Chapitre 74
AUSTRALIE, SOUS LA CITÉ
L’écorce était tombée. Restait à descendre.
Ils s’enfoncèrent dans la cité par une gueule ouverte dans le sol de verre, un escalier qui n’avait pas été taillé pour des pieds humains, des marches trop hautes, trop nombreuses, qui s’enroulaient vers le bas dans une obscurité qui n’était pas seulement l’absence de lumière. Ils étaient onze ; le Forgeron, quelque part à l’arrière, se rechargeait encore sous les fils du Tailleur. Loin, sur le fil, Gosu suivait chacun de leurs pas, et Elias tenait sa porte prête, au cas où.
Plus ils descendaient, plus la cité cessait de ressembler à quoi que ce soit. En haut, il y avait encore des murs, des rues, l’imitation grossière d’une ville. En bas, ça devenait organique. Les parois se mirent à respirer, vraiment, un lent soulèvement, un lent affaissement, comme des poumons. La lueur rouge des fêlures pulsait au rythme de quelque chose d’immense et d’endormi. L’air devint épais, sucré, écœurant. Et sous leurs pieds, de temps en temps, le sol frissonnait, pas d’un séisme, mais comme frissonne une peau qu’on effleure.
Personne ne parlait beaucoup. Ils étaient venus pour se battre, et ils étaient très bons pour se battre, mais on ne se bat pas contre un lieu. Contre une descente. Contre l’impression, de plus en plus nette à chaque marche, de s’enfoncer dans le gosier de quelque chose de vivant.
Ren, à mi-voix : « Vous sentez. »
Ce n’était pas une question. Hailey, plus bas encore, serra Feu contre elle ; le chat, pour une fois, ne quittait pas des yeux le fond des marches.
Hailey : « Depuis le début. » Un temps. « Il y a quelque chose, en bas. Quelque chose qui… » Elle ne finit pas. Elle ne trouvait pas le mot, et le fait de ne pas le trouver l’effrayait plus que tout.
Ils débouchèrent dans une salle si vaste que le regard s’y perdait. Et là, ils comprirent où passaient les gens.
Des cages. Des milliers de cages, taillées dans l’os et le basalte, empilées jusqu’à une voûte qu’on ne voyait pas, courant le long des parois dans les deux sens jusqu’à l’infini. Et dans les cages, des humains. Vivants. Des hommes, des femmes, des enfants, ramassés on ne savait où, sur quel continent, arrachés à quelle occupation, entassés, silencieux, avec les yeux vides de ceux qui ont cessé d’attendre qu’on vienne.
Sur deux milliards d’écrans, à travers le monde, il y eut un même hoquet. Les gens avaient regardé leurs morts se relever et se battre ; ils regardaient maintenant leurs disparus, tous ceux qu’on n’avait jamais retrouvés après les occupations, portés absents, pleurés à moitié, entassés dans le ventre d’une cité des Enfers. Beaucoup, ce soir-là, reconnurent un visage. Une famille, quelque part, hurla devant sa télévision.
Honara, la voix blanche : « Il y en a… » Elle ne put pas compter. Personne ne put.
Arthur avait posé la main sur la première cage, incapable de l’ouvrir sans la briser, incapable de la briser sans savoir par où commencer parmi des milliers.
Arthur : « On ne peut pas tous les prendre. » Il le dit comme on avoue une faute. « Pas maintenant. Pas tout de suite. » Et cet homme qu’on avait dressé à protéger les abandonnés serra le poing jusqu’au sang.
Saya : « On les localise. » Elle parlait vite, pour ne pas sentir. « Gosu, tu notes tout ? Chaque cage, chaque position. On reviendra. On revient toujours chercher les gens. » Mais même sa voix de cerveau froid tremblait sur le bord.
Ce fut Hailey qui s’arrêta devant une cage précise. Une femme y était assise, plus droite que les autres, une institutrice à en juger par le peu qui restait de ses habits, et qui n’avait pas les yeux vides. Elle les avait, au contraire, terriblement présents.
La femme, d’une voix rauque : « Vous êtes venus. » Elle n’y croyait pas. « Vous êtes vraiment venus. » Un son qui était à la fois un rire et un sanglot. « Maya. Je m’appelle Maya. » Elle agrippa les barreaux. « Dites au monde qu’on est là. Dites-leur qu’on est encore là, en bas. »
Hailey : « Le monde vous voit. » Elle désigna, quelque part au-dessus, l’idée d’une caméra. « En ce moment même. Le monde entier vous regarde. »
Et Maya Ferrow, institutrice de Brisbane, portée disparue depuis deux mois, se mit à pleurer devant deux milliards de personnes qui, pour la première fois, surent qu’on pouvait revenir de là-dessous.
Mais les cages n’étaient que l’antichambre. Le pire était plus bas.
