Chapitre 79
AUSTRALIE, SOUS LE CIEL EN GUERRE
Ren roula sur le verre noir, se releva avant d’avoir fini de rouler, et comprit en une seconde la seule chose qui comptait : ils n’avaient pas le temps.
L’homme aux cheveux blancs venait de le frapper une fois. Une seule. Et déjà les racines noires avaient gagné un centimètre sur sa joue, déjà ses épaules s’étaient élargies, déjà il se tenait un peu plus droit qu’une minute plus tôt. La chose plantée en lui se nourrissait du combat lui-même. Chaque coup donné, chaque coup reçu, chaque seconde d’affrontement : tout le rendait plus grand.
Ren, aux siens, un seul mot : « Vite. »
Ils se jetèrent dessus à sept.
Lancelot arriva le premier, il arrivait toujours le premier. Sa lame trouva l’ouverture sous le bras, celle qu’aucun autre n’aurait vue, et mordit. Et l’acier se dénoua entre ses doigts. Pas brisé : défait, transformé en une pluie de limaille grise qui coula le long de la hanche du renégat sans même le faire saigner longtemps. Lancelot recula d’un bond, la garde vide dans la main, avec sur le visage quelque chose qu’on ne lui avait jamais vu : de la stupeur.
Gauvain le remplaça sans un mot, la vitesse que Vlad lui prêtait par-dessus sa force, un poing lancé à hauteur de mâchoire avec assez de puissance pour coucher un rang élevé. Il toucha. Le crâne blanc partit en arrière, le cou craqua, et se remit droit tout seul, avec un bruit de branche qu’on replie. Les racines s’épaissirent encore.
Honara, à dix mètres, comprit avant les autres : « Ne le touchez plus ! » Elle ouvrit les mains, et une gerbe blanche balaya l’espace entre eux. « À distance ! Le feu, les tirs, tout ce qui n’a pas besoin de peau ! »
Elle avait raison, sauf qu’il ne l’entendait pas de cette oreille. Il traversa sa flamme, la peau craquelée, fumante, se refermant déjà, et se jeta sur le seul point du champ qui comptait vraiment : le mur d’hommes derrière lequel gisaient l’Archange et Hailey.
Bohort s’y trouvait. Bohort s’y trouvait toujours.
Il s’ancra, prit le choc de plein fouet, et tint, parce que c’était ce qu’il faisait, parce qu’il n’avait jamais fait que ça. Mais la main du renégat glissa sur son avant-bras gauche en cherchant sa gorge, à peine, une caresse d’un demi-seconde.
Ce fut assez.
La chair, sous la manche, devint grise. Pas brûlée, pas coupée : défaite, comme le sable d’un château quand la vague se retire. Le bras tout entier retomba le long de son corps, lourd, mort, inutile. Bohort baissa les yeux dessus une seconde. Une seule.
Puis il fit passer son arme dans sa main droite et se replanta devant Hailey.
Bohort, entre ses dents : « Je tiens quand même. »
Au-dessus d’eux, la guerre des titans changea de rythme, et le monde leur tomba dessus.
Le choc de Lagos et de Sôphiel n’avait pas de sens à l’échelle des hommes : il avait des conséquences. Un pan entier de rempart d’os, arraché à trois cents mètres de haut, s’écrasa au bord du champ dans une gerbe d’éclats gros comme des voitures. Une onde de lumière froide passa en biais, effaçant une tour au passage, non pas la démolissant : l’effaçant, laissant à la place une découpe nette de ciel vide. Le sol vitreux se fendit du nord au sud.
Ils se battaient désormais dans une arène qui se démontait autour d’eux, sous une pluie de débris et de fragments de deux puissances qui ne les avaient même pas remarqués.
Saya, la voix hachée par la course : « Il grandit trop vite. À ce rythme, dans deux minutes, on ne le tient plus du tout. » Elle plia un angle, et un bloc d’os qui allait écraser Max s’écrasa trois mètres à côté. « On arrête l’attrition. On fait tout, tout de suite, sur un seul coup. »
Ren, qui encaissait pour eux tous, sentait les anneaux monter dans ses yeux : dix, vingt, trente. « Donne-moi dix secondes. »
Saya : « Tu en as six. »
Ce qui suivit, personne au monde ne l’oublia, parce que le monde entier le regardait.
Max partit la première. Pas pour frapper : pour user. Elle tourna autour de lui à une vitesse que la caméra ne rendait qu’en traînée, effleurant, jamais assez longtemps pour être touchée, volant à chaque contact une bribe de la vitesse effrayante qu’il avait gagnée. Trois passages. Cinq. Le renégat, pour la première fois depuis le début, rata un geste.
