Chapitre 76
AUSTRALIE, LE CŒUR DE LA CITÉ
Il fallait choisir, avait pensé Ren une minute plus tôt. Il s’était trompé. Il n’y avait rien à choisir. Il ne restait qu’une seule carte qu’ils n’avaient pas encore jouée.
Il se tourna vers la silhouette d’argent qui marchait au milieu du carnage sans y prendre part, celle qu’on gardait pour le fond, pour l’impensable, pour le moment où il n’y aurait plus d’autre solution.
Ren : « Archange. » Un seul mot. « Maintenant. »
L’Archange s’arrêta. Sous le heaume d’argent, on ne voyait pas son visage ; mais il inclina la tête, lentement, comme un homme qui attendait cet ordre depuis le début, depuis toujours, peut-être. Il acheva la prière qu’il murmurait, puis en récita une dernière, à voix haute, dans un latin que personne ne comprenait et que tout le monde, soudain, eut peur d’entendre.
Saya, à voix basse, à Ren : « Tu es sûr ? On ne sait pas ce qu’il devient, quand il va vraiment au bout. » Elle ne savait pas si bien dire. Elle ne connaissait même pas la moitié de ce qu’elle disait.
Ren : « On n’a plus le luxe de ne pas savoir. »
L’Archange leva son épée à deux mains vers la voûte, et décida de ne plus rien retenir.
Son armure se brisa.
Pas comme une armure qu’on perce, comme une coquille qu’on abandonne. Les plaques d’argent massif se fendirent et tombèrent, et de dessous ne jaillit pas un homme, mais de la lumière. Une lumière blanche, absolue, qui n’éclairait pas : qui consumait. Des ailes s’ouvrirent dans son dos, faites de cette même clarté brûlante, et l’homme qui priait sans y croire cessa un instant d’être un homme pour devenir ce que son surnom disait depuis toujours. Un ange. Fait main, forgé par des hommes, mais un ange.
Et cela coûtait. On le voyait à chaque battement de ses nouvelles ailes : ce feu-là ne venait pas d’ailleurs, il le prenait en lui-même, il le brûlait à même sa propre vie. Chaque seconde sous cette forme, c’étaient des années arrachées à ce qu’il lui restait. Il le savait. Il n’en avait jamais eu cure.
La mer noire, la chose faite de tout ce que le puits avait bu, sentit la lumière avant même qu’elle la touche. Et pour la première fois, elle recula.
Parce que la lumière de l’Archange n’était ni le feu d’Honara ni le poing de Ren. Elle ne frappait pas la matière : elle la niait. Elle consumait aussi bien la chair d’un démon que l’essence d’un ange, aussi bien ce qui était réel que ce qui ne l’était plus tout à fait. Et devant une chose faite d’absence, une chose que rien de vivant n’avait pu mordre, c’était exactement, exactement, la seule arme qui restait.
Il descendit vers la mer, et il brûla.
Ce que la marée noire avait avalé, les feux, les poings, les lames, elle l’avait gardé sans dommage. La lumière de l’Archange, elle, elle ne put pas la garder. Elle entra en elle et l’effaça de l’intérieur, rangée après rangée, vague après vague : un blanc terrible qui remontait le long de la masse noire et la refoulait vers le trou d’où elle était sortie. Les milliers de visages humains à demi dissous, à la surface de la chose, affleurèrent une dernière fois dans la clarté, et parurent, l’espace d’un instant, presque en paix, avant de s’éteindre.
La mer reflua. Vers le puits. Vers le bas. Chassée par une seule créature de lumière qui se consumait pour la repousser.
Et pendant que l’Archange tenait la chose, les autres bougèrent.
Ren fonça vers Hailey. Maelra le vit venir, et vit surtout la lumière blanche qui montait, et le ciel qui, tout là-haut, se déchirait sous la descente de la Colonne. La Huitième n’était pas venue mourir prise entre une mer, un ange fait main et neuf anges véritables. Elle relâcha sa gravité d’un coup.
Maelra, se retirant dans l’ombre, à Hailey, presque un serment : « Une autre fois, rêveuse. Quand il n’y aura pas tant de monde autour de toi. » Et elle remonta vers les hauteurs, refusant de se laisser prendre dans ce qui allait suivre.
Hailey s’effondra, libérée du poids d’un monde. Feu, encore sonné, revint en titubant se coucher contre elle. Ren la releva d’un bras.
Saya avait déjà rouvert les yeux, l’esprit en marche malgré tout.
Saya : « La mer recule, donc le puits se rouvre. Et si le puits se rouvre, on n’est plus tout à fait “nulle part”. » Elle cherchait déjà les angles. « Elias ! Tu sens la carte ? »
Sur le fil, la voix d’Elias, tremblante d’un espoir qu’il n’osait pas nommer : Un peu. Ça revient. Plus haut. Il faut remonter.
Ren : « Alors on remonte. » Il regarda les cages, les milliers de cages qu’ils ne pourraient jamais toutes emporter, et quelque chose se brisa en lui. « On prend tous ceux qu’on peut. Tout de suite. Personne ne discute. »
Ils n’eurent pas le temps d’en sauver mille. Ils en sauvèrent ce qu’ils purent : ceux des premières rangées, ceux qu’on atteignait, Maya Ferrow que Hailey arracha elle-même à sa cage, poussés vers le haut, vers le point où la carte du monde redevenait vraie, vers la porte qu’Elias, enfin, put rouvrir. Et pour chaque main qu’ils saisirent, il y en eut cent qu’ils durent lâcher : cent visages restés dans l’ombre, qui les regardèrent partir sans un cri. Ça, aucun d’eux ne l’oublierait jamais. Ça non plus, ça ne se recoud pas.
Le dernier à remonter fut l’Archange.
Il avait repoussé la mer. Il avait tenu. Et quand la clarté qui l’entourait commença enfin à faiblir, ce ne fut pas parce que l’ennemi l’avait vaincu, ce fut parce qu’il n’avait presque plus de vie à brûler. Les ailes de lumière se firent translucides, puis s’éteignirent. Il retomba lourdement sur la pierre, redevenu un homme : un homme consumé de l’intérieur, à peine capable de tenir debout, la moitié du visage plus grise encore qu’avant. Ren le rattrapa, passa un bras sous le sien.
Ren : « Tu as tenu. »
L’Archange, dans un souffle, avec quelque chose qui, chez un autre, aurait été un sourire : « Pas assez pour tous. » Il regarda, tout en bas, les cages qu’on abandonnait, et la mer qui, au fond du puits, n’était pas morte, seulement repoussée. « Je ne l’ai pas tuée. On ne tue pas ce genre de chose. Je l’ai renvoyée chez elle. Elle reviendra. »
Ils émergèrent par la faille d’Elias à la surface de la cité, et levèrent les yeux.
La Colonne descendait. Neuf silhouettes de lumière froide et verticale, qui s’enfonçaient dans la cité vers le fond, vers le puits, vers la porte, et qui, pour l’atteindre, effaceraient tout ce qui se tiendrait sur leur route. Or ils venaient, eux, d’en remonter.
Ils étaient sortis du puits. Ils étaient sortis de la mer. Et ils l’avaient fait juste à temps pour se retrouver, épuisés, un homme mourant dans les bras, une poignée de rescapés terrifiés serrés contre eux, droit sur le chemin de la seule chose que même les démons redoutaient.
Ren regarda monter vers eux cette lumière qui ne réchauffait rien et qui jugeait tout, et comprit qu’ils n’avaient pas fui le pire. Ils avaient seulement changé de gueule.
Ren, par le fil, à tous, la voix très basse : « …On n’est pas sortis. »