Chapitre 46
NOUVELLE-ZÉLANDE, LE BRASIER
Loin au sud, dans le rouge, le souffle se rendit.
L'air ne pesait plus : il écrasait. Sous la présence conjuguée de Sarkoth et Maelra, la cendre en suspension se figea, plaquée au sol par une gravité devenue folle. L'atmosphère devint celle d'une forge. Une chaleur qui n'avait rien d'humain irradiait des deux choses, desséchait la gorge à chaque inspiration, faisait bouillir la sueur sur la peau avant qu'elle ne perle. Ce n'était pas l'effort qui faisait trembler les muscles des Éveillés. C'était ça : se tenir simplement debout à côté de ces deux-là coûtait déjà tout.
Sarkoth fit un pas. Le pas franchit toute la distance.
Pas de magie, pas de portail : sa seule vitesse creva le mur du son et projeta une couronne de cendre autour de lui. Ses quatre bras d'os s'abattirent. L'Archange n'eut que le temps de lever ses ailes de lumière et son épée d'argent ; l'impact le renvoya glisser sur dix mètres, talons labourant la roche, un psaume coincé dans la gorge. Une seule frappe. Une seule, et le guerrier divin avait reculé de dix mètres.
Le piège des Éveillés se referma quand même. Il avait été tendu avant.
Le Tailleur fit claquer ses doigts. La Toile de rasoir, tendue en secret dans la cendre, se referma sur les bras supérieurs de Sarkoth, fils d'argent mordant la peau de lave pour en drainer la force. Au même instant, Gosu Tang passa sous la garde du colosse, porté par son Ki de foudre, et lui enfonça dans le plexus une paume chargée de Ki de braise, de quoi cautériser n'importe quelle chair, interdire toute régénération.
Le coup partit. La braise marqua le torse de Sarkoth d'une brûlure noire de la taille d'une main.
Une brûlure de la taille d'une main. Sur une chose haute comme un immeuble.
Sarkoth baissa les yeux sur la marque, et il rit. Pas de douleur, de plaisir.
Sarkoth : "Du chaud. Enfin quelqu'un qui pique un peu."
D'une simple traction de ses quatre bras, il fit céder la Toile de rasoir. Les fils ne se rompirent pas tout seuls : ils arrachèrent au passage ce qui les tendait. À l'autre bout, le Tailleur hurla et tomba à genoux, les mains tordues, les tendons des avant-bras claqués net sous le choc en retour. Il ne refermerait plus correctement les doigts de la nuit. Pour une brûlure de la taille d'une main.
Sarkoth abattit une lance d'os pour l'achever. L'Archange se jeta en travers et bloqua le coup au prix d'une de ses ailes de lumière, qui éclata dans un bruit de verre pilé.
Maelra n'avait pas bougé d'un centimètre.
Elle écoutait. Les dizaines de petits yeux le long de ses avant-bras s'ouvraient et se fermaient, lisant les rythmes cardiaques, les flux, les trajectoires, classant les humains comme on trie des insectes. Quand le Forgeron tenta de se replacer sur son flanc, elle ferma à demi une main. La gravité, autour du forgeron, fut multipliée par dix. Ses genoux fracturèrent la dalle. Il rugit, força contre l'écrasement au prix de ses propres muscles qui se déchiraient, plongea les mains dans sa faille et en arracha la première masse dense qui s'y trouva, une enclume de fer noir runique, qu'il claqua au sol pour briser le champ. Il y parvint. Il se releva. Il n'avait rien fait d'autre que se relever.
Maelra : "Vos efforts sont si… bruyants."
Elle leva un long doigt vers Gosu, replié près du Tailleur tombé. Une onde géométrique fila vers le vieux maître, silencieuse, droite, mortelle.
Cole intervint. Son réticule à quatre axes s'alluma, la ligne vectorielle dorée traçant la seule trajectoire possible. Il lança un éclat de pierre noire en travers de l'attaque. Impact, ricochet sur un pilier de la dormeuse, accélération, retour comme un trait sur le flanc de Maelra.
Elle ne se donna pas la peine de bloquer. L'éclat la frappa à la hanche et se pulvérisa contre sa peau d'obsidienne sans y laisser de marque. Elle tourna seulement la tête, lentement, et posa sur Cole un de ses yeux d'avant-bras. Le garçon sentit son sang se glacer : il venait de réussir le plus beau ricochet de sa vie, et la chose n'avait même pas cligné.
Cole : "Ren ! Si quelqu'un peut la toucher, c'est toi !"
Ren s'élança. Il se rua sur Maelra, qui chargeait déjà autre chose dans le creux de sa paume.
