Chapitre 75
AUSTRALIE, LE CŒUR DE LA CITÉ
Tout en haut, Lagos avait dit « on arrête de regarder ». Puis il n’avait pas bougé.
C’était ça, le plus effrayant, chez lui, ce que ni Maelra ni le renégat ne comprenaient tout à fait. Il avait décidé d’agir, et il restait assis. Le prudent n’entrait pas dans l’arène. Pas encore. Il n’y entrait jamais avant la toute fin, quand il n’y avait plus rien à calculer. Ce qu’il fit, il le fit sans se lever : il posa la main à plat sur l’os du rempart, ferma les yeux, et donna, tout au fond de sa cité, un seul ordre à la chose qui y dormait.
Réveille-toi.
En bas, tout changea d’un coup.
Les milliers de cages cessèrent de trembler et se mirent à hurler, non, ce n’étaient pas les cages, c’étaient les parois, la cité entière, un long gémissement de matière vivante qui remontait des profondeurs. La lueur rouge mourut. Pendant trois secondes, ils furent tous dans le noir absolu, onze humains au bord d’un puits, à écouter monter quelque chose qui n’aurait jamais dû être réveillé.
Et l’escalier par lequel ils étaient descendus se referma. La pierre coula sur elle-même, comme une plaie qui se ressoude, et le chemin du retour cessa d’exister.
Saya, dans le noir, très calme, ce qui était sa façon d’avoir peur : « La sortie vient de disparaître. » Un temps. « Elias. Tu peux nous ouvrir un pas ? »
Loin, sur le fil, la réponse d’Elias arriva, blanche : Non. Puis : Ici, en bas, je ne sens plus la carte. C’est comme là-bas. C’est comme la dimension. Il n’y a plus de lieu vers où ouvrir.
Personne ne dit rien. Mais ils comprirent tous, en même temps, la nature du piège. On les avait laissés descendre. On avait attendu qu’ils soient tout au fond, au bord du puits, au milieu de milliers d’innocents en cage, et on avait scellé le bocal.
Puis ça remonta.
Du puits, du noir qui n’était pas de l’obscurité mais de l’absence, quelque chose s’éleva. Pas un démon. Pas un rang, pas un gardien, rien qui eût un nom dans la hiérarchie soignée des Enfers. Quelque chose de plus vieux, de plus bas, de plus fondamental, comme si le forage, à force de creuser vers la source, avait fini par gratter quelque chose qui vivait juste en dessous et qui n’aimait pas être dérangé.
Ils ne le virent jamais tout entier. C’était trop grand pour ça, et trop peu fait pour les yeux. Ils en virent des morceaux : une masse qui débordait du puits comme une marée noire remonte un estuaire, une surface sans forme qui portait, par endroits, l’ébauche d’une bouche, l’ébauche d’un membre, l’ébauche de visages, des milliers de visages d’humains, avalés, digérés, à moitié dissous, qui affleuraient une seconde à la surface de la chose avant d’y replonger. C’était fait de ce que le puits avait bu. Et le puits avait bu depuis très, très longtemps.
Honara lança une lance de feu stellaire dans la masse. Le feu s’y enfonça, éclaira une seconde des profondeurs qu’on aurait préféré ne jamais voir, et s’éteignit, avalé, sans même une brûlure. Ren frappa, à quarante pour cent, un pseudopode qui balayait vers les cages ; son poing s’enfonça dans une matière qui n’opposait aucune résistance et n’en gardait aucune trace. Frapper la chose, c’était frapper la mer.
Pour la première fois depuis qu’ils étaient descendus sur ce continent, aucun de leurs pouvoirs ne servait à rien.
Arthur, la voix basse : « On ne peut pas gagner ça. » Ce n’était pas de la panique ; c’était un roi qui fait, à voix haute, le calcul que tous faisaient en silence. « On ne peut pas tuer une chose qui n’a pas de forme. »
Lancelot : « Alors on ne la tue pas. » Sa lame, pour la première fois, tremblait un peu. « On sort. »
Bohort : « La sortie est fermée. »
Un silence. Et dans ce silence, la marée noire s’étala un peu plus, et une première rangée de cages disparut dedans, avalée, humains compris, sans un bruit, sans même un cri, comme si elle n’avait jamais existé.
Maya Ferrow hurla le nom de quelqu’un, quelque part dans les rangées.
Et c’est là que le vrai coût tomba, celui contre lequel aucune force ne pouvait rien. Il fallait choisir. Tenir la chose loin des cages, sauver les gens, et rester enfermés là, à s’user contre une mer, jusqu’à ce qu’elle les prenne aussi. Ou trouver le moyen de sortir, coûte que coûte, et abandonner à la marée les milliers de vivants qu’ils étaient venus, sans le savoir, mourir en essayant de ne pas abandonner.