Au centre de la salle, sur une avancée de pierre qui surplombait le vide, il y avait une table. Ren s’en approcha, les autres derrière lui, et ce qu’ils virent leur donna, à tous, la même envie de reculer.
Les démons ne gardaient pas ces gens pour les tuer. Ils les gardaient pour les ouvrir. Pour chercher. Une chose mince, hérissée de trop d’yeux, se penchait sur la table où un homme, un homme ordinaire, était retenu, éveillé, et le palpait, le sondait, fouillait sous sa peau, dans son sang, dans ses os, quelque chose qu’elle ne trouvait pas.
Le chercheur ne se retourna pas. Il continua de fouiller, d’une voix curieuse, presque douce.
Le chercheur : « La même chair. Le même sang. » Ses doigts s’enfonçaient. « Et pourtant, certains d’entre vous brûlent, et pas les autres. Pourquoi ? Où ? » Il leva enfin vers eux ses trop nombreux yeux, sans l’ombre d’une peur. « Vous qui brûlez. Vous êtes venus jusqu’ici, de vous-mêmes. Alors dites-le-moi. Où est-ce, en vous ? Où est la lumière ? Je l’ai cherchée dans mille des vôtres, un par un. » Il désigna les cages, l’infini de cages. « Elle n’est nulle part dans la viande. »
Aucun d’eux ne répondit. Aucun d’eux ne savait.
Et c’était ça, l’horreur la plus profonde. Les démons ouvraient des humains par milliers pour trouver d’où venait le pouvoir des Éveillés, et les Éveillés eux-mêmes ne connaissaient pas la réponse. Ils étaient descendus casser une cité. Ils découvraient qu’on y creusait, patiemment, méthodiquement, vers une question qu’aucun d’eux n’avait jamais osé se poser tout haut : qu’étaient-ils, vraiment ? D’où leur venait la lumière ?
Et tout au fond, derrière le chercheur, derrière la table, il y avait le puits.
Un trou dans le fond du monde. Pas creusé par des outils, creusé par de la volonté, par des mois ou des siècles de patience, un puits qui descendait plus bas que la cité, plus bas que tout, vers un noir qui n’était pas de l’obscurité mais de l’absence. C’était vers là que tout convergeait. Les cages, les tables, les milliers d’humains ouverts : tout cela n’était que la surface d’un forage qui plongeait vers autre chose. Vers le fond. Vers ce que Maelra, tout en haut, avait interdit qu’on approche.
Et Hailey, devant le puits, s’arrêta net.
Elle n’était pas la plus forte du groupe. Elle n’était pas la plus rapide, ni la plus résistante. Mais elle était la seule, parmi tous les vivants, dont le pouvoir consistait à décider de ce qui est réel. Et devant ce trou, elle comprit, avec une clarté qui lui glaça le sang, qu’elle était en train de regarder l’endroit précis où l’on creusait vers la question de ce qui rend une chose réelle. C’était son langage à elle. Le seul dont elle eût jamais parlé. Et pour cette raison même, elle était la seule à pouvoir lire le puits, la seule à comprendre, en le regardant, une part de ce que les démons cherchaient encore.
Hailey, dans un souffle, blême : « Je crois que je comprends ce qu’il y a en bas. » Elle recula d’un pas, sans y arriver vraiment. « Et je crois que, moi entre tous, je ne devrais pas. »
Feu se hérissa sur son épaule. Quand il parla, sa voix était plus basse, plus grave qu’on ne l’avait jamais entendue.
Feu : « Recule. » Le chat ne quittait pas le puits des yeux. « Recule, ma contractante. Tout de suite. Ce que tu commences à voir, ce n’est pas pour toi. C’est même pour toi, moins que pour personne. »
Au même instant, très haut au-dessus d’eux, sur son arête d’os, Maelra ferma tous ses yeux en même temps.
Maelra : « Elle l’a vu. » Sa voix froide, pour la première fois, avait perdu quelque chose. « La rêveuse a vu le puits. Elle a commencé à comprendre. » Elle se tourna vers Lagos. « Tu voulais jauger. Tu as jaugé. Ils sont trop bas, maintenant. Trop près. »
Et Lagos, le prudent, celui qui n’agissait jamais avant d’être certain, regarda ces onze humains debout au bord d’une chose qu’aucun humain n’aurait jamais dû approcher, et prit enfin la décision qu’il repoussait depuis le premier jour.
Lagos : « Oui. » Il se leva de son arête d’os. « Alors on arrête de regarder. »
Loin en dessous, le sol se mit à trembler pour de bon. Le chercheur, sur son avancée, releva lentement la tête, comme s’il entendait un ordre venu d’un cran au-dessus de lui. Les cages tremblèrent. La lueur rouge des parois s’éteignit d’un coup, puis se ralluma, plus profonde.
Et tout au fond du puits, très loin, dans le noir qui n’était pas de l’obscurité, quelque chose d’immense ouvrit un œil.