Chapitre 78
AUSTRALIE, LA SURFACE DE LA CITÉ
Ils se ruèrent vers la faille.
Elle tremblait, à demi écrasée par les ondes de choc qui tombaient du ciel en guerre, mais elle tenait encore, un rectangle d’air fendu, et derrière, très loin, la montagne, l’infirmerie, le monde. Elias, de l’autre côté du fil, la maintenait ouverte de toutes ses forces. Onze pas. Il ne leur fallait pas plus que onze pas.
Ils n’en firent que six.
Quelque chose tomba du ciel encombré et s’écrasa entre eux et la porte. Pas un ange. Pas un démon. Un homme.
Il se releva lentement, au milieu des éclats de verre noir. Grand, sec, la tenue en lambeaux, des cheveux trop blancs pour un visage encore jeune, ou pour ce qu’il en restait, car la moitié en était mangée par un réseau de racines noires qui couraient de sa tempe à sa mâchoire. Un seul œil était resté humain.
Il posa la main sur le bord de la faille.
Et la faille se défit.
Pas déchirée : défaite, comme un nœud qu’on dénoue, comme un tricot dont on tire le fil. Le rectangle d’air se referma sur lui-même avec un bruit mou et cessa purement et simplement d’exister. Très loin, sur le fil, ils entendirent tous Elias hurler de douleur.
L’homme aux cheveux blancs : « Personne ne part. »
Ren s’était figé. Pas à cause du portail. À cause du visage.
Ren : « Je te connais. » Il le dit lentement, en remontant très loin dans sa mémoire, jusqu’à une ruelle du treizième arrondissement, une nuit, des années plus tôt. « Paris. Une cour, cinq corps par terre. » Il revoyait la scène avec une netteté qui lui fit mal. « Tu les avais alignés. Et tu leur as fermé les yeux, un par un, avant de partir. »
Quelque chose passa dans l’œil resté humain. Une seconde. Puis plus rien.
L’homme aux cheveux blancs : « C’était il y a longtemps. »
Ren : « Trois ans. »
L’homme aux cheveux blancs : « Non. » Il regarda ses propres mains, ces mains qui défaisaient la matière et qui étaient à moitié devenues autre chose. « Pour toi, trois ans. »
Saya, tendue, la main déjà prête à plier l’espace : « Ren. C’est un des leurs, maintenant. »
Ren : « Je sais. » Il ne bougea pas. « Je veux quand même l’entendre. »
L’homme aux cheveux blancs les regarda tous, un par un, les onze, l’Archange à demi mort dans les bras de Ren, la fille rousse au chat, les Anglais épuisés. Puis il leva les yeux vers le ciel, vers cette guerre de lumière froide et de flammes noires qui se déchirait au-dessus de la cité.
L’homme aux cheveux blancs : « Lagos a un plan. » Il le dit sans jubilation, presque avec lassitude. « Il l’a depuis des mois. Il en est sûr, et Lagos n’est jamais sûr de rien, c’est ce qui devrait vous glacer. » Un temps. « Il est certain de pouvoir vous tuer. Vous onze. Et les neuf d’en haut avec. »
Vlad, très bas : « Les neuf ? »
L’homme aux cheveux blancs : « Vous imaginez ? » Il eut un geste vague vers le ciel. « Les meilleurs des vivants et une Colonne entière effacés la même nuit, au même endroit, dans la même boîte. Il n’y a pas eu de coup pareil depuis le Contact. Mon camp prendrait une avance de plusieurs siècles. »
Et il ajouta, plus bas, la phrase qui leur retourna l’estomac à tous les onze :
L’homme aux cheveux blancs : « Vous croyez être venus casser sa cité. » Il secoua lentement la tête. « Vous êtes la raison pour laquelle les anges sont descendus. Il vous a laissés entrer. Il vous a laissés descendre jusqu’au puits. Il vous a même laissés vous montrer au monde entier, sur toutes les télévisions de la planète. Vous vous êtes approchés de la porte, en direct, devant tout le monde. Alors ils sont venus. Exactement comme il l’avait prévu. » Un temps. « Vous n’êtes pas les envahisseurs. Vous êtes l’appât. »
Personne ne répondit. Sur les écrans du monde entier, deux milliards de personnes venaient d’entendre la même chose qu’eux.
Ren fit un pas en avant. Un seul. Les mains ouvertes, vides.
Ren : « Alors explique-moi. » Sa voix était calme, presque douce, celle qu’il prenait avec les civils dans les occupations. « Cette cité. À quoi elle sert. Ce n’est pas une conquête, vous ne l’avez pas bâtie pour y vivre, ni pour tenir un continent. Vous creusez. Depuis deux mois vous ne faites que creuser. Pourquoi ? »
L’homme aux cheveux blancs le regarda longtemps. Et parla, peut-être parce qu’on ne lui avait plus posé de question depuis très longtemps. Peut-être parce que celui qui la posait avait été, autrefois, quelqu’un comme lui.
L’homme aux cheveux blancs : « Parce qu’en bas, il y a une réponse. » Il montra le sol, la cité, tout ce qui plongeait sous leurs pieds. « Les cages, les tables, les milliers d’ouverts : ce n’est pas de la cruauté. C’est de la recherche. Ils veulent savoir d’où vous vient la lumière. D’où elle nous vient à tous. Ce qu’on est, au fond, vous, moi, eux, les choses d’en haut. » Un rire sans joie. « Ils ont cherché dans la viande. Ce n’est pas dans la viande. Alors maintenant, ils creusent en dessous. »
Ren : « Et les anges ? » Il désigna le ciel. « Pourquoi ils descendent se battre pour empêcher ça ? Ce sont vos ennemis. Ils devraient vous laisser vous perdre. »
Et là, pour la première fois, l’homme aux cheveux blancs eut l’air presque humain, parce qu’il eut l’air d’avoir peur.