Ren regarda les cages. Puis le puits. Puis les siens. Et pour la première fois depuis très longtemps, le Debout ne sut pas quoi faire.
C’est l’instant que Maelra choisit.
Là-haut, elle n’avait pas quitté Hailey des yeux, et elle avait vu, comme Feu l’avait vu, ce qui se passait. La rêveuse, au bord du puits, avait cessé de reculer. Elle regardait la marée, la chose faite de tout ce que le puits avait bu, et sur son visage il n’y avait plus tout à fait de l’effroi. Il y avait de la compréhension. Elle lisait la chose comme elle lisait le réel, et Maelra sut que si on la laissait faire encore une minute, la fille qui décidait de ce qui était réel finirait par comprendre ce qui rendait tout réel. Y compris ça. Y compris ce qu’il y avait au fond du puits.
Ça, le Roi lui-même ne pouvait pas le permettre.
Maelra descendit. Pas Lagos, Lagos restait assis, immobile, à regarder. Mais la Huitième plongea du rempart comme une lame qu’on lâche, droit vers la fille rousse, et la gravité tout entière plongea avec elle : autour d’Hailey, d’un coup, le sol devint mille fois plus lourd, l’air se fit ciment, et la jeune femme fut clouée à genoux, écrasée, incapable de lever un bras.
Maelra, se posant devant elle, une couronne de fines cornes, mille petits yeux qui ne cillaient pas : « Toi, tu ne verras rien de plus. » Sa voix n’avait pas la moindre colère. « Le Roi te veut vivante. Il n’a rien dit sur tes yeux. »
Feu bondit, toutes griffes dehors, et fut cueilli d’un revers de gravité, projeté contre une cage, sonné. Hailey, clouée, écrasée sous le poids d’un monde, leva vers la Dix un regard qui n’arrivait plus à rêver.
Et les dix autres, de l’autre côté de la salle, entre une mer qui avalait des innocents et un Dix qui tenait l’une des leurs, comprirent enfin qu’ils étaient tombés, que depuis le début, depuis qu’ils avaient posé le pied sous cette cité, ils descendaient dans une bouche qui n’attendait que de se refermer.
Tout en haut, Lagos regardait, les mains croisées, sans un mot. Il n’était pas entré. Il n’avait pas frappé un seul coup. Il n’en avait pas eu besoin. Il regardait sa proie se débattre dans un piège qu’il avait mis des mois à tendre, et il attendait, parce que le prudent attend toujours, et qu’il savait, lui, que le pire restait à venir.
Ren : « Hailey ! »
Il s’élança. Mais entre lui et elle, il y avait la mer, et les cages, et la certitude terrible qu’en courant vers l’une, il abandonnait tous les autres.
Ce fut Gosu qui le sentit le premier, du fond de sa montagne, à l’autre bout du fil. Une note qui n’était pas la sienne. Une présence qui n’appartenait ni aux Enfers, ni aux vivants.
Gosu, par le fil, d’une voix blanche que tous entendirent : « Quelque chose arrive. Levez la tête. »
En bas, dans le cœur de la cité, les onze le sentirent à leur tour. Ça ne montait pas du puits, cette fois : ça tombait d’en haut, à travers toute l’épaisseur de la cité, de la roche, de l’os, une énergie froide, verticale, absolue, qui traversait la matière comme si la matière n’existait pas. Ce n’était pas la chaleur affamée des démons. C’était l’inverse : quelque chose qui ne voulait rien, ne désirait rien, ne haïssait rien, et qui n’en était que plus terrible.
Honara frissonna, elle qui ne frissonnait jamais. Max chercha la source d’un regard et ne trouva que la voûte. Et l’Archange, l’Archange, qui n’avait pas levé la main depuis qu’ils étaient descendus, qui priait en latin sans y croire, s’immobilisa net, la nuque raide, et pour la première fois depuis très longtemps, sa prière s’arrêta au milieu d’un mot.
L’Archange, tout bas : « Eux. » Il n’expliqua pas ; il n’en avait pas besoin. Quelque chose, en lui, reconnaissait quelque chose. « Ils sont là. »
Et Hailey, clouée au sol sous la gravité de Maelra, le sentit elle aussi, et à travers ce qu’elle commençait à lire du réel, elle comprit, avec une horreur toute neuve, que cette énergie-là était pire que le puits. Le puits creusait vers une porte ; ce qui arrivait venait s’assurer qu’on ne l’ouvrirait jamais, quel qu’en soit le prix.
Et puis, très haut au-dessus de tout, au-dessus des cages, au-dessus des remparts, au-dessus de Lagos lui-même, le ciel de cendre se fendit.
Pas comme Hailey le fendait, en y perçant un trou de soleil. Autrement. De haut en bas, d’un seul trait, comme on ouvre une lettre. Et par la déchirure, il ne tomba pas de la lumière du jour. Il tomba une lumière d’une autre sorte, froide, verticale, absolue, une lumière qui ne réchauffait rien et qui jugeait tout.
