deux mains, d’un noir qui ne renvoyait pas la lumière, pas un noir de métal : un noir de trou, comme si la lame était une découpe dans le monde. Le long du fil courait un mince liséré blanc, la seule chose visible, pareil à un croissant de lune posé sur le tranchant.
Et le savoir lui monta dans le bras, comme toujours, d’un seul coup.
Le Forgeron s’arrêta de respirer.
Il sut, en une seconde, ce qu’il tenait : une pièce qu’il avait forgée il ne savait plus quand, une de celles qu’il n’avait jamais retrouvées, une de ces choses qu’on fabrique une nuit sans savoir pourquoi et qu’on ne revoit jamais. La Faux de la Nuit. Tant qu’aucun soleil ne touchait celui qui la portait, elle décuplait tout : la force, la vitesse, la résistance, et jusqu’à ce que son pouvoir savait faire. Et elle donnait autre chose encore, il le sentit se poser sur ses épaules avant même de le comprendre : un manteau d’ombre, une obscurité qui l’épousait et dans laquelle il pouvait entrer comme on entre dans l’eau.
Il leva lentement les yeux vers le ciel.
Un ciel de cendre. Une voûte basse, sans soleil, sans étoiles, sans la moindre déchirure de bleu, ce couvercle que les Enfers avaient mis deux mois à poser sur ce coin du monde pour y faire pousser leur cité.
Ils avaient fabriqué eux-mêmes une nuit permanente.
Et le Forgeron, seul au bord d’un gouffre, avec ses amis au fond et une faux impossible entre les mains, se mit à rire, un rire de fou, un rire de forgeron, énorme et sale, qui roula sur toute la plateforme.
Le Forgeron : « Toute ma putain de vie. » Il fit tourner la faux une fois, et l’air siffla d’une façon qu’il n’avait jamais entendue. « Toute ma vie elle m’a donné des cuillères, et aujourd’hui, aujourd’hui, elle me donne ÇA. »
Il planta la lame dans le verre noir, et le verre s’ouvrit comme du beurre.
Elle descendit trois minutes plus tard.
Il la reconnut avant de la voir : l’air devint lourd, ses genoux se plièrent d’un cran sans qu’il l’ait décidé, et le sang cogna dans ses tempes comme s’il avait pris dix mètres de fond d’un coup. Une silhouette mince, une couronne de fines cornes, et le long de chaque avant-bras une rangée de petits yeux qui ne cillaient pas.
Maelra ne descendait pas pour lui. Elle ne l’avait même pas regardé. Elle descendait vers le puits, vers le trou où venait de tomber une fille rousse que le Roi voulait vivante, et qu’elle attendait depuis des mois.
Elle passa à côté de lui comme on passe à côté d’un meuble.
Le Forgeron se mit sur son chemin.
Le Forgeron : « Nan. »
Maelra s’arrêta enfin. Toutes les rangées de petits yeux se tournèrent vers lui en même temps, et il sentit la gravité descendre sur ses épaules comme une main qui appuie, trois cents kilos, cinq cents, mille, ce poids qui aurait dû le coucher net.
Il resta debout.
Pas facilement. Ses genoux tremblèrent, ses vertèbres craquèrent, il jura entre ses dents, mais il resta debout, parce que sous un ciel sans soleil, avec cette lame au poing, il n’était plus tout à fait l’homme qu’elle avait à peine regardé en passant.
Maelra, avec une curiosité clinique, presque déçue : « Toi. Tu ne devrais même pas pouvoir respirer. »
Le Forgeron : « Ouais. » Il cracha du sang sur le côté. « J’ai eu un coup de bol. »
Et il disparut.
Pas de déplacement, pas de fuite : le manteau se referma sur lui et il entra dans l’ombre du pilier le plus proche comme on entre dans une porte. La gravité de Maelra s’écrasa sur du vide. Une demi-seconde plus tard, la faux jaillit de l’obscurité derrière elle et lui ouvrit le flanc sur quarante centimètres.
Maelra hurla, le premier son qu’un des Dix eût poussé de toute la nuit.
Ce qui suivit ne fut pas un duel. Ce fut une chasse, et personne n’aurait su dire qui chassait qui.
Il ne pouvait pas la tuer. Il le savait, aucun être humain ne tuait un des Dix, faux de légende ou pas ; elle refermait déjà sa blessure, et la gravité qu’elle jetait sur le plateau creusait le sol en cratères là où il s’était tenu une seconde plus tôt. Mais il n’avait pas besoin de la tuer. Il avait besoin de la garder ici, en haut, loin du puits, aussi longtemps qu’un homme pouvait tenir.
Alors il devint un cauchemar.
Il frappait et disparaissait. Il sortait d’une ombre, taillait, replongeait dans une autre avant que le contrecoup arrive. Chaque fois qu’elle écrasait l’espace où il aurait dû être, il était déjà trois ombres plus loin. La Faux mordait ce qu’aucune de ses pièces n’avait jamais mordu : la peau d’une des Dix, encore, et encore, des entailles qui se refermaient mais qui coûtaient, parce que même une Huitième ne referme pas quarante blessures gratuitement.
Et les anges s’en mêlèrent.
Ils ne venaient pas l’aider. Ils venaient effacer, comme depuis le début, tout ce qui se tenait entre eux et le puits, et un homme armé d’une faux noire au bord du trou, c’était exactement ça. Deux d’entre eux fondirent sur lui en même temps que Maelra, dans une lumière froide qui ne visait rien et effaçait tout.
Le Forgeron se retrouva à se battre sur deux fronts, seul, contre une des Dix et deux hauts rangs des cieux.
Il aurait dû mourir dans les dix secondes.
Il tint parce que la nuit était partout, et que la nuit, désormais, lui appartenait. Là où la lumière des anges tombait, elle chassait l’ombre, mais elle en créait dix autres derrière chaque ruine, chaque pilier, chaque pan de mur, et il était dans toutes. Il fit passer un trait d’ange dans le flanc de Maelra en se dérobant au dernier instant. Il faucha une aile de lumière et entendit une chose qui ne connaissait pas la douleur découvrir ce que ça faisait. Il rit, il jura, il saigna beaucoup, et il ne recula pas d’un mètre du bord du puits.
Sur deux milliards d’écrans, le monde regardait un homme seul, un forgeron, tenir en respect un démon du Conseil et deux anges, sous un ciel sans soleil, au bord d’un gouffre où étaient tombés tous ses amis.
Le Forgeron, entre deux souffles, à personne, à eux tous, à ceux d’en bas : « Bougez pas. » Il essuya le sang de sa bouche d’un revers de manche et replongea dans le noir. « Je garde la porte. »