Dans l'esprit de Hailey, la panique restait totale. À travers les yeux immobiles de Feu, phare unique dans la tempête, elle demeurait prisonnière de l'apocalypse à venir, Ren et deux autres debout au milieu d'un champ de cadavres, ouverts jusqu'à l'os. Coupée du monde physique, elle n'entendait ni les explosions ni les cris. Elle ne voyait que la fin.
La patte pressée contre sa main, Feu fit résonner sa voix au fond d'elle.
Feu : "Regarde sa posture, dans ta vision. Même mourant, il ne plie pas. Reviens. Reviens, et tiens-toi comme lui."
Sur le terrain, Ren arriva à hauteur de Maelra. Elle frappa d'un coup de paume direct, une décharge capable d'effacer une colline. Ren ne l'esquiva pas. Il l'encaissa, bras croisés.
L'Absorption.
Le choc pulvérisa le sol sur dix mètres et creusa un cratère de cendre. Les os de ses avant-bras se fendirent, il le sentit, ce craquement humide, sous la chair. Mais dans ses iris, les anneaux s'allumèrent. Le premier. Le deuxième. Sous la force titanesque de la Huitième, le troisième anneau s'embrasa.
Trente pour cent.
Appliquant la leçon de Saint-Véran, il ne projeta pas l'énergie au-dehors : il la retint, la verrouilla dans ses muscles, força son corps à l'assimiler jusqu'à ce qu'elle ne soit plus celle de la démone, mais la sienne. Ses veines saillirent, lumineuses. Et il frappa la Huitième en plein sternum, d'un poing chargé de toute la force qu'il venait de lui prendre et de faire sienne.
Maelra recula d'un demi-pas.
Un demi-pas. Elle baissa les yeux sur l'endroit où il l'avait frappée, là où la peau d'obsidienne n'avait même pas blanchi, puis releva la tête vers lui. Et pour la première fois de la nuit, quelque chose passa sur son visage de pierre. Pas de la douleur. De la curiosité.
Maelra : "Tu encaisses ce que je donne, et tu me le renvoies. Tu n'es pas du bétail, toi. Tu es… intéressant."
Ce n'était pas un compliment. C'était la chose la plus terrifiante qu'on pouvait dire à Ren : il venait de frapper un des Dix de toute son âme, et il l'avait à peine fait reculer d'un demi-pas, et elle trouvait ça mignon.
Sarkoth, lui, s'amusait franchement. Il avait lâché l'Archange et tournait autour de Ren, ses quatre bras ballants, son sourire d'os fendu jusqu'aux tympans, le laissant frapper pour le seul plaisir de sentir les coups.
Sarkoth : "Encore ! Frappe encore, petit ! Tu chauffes à chaque fois, je le sens !"
Ren frappait. Gosu cautérisait. Cole harcelait. L'Archange tranchait. À eux six, ils tenaient, non pas en gagnant du terrain, mais en n'en cédant pas, en se couvrant l'un l'autre, en transformant chaque seconde de survie en une petite victoire qui ne menait nulle part. Les deux Dix ne saignaient pas. Ils jouaient. Et sous le jeu, lentement, la fatigue prenait les humains : un genou qui plie, une garde qui tombe d'un centimètre, un souffle de trop.
C'est dans ce souffle de trop que Hailey rouvrit les yeux.
La pulsation bleutée de Feu avait fini par la ramener. Les aurores de ses iris se fixèrent sur une horreur bien réelle : le ciel en feu, l'Archange une aile brisée, le Tailleur à genoux les mains mortes, Ren qui crachait de la suie. Elle ne comprenait rien à la situation, n'avait rien suivi du combat, mais la terreur de sa vision, ce futur où ils mouraient tous, lui remonta dans la gorge.
Les larmes aux yeux, elle hurla, et pour la première fois de la nuit, un son sortit.
Hailey : "Bougez ! Pitié, bougez !"
Elle ne pouvait pas atteindre les démons ; son pouvoir glissait sur eux comme l'eau sur l'huile, il l'avait toujours fait. Mais le sol, ça, elle le tenait. Autour de Cole, trois dalles se solidifièrent d'un coup, lisses et dures comme le diamant, des appuis enfin fiables au milieu du chaos.
Ça ne suffirait pas. Tout le monde, sur ce cratère, le savait déjà.
Maelra remit dans le creux de sa paume l'attaque qu'elle avait interrompue, et la pression de l'air monta d'un cran. À côté d'elle, Sarkoth cessa de rire. Ses quatre bras se relevèrent ensemble.
Maelra : "Assez joué, Sarkoth. On nous l'a demandée vivante si possible. Le reste, non."
Sarkoth s'avança dans la fournaise, ses trois lances d'os pointées vers six visages exsangues.
Sarkoth : "Dommage. C'était la première fois depuis longtemps que je m'amusais."