Chapitre 44
NOUVELLE-ZÉLANDE, LE BRASIER
Les cinq chargèrent ensemble.
Et pour la première fois depuis qu'il avait posé le pied sur cette île, Cole sourit.
Parce qu'il avait des surfaces, maintenant. Partout. Un labyrinthe de murs, de piliers et de plateformes que la dormeuse avait dressé rien que pour lui. Dans ses yeux, le réticule chantait : chaque angle était une promesse, chaque paroi un renvoi, chaque arête un chemin pour sa force. Il ramassa une poignée d'éclats de pierre, les lança contre le premier mur, et les laissa partir.
Les éclats ricochèrent. Mur, pilier, plafond de roche, sol : à chaque rebond ils accéléraient au lieu de ralentir, compactaient la force, sifflaient plus vite, plus dur. Le premier haut rang ne les vit jamais venir. Ils l'atteignirent de partout à la fois, des tempes, des reins, des genoux, des dizaines d'impacts surpuissants assenés d'angles impossibles, et le colosse tituba, criblé, incapable de comprendre d'où on le frappait. C'était ça, Ricochet. Pas un combat de face. Un combat où l'air entier devenait une arme qui rebondissait.
Et au centre, la dormeuse rêvait toujours.
Pour les cinq, c'était un cauchemar à deux têtes. D'un côté, un garçon qu'on ne pouvait pas atteindre, qui frappait depuis tous les murs en même temps. De l'autre, une fille qu'on ne pouvait pas toucher, dont le sol se dérobait, dont le ciel tombait, dont chaque pensée devenait une lame ou un gouffre. Les hauts rangs étaient puissants, bien plus qu'Ozruk, bien plus que Vehlmar. Ils tenaient. Ils ne tombaient pas. Mais pour la première fois de cette nuit, ils ne gagnaient pas non plus. Ils peinaient. Ils reculaient. Et ça, ça n'était pas censé arriver.
Ce que ni Cole ni la dormeuse ne virent, c'est qu'ils n'étaient pas cinq.
Il y en avait un sixième. Un dernier haut rang qui n'avait jamais avancé, resté en retrait près de la brèche, à regarder. Quand il vit ses semblables peiner contre deux enfants, deux, il ne chargea pas. Il fit demi-tour, et se laissa couler dans la gueule rouge, vers le bas, vers ce qui attendait là où nul Éveillé ne pouvait sentir.
SOUS LA PLAINE, LES PROFONDEURS
Loin sous le brasier, la chaleur cédait à un froid plus ancien que le feu.
Le guetteur descendit longtemps, par des galeries creusées en une nuit, jusqu'à une salle taillée dans la roche noire où des présences attendaient, des présences dont la seule proximité aurait suffi à éteindre un haut rang comme on souffle une bougie. Car ce n'étaient pas des hauts rangs. C'étaient des Dix. Le Conseil des Profondeurs. Les dix plus anciennes, les dix plus fortes des choses d'en bas, celles qui régnaient sur tout le reste par la seule loi qui valait chez elles : celle du plus fort. On ne siégeait pas parmi les Dix par naissance ni par faveur. On y siégeait parce que personne, en bas, n'avait jamais réussi à vous tuer.
Au centre de la pénombre siégeait Vorgaast. Le Premier des Dix. L'inégalé, l'absolu, une silhouette si monumentale et saturée de puissance que l'espace lui-même semblait s'effondrer et se tordre autour de lui, écrasant la lumière et le son. C'était lui qui avait conçu d'ouvrir la chair de la Terre pour y faire monter les Profondeurs, ne plus semer les graines une à une, mais éventrer le sol et laisser l'enfer remonter seul. La Nouvelle-Zélande n'était que le premier essai.
À ses côtés, deux autres membres du Conseil se tenaient debout, mis sur ce projet pour exactement ce genre d'instant.
Sarkoth, le Sixième, une montagne de muscle noir tressé sous une peau de lave refroidie, quatre bras, et à la place du visage une simple bande d'os qui souriait de trop de dents ; de ses avant-bras avaient poussé des lances du même os, parce qu'il n'avait jamais eu besoin d'autre arme que lui-même.
Maelra, la Huitième, mince, presque belle d'une beauté qui n'allait pas, des doigts trop longs, une couronne de fines cornes noires, et une rangée de petits yeux qui s'ouvraient le long de chaque avant-bras. Elle ne portait pas d'arme. Elle écoutait toujours avant d'agir.
Maelra : "Parle. Pourquoi un haut rang descend-il vers nous au lieu de mourir là-haut comme on le lui a demandé ?"
