Chapitre 77
AUSTRALIE, LA SURFACE DE LA CITÉ
Ils étaient sortis du puits amochés. Pas brisés. Amochés. C’était une différence que le monde d’en haut allait vite apprendre à respecter.
Ren tenait l’Archange debout d’un bras. Hailey serrait Feu, encore vacillante. Honara fumait, Max saignait de la lèvre, les Anglais avaient les yeux cernés du serment porté trop longtemps. Mais aucun d’eux ne s’était couché. Aucun d’eux ne comptait se coucher.
Le problème, c’est qu’il n’y avait plus un seul ennemi devant eux. Il y en avait deux. Et ils se détestaient l’un l’autre autant qu’ils les détestaient, eux.
Au-dessus, la Colonne descendait, neuf anges de lumière froide qui s’enfonçaient dans la cité vers le puits, effaçant tout sur leur passage. En dessous et tout autour, les démons de Lagos, qui n’allaient pas laisser neuf intrus raser leur œuvre sans se battre. Les deux camps les plus anciens du monde venaient de se trouver au même endroit, au-dessus des mêmes ruines, et entre eux, minuscules, onze humains et une poignée de rescapés.
Saya, très vite : « Elias, la porte. Les civils d’abord. Tout de suite, avant que ça parte. »
La faille s’ouvrit. On y poussa Maya et les autres, les mains, les visages arrachés aux cages, poussés vers le vrai monde, vers l’air, vers ailleurs. Ils passèrent. Ça, au moins, c’était sauvé.
Et puis ça partit.
Un des huit anges, la Voix d’Airain, abaissa le regard sur un rang élevé démoniaque qui montait vers lui, cornes en avant, et ne fit rien. Rien du tout. Il le regarda, simplement. Et le démon cessa d’exister. Pas déchiré, pas brûlé : effacé, comme un mot qu’on gomme, comme s’il n’avait jamais été. Là où il y avait eu trois mètres de muscle et de haine, il n’y eut plus qu’un peu d’air qui se refermait sur du vide.
Les Éveillés virent ça, et comprirent, en une seconde, ce que le monde entier comprit sur ses écrans : les anges n’étaient pas des démons plus puissants. Ils étaient autre chose. Les démons voulaient te tuer. Les anges décidaient simplement que tu n’avais jamais eu le droit d’être là.
Et les démons, malgré ça, chargèrent. Par centaines. Parce que c’était leur cité, leur œuvre, leur puits, et parce que rien, dans les Enfers, ne recule devant plus fort que soi sans essayer d’abord de le mordre. Le ciel se remplit de lumière froide et de flammes noires qui se percutaient au-dessus des têtes. Une guerre. Une vraie. Vieille comme le monde, rallumée d’un coup, et les héros étaient tombés pile dans la faille entre les deux.
Ren : « On recule vers la porte. » Il tira l’Archange. « On ne se met pas entre ces deux-là. Personne ne gagne à se mettre entre ces deux-là. On passe, et on, »
Il sentit le bras de l’Archange se raidir sous le sien. Et il sut, avant même de tourner la tête, que ça n’allait pas se passer comme ça.
L’Archange regardait.
Il regardait les anges au-dessus, ces choses de lumière qui effaçaient sans haine. Il regardait les démons en dessous, ces choses de faim qui dévoraient sans fin. Et sur ce qui lui restait de visage, sous la moitié grise, il y avait une expression que Ren ne lui avait jamais vue, pas de la peur, pas de la fatigue. Du désir.
Parce que c’était pour ça qu’on l’avait fait. On l’avait arraché enfant, dressé, prié, brûlé, pour une seule chose : les purifier. Tous. Les deux. Il n’avait jamais choisi de camp parce qu’il n’y avait, pour lui, aucun camp à choisir, rien que deux plaies à cautériser, deux erreurs de la création à effacer de la même lumière. Et voilà qu’après une vie entière, les deux étaient là. Devant lui. Au même endroit. À portée du même feu.
L’Archange, d’une voix rauque, presque douce : « Ils sont tous là. » Il se dégagea du bras de Ren. « Enfin. »
Ren : « Non. » Il comprit trop tard ce qui allait arriver. « Tu n’as plus rien à brûler. Tu vas te tuer. »
L’Archange : « Je sais. » Et il sourit, pour la première fois, peut-être, de toute sa vie sans foi. « C’est pour ça qu’on m’a fait. »
Il rouvrit ce qu’il lui restait de lumière.
Ce ne fut pas la grande transformation du puits ; il n’en avait plus les moyens. Ce fut plus petit, et plus terrible, parce que c’était la fin. Une seule lame de clarté, tirée droit vers le haut, qui monta dans le ciel encombré et traversa, du même trait, un démon en pleine charge et un ange en pleine descente. Le démon fut consumé. Et l’ange, l’ange, cette chose de marbre et de feu blanc que rien n’aurait dû toucher, accusa le coup. Une entaille de vraie lumière, dans une créature de lumière. Il recula. Pour la première fois de la nuit, un ange recula.
Et là-haut, au-dessus de tout, deux êtres qui ne s’accordaient sur rien s’accordèrent sur une seule chose. Lagos, sur son rempart, plissa les yeux vers cette petite lame blanche qui avait osé mordre les deux camps à la fois. Et Sôphiel, l’Ange de la Dernière Porte, tourna lentement, pour la première fois, sa face aveugle et scellée vers la surface, vers l’homme fait main qui brûlait sa dernière goutte de vie pour les nier, elle et les Enfers ensemble.
Les deux, le Dix et l’Ange, eurent la même pensée au même instant : cette chose-là ne doit appartenir à personne. Et elle est en train de mourir toute seule.
Ren attrapa l’Archange par ce qui lui restait d’épaule et le tira en arrière de toutes ses forces, coupant la lame de lumière avant qu’elle ne le vide tout à fait.
Ren : « ARRÊTE. » Il ne le lâcha pas. « Pas comme ça. Pas ici. On a encore besoin de toi, vivant. »
L’Archange retomba contre lui, la lumière éteinte, le souffle court, un filet de sang à la commissure. Il n’avait plus la force de résister. Il n’avait, à vrai dire, presque plus la force de rien.
L’Archange, tout bas : « Tu ne comprends pas. » Ses yeux fixaient encore le ciel en guerre, les deux camps, le festin de purification qu’on lui refusait. « Un jour, tu me laisseras finir. Un jour, il le faudra. Les deux camps sont une erreur. Les deux doivent brûler. C’est la seule chose que je sais, la seule chose qu’on m’ait jamais laissée. »
Ren ne sut pas quoi répondre. Il n’y avait rien à répondre à un homme qui n’avait jamais rien possédé d’autre au monde que sa mission, et qui, ce soir encore, avait choisi de lui obéir, à lui, plutôt que de mourir pour elle.
Au-dessus d’eux, la guerre des anges et des démons s’intensifiait, indifférente aux fourmis prises dedans. La porte d’Elias tremblait, à moitié écrasée par une onde de choc entre deux titans. Ils avaient sauvé les civils. Ils ne s’étaient pas couchés. Mais ils étaient onze épuisés, un mourant dans les bras, coincés entre deux fins du monde qui se battaient au-dessus de leurs têtes, et la seule porte de sortie était en train de se refermer.
Saya, la voix blanche, pour une fois sans plan : « Il faut passer. Maintenant. Ou on ne passe plus. »
Et aucun d’eux ne savait encore lequel des trois feux, ce soir-là, allait les prendre en premier.