Chapitre 45
NEW YORK, LES PETITES HEURES
Le silence, ici, était pire que les cris.
On les avait installés dans une aile fermée d'un hôpital militaire, loin des couloirs, derrière des portes que gardaient des hommes en armes. Plus de sirènes. Plus d'hélicoptères. Juste le ronflement d'un néon, le goutte-à-goutte d'une perfusion, et une télévision sans le son, dans un coin, qui repassait en boucle les deux mêmes images, la colonne, et eux deux au pied du pont.
Dan était allongé, les yeux bandés. Les vaisseaux avaient trop éclaté ; on lui avait dit qu'il reverrait, avec le temps. Il fixait le noir derrière le pansement comme s'il y avait quelque chose à voir. Il n'avait pas parlé depuis des heures.
Max ne s'asseyait pas. Elle se tenait debout contre le mur, une couverture sur les épaules dont elle n'avait pas voulu se défaire, et elle regardait la télé muette repasser sa propre image. On y voyait une femme enroulée dans une couverture de survie, le visage tourné vers une ville morte, et cette femme avait l'air d'une héroïne. Max savait, elle, qu'elle n'avait sauvé personne. Que la seule raison pour laquelle elle était à l'écran et pas sous la cendre, c'était ce qu'elle était. Pas ce qu'elle avait fait.
Dan : "Ils repassent encore ?"
Il ne voyait pas l'écran. Il l'avait juste deviné, au silence.
Max : "Ouais."
Dan : "Coupe le son, au moins."
Max : "Y a pas de son. C'est déjà coupé."
Un temps. Dehors, le jour ne se décidait pas à se lever. Quelque part dans le bâtiment, une porte claqua, et ils sursautèrent tous les deux, le corps n'avait pas encore compris que c'était fini.
Dan : "Huit millions de personnes, Max. Et le monde regarde nos têtes."
Max ne répondit pas. Il n'y avait rien à répondre. Elle traversa la pièce, prit le gobelet de café froid posé près du lit de Dan, le porta à la main du garçon et referma ses doigts dessus pour qu'il le tienne. Un geste minuscule. C'était tout ce qu'elle avait à offrir, et ils le savaient tous les deux.
Elle resta là, près du lit, et ne dit rien non plus. Parfois c'est la seule chose juste. Sur l'écran muet, la colonne tombait encore, en boucle, sur une ville qui ne répondait plus.
PARTOUT AILLEURS, LA MÊME NUIT
Ils étaient peu, sur toute la Terre, à sentir ce que cette nuit avait vraiment été.
Le vieux à un bras leur avait appris à percevoir les autres comme une chaleur lointaine, un fil tendu dans le noir. Et cette nuit, le fil avait porté deux choses qu'aucun d'eux n'oublierait. D'abord un froid, un pan entier du monde, là où New York brillait, qui s'était tu d'un coup, comme une braise qu'on écrase. Puis, presque aussitôt, à l'autre bout de la planète, une brûlure : un point qui s'embrasait, grouillant, immense, et qui montait.
À Séoul, sur un toit d'où il veillait sa ville depuis l'enfance, Nash regardait vers le sud sans rien pouvoir faire. Il sentait le feu, loin, sous l'horizon. Il sentait aussi les siens, là-bas, agglutinés autour de ce brasier. Et il sentait, par-dessous, une chose qui montait des profondeurs et qui n'aurait jamais dû exister. Ses mains se serrèrent sur la rambarde. Tenez vos pays, avait dit le vieux maître. Alors il tenait le sien. Il restait. C'était la chose la plus dure qu'on lui avait jamais demandée : rester.
En Russie, dans une pièce aux fenêtres aveugles, Vlad n'avait pas bougé depuis des heures, et Ygor non plus. Ils avaient senti le froid de New York, puis le feu du Pacifique, et ils s'étaient préparés sans un mot, un sac, une porte, prêts à partir si l'appel venait. L'appel n'était pas venu. Alors ils attendaient, à leur poste, à garder un pays qui ne savait pas qu'on le gardait.
À Marseille, Saya avait posé la main à plat sur une table, comme on prend le pouls d'un malade, et sentait battre le monde à travers elle. En Amazonie, Honara veillait sur sa flamme et regardait l'horizon dans la direction où la nuit était la plus rouge.
Aucun d'eux ne pouvait y aller. C'était ça, le plus dur. Ils sentaient, de loin, six des leurs et une dormeuse se dresser au pied d'un volcan contre quelque chose qui n'avait pas de nom, et il n'y avait rien à faire que de tenir sa place et d'attendre, le souffle court, de savoir s'il en resterait.
Le monde entier retenait son souffle.
Très loin au sud, dans le rouge, il allait bientôt falloir le rendre.