Neuf silhouettes descendirent dedans.
Huit d’entre elles étaient déjà plus que ce qu’aucun rang élevé des Enfers avait jamais été : des choses de marbre et de feu blanc, aux ailes trop nombreuses, au visage lisse et sans pitié. Le monde d’en haut leur donnait des noms qu’on ne prononçait qu’à voix basse, Ozriel, la Voix d’Airain ; Séphriel, le Fil à Plomb ; Nachariel, l’Œil sans Paupière, et cinq autres, tout aussi anciens, tout aussi froids. Et la neuvième, celle qui les précédait, celle autour de qui les huit tournaient comme des lunes autour d’un monde, ne ressemblait pas aux autres. Là où ils déployaient des ailes trop nombreuses, les siennes restaient repliées, closes, comme si elle n’avait jamais eu besoin de bouger, comme si c’était au monde de venir finir à ses pieds. Nul visage sous son voile de lumière ; et à la place des yeux, deux paupières scellées qui ne s’étaient, disait-on, ouvertes qu’une seule fois, très loin dans la mémoire du monde, sur une chose dont il n’était ensuite plus rien resté. Dans ses mains, elle portait un anneau de pierre blanche, immense, lisse, usé comme un galet par des éons de patience : un sceau. Sôphiel. L’Ange de la Dernière Porte. Celle qu’on n’envoyait jamais pour combattre, seulement pour refermer, et pour qu’après son passage, il ne reste plus rien à rouvrir.
En haut, on les appelait la Colonne. Neuf, toujours neuf, qui ne descendaient jamais, sauf quand une chose menaçait les fondations mêmes du réel.
Tout en haut de son rempart, Lagos se dressa, non pas de peur, mais de dégoût.
Car s’il y avait une chose, dans toute la création, qui n’intéressait pas le prudent, c’étaient bien les anges. Les démons se battaient pour la faim, pour le pouvoir, pour monter ; ça, il le comprenait, il pouvait composer avec. Mais ceux-là ne voulaient rien, ne désiraient rien, ne montaient nulle part, ils se contentaient de descendre, de loin en loin, pour refermer une porte et effacer ce qui les gênait, avec la suffisance glacée de qui se croit au-dessus de la question même de vivre. Lagos les méprisait, profondément. Et il n’avait, ce soir, pas la moindre envie de partager sa cité, ni sa proie, avec eux.
Lagos, à voix basse, non pas effrayé mais excédé : « Eux. » Le mépris rendait sa retenue plus froide encore. « Ils n’ont rien à faire ici. Ce qui se creuse sous cette cité, ça me regarde, moi. Pas eux. » Son regard redescendit vers le point minuscule qu’était Ren, tout en bas. « Les humains sont mon affaire. Qu’ils referment leur maudite porte, et qu’ils débarrassent mon ciel. »
En contrebas, la Colonne s’immobilisa dans les airs, très haut au-dessus de la cité. Mais aucun d’eux ne voyait le puits : il était enfoui tout au fond, sous des kilomètres de roche, d’os et de cages, au cœur même de la chose. Les anges ne le voyaient pas, ils le sentaient, comme on sent une fêlure dans un mur porteur sans pouvoir la montrer du doigt. Ils savaient qu’une porte était grattée, quelque part là-dessous. Et pour l’atteindre, il faudrait descendre : traverser la cité entière, et tout ce qui s’y trouvait. Et la Voix d’Airain parla. Elle ne s’adressa ni aux démons, ni aux humains, ni à personne en particulier, mais au monde entier, à travers chaque écran que le hacker diffusait encore.
Ozriel, la Voix d’Airain : « Sous cette cité, on gratte à une porte qui ne doit jamais s’ouvrir. » Aucune haine. Aucune émotion. Rien qu’une sentence. « Nous ne venons pour aucun camp. Nous ne venons sauver personne. » Ses ailes s’ouvrirent, et celles des huit autres avec, en un seul mouvement. « Nous descendrons jusqu’à cette porte, et nous la refermerons. Et tout ce qui se tiendra entre elle et nous, la cité, ses monstres, ses cages, ses vivants, et vos morts qui marchent, sera effacé en chemin. »
Sôphiel, elle, ne dit rien. Elle ne regardait pas la cité : elle penchait lentement sa face aveugle et scellée vers le bas, vers l’épaisseur de roche, vers la porte qu’elle ne voyait pas mais qu’elle savait là, et l’anneau de pierre blanche, entre ses mains, se mit à tourner.
Et le monde entier, sur ses écrans, comprit la même chose au même instant : qu’il n’y avait pas deux camps, sous cette cité, mais trois, et que le troisième, celui qui venait de déchirer le ciel, était de très loin le pire, et qu’il commençait, lentement, à descendre vers eux.