Le guetteur : "Parce que ce qui est là-haut ne se tue pas, Huitième. Une Éveillée. Elle dort. Elle ne nous voit pas, elle ne nous parle pas, elle ne se réveille pas, et elle plie le monde réel autour d'elle comme un songe. Ozruk est mort. Vehlmar est mort. Cinq des nôtres reculent devant elle et un seul garçon. Et d'autres Éveillés viennent d'arriver du ciel."
Un silence tomba. Sarkoth eut un grondement bas, affamé.
Sarkoth : "Une enfant qui dort. Laisse-moi monter, Maelra. Ça fait trois siècles que rien ne m'amuse."
Maelra : "Tu ne comprends pas ce qu'il vient de dire."
Elle se tourna vers la masse titanesque et immobile du Premier.
Maelra : "Elle n'invite pas le réel à changer. Elle ne demande rien. Elle impose. C'est exactement la chose dont le Conseil disait qu'elle ne devait jamais exister chez eux. Et elle existe. Cette nuit. Là-haut."
Vorgaast ouvrit lentement les yeux. Deux brèches de feu blanc, aveuglantes, qui illuminèrent la salle noire. Sa voix résonna, lourde comme un séisme, faisant trembler les fondations mêmes de l'île.
Vorgaast : "Alors le projet a rempli son office. Le Roi voulait savoir ce que les Éveillés cachaient. Ils accourent, ils se rassemblent, et en se rassemblant ils nous le montrent. Sarkoth. Maelra. Montez."
Le Premier ne bougea pas d'un pouce. Il resterait en bas, ancré, pour veiller sur l'œuvre de la cité. Mais son ordre était scellé.
Vorgaast : "Ils ne sont que des mortels éphémères. Allez leur rappeler la place qui est la leur. Et ramenez-moi la dormeuse, vivante si vous pouvez, morte s'il le faut. Une qui coud son rêve à même le monde ne se laisse pas grandir. On la cueille avant qu'elle apprenne ce qu'elle est."
Sarkoth et Maelra, deux calamités à elles seules, se tournèrent vers les galeries de surface.
LE BRASIER
Là-haut, les cinq hauts rangs sentirent le ciel changer une seconde avant les deux enfants. Une note aiguë, montante, dans l'air de cendre. Du latin.
L'Archange tomba du ciel rouge comme une étoile lâchée.
Il avait traversé le portail le premier et fendu le pays entier pour arriver là, ailes de lumière solide déployées, l'épée d'argent levée, un psaume aux lèvres. Il s'abattit sur le premier haut rang sans ralentir et le coupa du crâne au bassin, et là où sa lumière toucha la chair démoniaque, elle consuma, effaça, ne laissa rien à reconstituer.
Puis les autres furent là.
Gosu toucha terre sans bruit malgré son bras unique, et son Ki s'alluma, teinté de braise. Il frappa un haut rang à la gorge ; la plaie cautérisa à l'instant, noire, scellée, impossible à refermer. Le Tailleur fit jaillir ses fils d'argent dans la cendre, invisibles, tendus à craquer. Un haut rang chargea et se découpa lui-même en avançant, membre après membre. Puis le Tailleur fit claquer un nœud vers Cole, effaçant sa fatigue d'un coup. Le Forgeron plongea la main dans ses réserves, en tira une masse hérissée et l'abattit sur un quatrième en riant de bon cœur.
Et Ren, lui, ne frappa pas. Il alla se planter devant la dormeuse, entre elle et le dernier des cinq. Il encaissa les coups du colosse, les anneaux ambrés s'allumant dans ses yeux, montant palier après palier, puis il rendit toute l'énergie accumulée d'un seul bloc. Le haut rang fut soufflé, brisé en plein élan.
Cinq contre cinq, ce fut une exécution. Les hauts rangs des Profondeurs furent réduits en lambeaux fumants.
Le silence retomba sur le cercle. C'est là, seulement, que Ren se retourna et la regarda vraiment. Son souffle s'arrêta net.
Il la connaissait.
Pas son nom, mais ce visage, il l'avait déjà vu dans son rêve à l'hôpital, après que le vieux maître l'eut ramené. Bouleversé, refusant de la laisser seule dans cet état, Ren s'avança et posa délicatement une main sur l'épaule de Hailey pour essayer de la ramener à eux.
Au moment précis où ses doigts touchèrent sa peau, le Rêve de Hailey fit une violente embardée.