L’homme aux cheveux blancs : « Parce qu’eux, ils savent déjà. Ou ils croient savoir. » Sa voix baissa. « Et ce qu’ils croient savoir leur fait tellement peur qu’ils préfèrent tout effacer, cette cité, ses habitants, vous, moi, ce continent entier, plutôt que de laisser quelqu’un poser la question à voix haute. » Il regarda Ren. « Tu comprends ce que ça veut dire ? Personne, ni en haut ni en bas, ne veut que cette porte s’ouvre. Et pourtant, tout le monde creuse vers elle. Réfléchis à ce que ça dit de ce qu’il y a derrière. »
Un silence. Au-dessus d’eux, le ciel hurlait.
Ren : « Et toi ? » Il fit encore un demi-pas. « Tu étais l’un des nôtres. Tu fermais les yeux des morts. Qu’est-ce que tu fais de ce côté-là ? »
L’œil humain cilla. La bouche s’ouvrit, et pendant une seconde entière, ce ne fut pas un monstre qui se tint là, mais un homme fatigué à qui on venait de demander quelque chose de très simple.
L’homme aux cheveux blancs : « J’étais fatigué de perdre. » Il baissa les yeux vers ses mains à moitié dévorées. « Tu ne peux pas savoir ce que c’est. Perdre, perdre, perdre, tout seul, pendant des années, en sachant qu’il n’y en aura jamais assez de nous. » Il releva la tête. « Vous, vous avez fini par vous trouver. Moi, on m’a trouvé avant. »
Ren : « Il n’est pas trop tard. »
Et l’homme aux cheveux blancs sourit. C’était le sourire le plus triste que Ren eût jamais vu.
L’homme aux cheveux blancs : « Si. » Un temps. « Mais pas encore. »
Et il attaqua.
Il fut sur eux avant que Saya ait fini de plier son premier angle.
Sa main effleura le sol : la pierre se défit sous les pieds de Gauvain, qui bascula dans un trou qui n’existait pas une seconde plus tôt. Il frôla la lame de Lancelot : l’acier se dénoua comme une corde pourrie. Ce qu’il touchait cessait de tenir ensemble, le métal, la roche, la chair. Bohort planta son ancrage et prit le choc de plein fouet ; le rempart tint, mais son bras gauche resta engourdi, la peau grise là où les doigts de l’homme l’avaient effleuré.
Et il devenait plus fort. Ça, aussi, ils le comprirent vite. Chaque échange, chaque coup encaissé, chaque seconde de combat épaississait les racines noires sur son visage, faisait repousser ce qu’on lui arrachait, le rendait plus rapide et plus dense. La graine, en lui, se nourrissait de la bagarre. Plus le combat durait, moins il ressemblait à un homme.
Honara, entre deux gerbes de feu : « Il monte ! Plus on le frappe, plus il monte ! »
Max : « Alors on va vite. »
Ren, lui, se battait autrement. Il encaissait, il tenait, il l’empêchait d’atteindre l’Archange et Hailey, mais chaque fois qu’il croisait cet œil resté humain, il retenait son coup d’un rien. Et l’homme aux cheveux blancs le vit. Et ça, pour une raison qu’aucun des deux n’aurait su dire, sembla lui faire plus mal que tout le reste.
Et puis le ciel changea.
Jusque-là, la guerre au-dessus d’eux avait été une mêlée : des anges qui effaçaient, des démons qui mordaient, un fracas de lumière et de flammes noires trop haut pour qu’on en distingue les acteurs. Puis, d’un coup, tout se rangea, comme une foule qui s’écarte.
Parce que deux choses venaient d’entrer dans la bataille.
Sur son rempart d’os, Lagos se leva enfin. Le prudent, celui qui n’était pas descendu devant douze Éveillés, celui qui avait regardé mourir ses gardiens sans bouger un doigt, quitta sa place et s’avança dans le ciel de sa cité. Il ne se pressait pas. Il ne rugit pas. Et pourtant, à mesure qu’il avançait, les démons s’écartaient de son chemin comme d’un incendie, et l’air lui-même semblait devenir plus lourd, plus lent, plus attentif.
En face, la Colonne s’ouvrit en deux, et Sôphiel descendit.
L’Ange de la Dernière Porte, celle qui ne combattait jamais, celle qu’on n’envoyait que pour refermer. Ses ailes restaient repliées. Ses paupières restaient scellées. Elle descendit sans un mot, l’anneau de pierre blanche tournant lentement entre ses mains, et vint se placer face au Deuxième des Dix, à cent mètres au-dessus d’une cité qui n’était plus qu’un détail.
Ce qui se passa alors, aucun des onze ne put vraiment le voir. C’était trop haut, trop grand, trop autre. Ils virent la lumière se plier. Ils virent l’air se fendre en cercles concentriques et le ciel de cendre s’ouvrir en spirale. Ils sentirent, dans leurs os, deux volontés se rencontrer et refuser également de céder. Un rempart entier de la cité s’effondra sans que rien ne l’ait touché.
Vlad, la voix blanche, les yeux levés : « Ce n’est plus une bataille. » Il n’arrivait pas à détacher son regard. « Ça, là-haut… c’est autre chose. »
En bas, l’homme aux cheveux blancs profita de cette seconde d’inattention pour frapper Ren en pleine poitrine, et Ren, projeté en arrière, comprit trois choses en même temps, dans l’ordre.
Qu’il n’y avait plus de porte de sortie.
Que les deux plus grandes puissances de cette nuit venaient de se prendre par la gorge au-dessus de leurs têtes.
Et que Lagos, quelque part derrière tout ça, était en train de gagner exactement la partie qu’il avait prévu de jouer.