Saya lui vola le reste. Chaque fois qu’il s’élançait, l’angle de sa course se repliait : il partait à gauche et ressortait à gauche, encore, comme un homme qui court dans un couloir dont les deux bouts sont le même. Elle ne le retenait pas, elle lui prenait le droit d’aller quelque part.
Hailey se releva. Elle avait le visage gris de fatigue, Feu accroché à son épaule, et elle ne tenait debout que par entêtement, mais elle posa la main au sol, et le sol sous les pieds du renégat cessa d’être du sol. Il s’y enfonça jusqu’aux cuisses, dans une matière qui n’avait pas de nom et qu’il ne pouvait pas défaire, parce qu’on ne défait pas ce qui n’existe déjà plus tout à fait.
Il rugit. Ce n’était plus une voix d’homme.
Honara referma le couvercle. Elle ne visa pas le corps : elle enferma. Un anneau de feu stellaire se dressa autour de lui, mur de chaleur blanche qui ne le blessait pas, il en avait vu d’autres, mais qui l’empêchait d’atteindre quoi que ce soit de vivant. Il tendit les mains vers les flammes, et pour la première fois, il n’eut rien à défaire.
Arthur leva Excalibur, non pas pour frapper, mais pour donner. Le serment s’ouvrit en grand : la force de Gauvain, ce qui restait des jambes de Lancelot, l’ancrage de Bohort, il prit tout ce que les siens pouvaient encore lui céder, le rassembla, et le versa dans une seule direction.
Arthur, la voix couvrant le fracas : « REN ! »
Et Ren arriva.
Quarante pour cent. Le quatrième anneau plein, tournant, incandescent ; la peau parcourue de lignes de braise, la buée aux épaules, l’air qui se densifiait devant ses poings. Il traversa le mur de feu d’Honara sans ralentir, il n’avait pas peur du feu, il le portait, et il frappa.
Le coup ne fit pas de bruit. Il y eut d’abord un silence, une compression, comme si l’air lui-même avait été chassé d’un seul coup ; puis la détonation, une seconde plus tard, qui souffla les flammes d’Honara et coucha tout le monde à terre. Le renégat fut arraché du sol rêvé de Hailey, traversa vingt mètres et laboura le verre noir en tonneaux avant de s’écraser au pied d’un pilier.
Il ne se releva pas tout de suite.
Ren resta là, fumant, les anneaux toujours pleins, la force encore entière en lui, il n’en avait pas dépensé une goutte, elle était devenue lui, prêt à recommencer autant de fois qu’il le faudrait.
Le renégat se releva quand même.
Lentement. Un bras cassé qui se remit droit tout seul. La moitié du visage n’était plus qu’un fouillis de racines noires, et le seul œil resté humain était injecté de sang, mais il tenait encore debout, et il souriait, et ce sourire-là n’appartenait déjà plus à un homme.
Lancelot, la garde vide, la voix rauque : « Il ne s’arrête pas. »
Vlad, exsangue, tenant sa musique à bout de bras depuis trop longtemps, ne dit rien. Il n’avait plus de voix depuis le début du chapitre de sa vie où il avait décidé de porter tout le monde à la fois.
Ils allaient repartir. Ils s’étaient déjà remis en position, les Anglais resserrés, Honara qui rallumait ses mains, Max sur ses appuis, Ren qui avançait d’un pas.
Et c’est là que le renégat cessa de les regarder.
Il posa les deux paumes à plat sur le sol.
Saya comprit un quart de seconde avant les autres, et ce quart de seconde ne servit à rien.
Saya : « NON, »
Le sol se défit.
Pas une fissure : une disparition. Sur trente mètres de rayon, le verre noir, la roche, les fondations, tout ce qui séparait le champ de bataille du vide se dénoua d’un seul coup, comme une maille qu’on tire, et sous eux, béant, il n’y eut plus que le puits.
Ils tombèrent.
Tous. Les onze, le renégat, les débris, les restes du feu d’Honara, un pan de pilier d’os, la moitié du champ de bataille bascula d’un bloc dans la gueule qu’ils avaient mis toute la nuit à fuir. Ren tendit la main vers Hailey et n’attrapa que de l’air. Bohort, d’un seul bras, agrippa Lancelot au vol. Feu hurla.
Et très loin au-dessus d’eux, indifférents, deux êtres continuaient de se déchirer dans un ciel qui n’appartenait plus à personne, pendant que onze humains tombaient vers le fond du monde.