Dans l'esprit de la jeune fille, la plaine de Nouvelle-Zélande s'effaça d'un coup de balai brutal. Hailey ne vit pas Ren à ses côtés ; à la place, elle fut aspirée de force dans le souvenir, le présage de Ren. Elle se retrouva projetée au milieu d'un monde de magma et de villes mortes. Une apocalypse future, terrifiante, où des anges et des démons se battaient inexplicablement côte à côte, unis contre une menace innommable.
Elle vit les Éveillés. Des dizaines d'entre eux. Beaucoup qu'elle ne connaissait pas, et d'autres dont elle avait vu les visages à la télévision ou sur les réseaux sociaux. Et au centre, fonçant tête baissée vers dix ombres rouges monumentales et terrifiantes, il y avait ce fameux Ren. Le garçon du discours de Paris.
Mais ce qui lui glaça le sang, ce qui la fit basculer dans une panique totale, ce fut le reste du paysage.
Le sol était jonché de cadavres. Des Éveillés. Tous. Leurs yeux étaient encore allumés de leur lueur de pouvoir, figés dans la mort. Et au milieu de ce cimetière, il n'en restait que trois debout, sans se compter elle. Trois survivants. Et parmi eux, elle reconnut Ren. Mais dans quel état... Il n'y avait pas un seul centimètre carré de leur peau qui ne soit pas couvert d'égratignures sanglantes ou de plaies béantes, profondes jusqu'à l'os. Ils étaient brisés, exsangues, à l'agonie.
Une terreur pure, viscérale, s'empara de Hailey. Elle ne comprenait rien. Qu'est-ce que c'était ? Quand est-ce que cela arriverait ? Elle voulut hurler, reculer, fuir ce cauchemar dans le cauchemar.
À l'extérieur, le corps de Hailey se mit à trembler violemment. La lumière qui s'échappait d'elle vacilla, devint instable, erratique.
Gosu se figea, ses yeux rivés sur la gueule rouge du volcan. Son vieux visage devint instantanément gris.
Gosu : "Ce n'est pas fini. Ce qui monte... Ce ne sont que deux présences, mais je n'arrive même pas à en mesurer le fond. Elles sont au-dessus de tout ce qu'on vient de tuer. Au-dessus de l'ange qu'il nous a fallu être cinq pour abattre. Ce sont des Conseillers. Des Rois."
Un froid polaire passa sur le groupe, malgré le brasier.
Ren, le visage tendu, comprit la gravité de la situation à travers le choc en retour du pouvoir de la fille.
Ren : "Elle est importante. Mon rêve... elle était là. On ne peut pas l'abandonner ici, on ne peut pas perdre une Éveillée de plus ! On doit la défendre !"
Le Forgeron : "Alors on fait bloc !"
Gosu : "Préparez-vous ! À deux, sur ce terrain, elles vont vouloir nous écraser."
À cet instant, près de la jambe de la dormeuse, le petit chat roux, dont les yeux n'avaient pas cillé, s'assit calmement. Une voix claire, légèrement traînante, s'éleva de lui.
Feu : "Laissez-moi faire pour son esprit. Je suis le seul point fixe qu'elle ait, le seul truc qu'elle n'a pas inventé dans ses rêves. Je vais tenter de trouver une résonance avec elle pour la sortir de là. Mais vous... vous allez devoir nous gagner du temps."
Le silence qui suivit fut d'une autre nature que celui d'après la bataille. Voir le chat parler était une folie de plus dans une nuit qui n'en manquait pas, mais personne ne discuta.
Car la cendre, devant la gueule rouge, venait d'exploser.
Les deux Conseillers venaient de percer la surface.
Sarkoth aux quatre bras s'extirpa de la roche en fusion, ses lances d'os cliquetant, son sourire de trop de dents braqué sur les Éveillés. À ses côtés, Maelra la Huitième s'avança, fine, sa couronne de cornes noires fendant la suie, tandis que les dizaines de petits yeux alignés sur ses avant-bras s'ouvraient un à un, fixant le groupe avec un mépris souverain.
La pression gravitationnelle de leur seule présence fit craquer les dalles de pierre que Hailey avait dressées. L'air devint presque trop lourd pour respirer. Deux monstres, mais d'un niveau encore jamais rencontré par l'humanité.
Sarkoth écarta ses quatre bras, et son rire cruel résonna dans toute la Nouvelle-Zélande.
Sarkoth : "Voilà qui promet d'être amusant."
Pendant que Feu fermait les yeux, cherchant désespérément à ancrer l'esprit paniqué de sa maîtresse au milieu de sa vision d'apocalypse, les Éveillés levèrent leurs armes, prêts à affronter les Rois des Profondeurs.