Chapitre 43
NOUVELLE-ZÉLANDE, LE BRASIER
Pour Hailey, le combat n'avait jamais cessé.
Elle ne savait pas qu'elle dormait. Elle ne s'était pas vue fermer les yeux. À aucun moment elle ne s'était dit je rêve, pour elle, c'était la plaine, la cendre, les démons, le réel, exactement comme une seconde plus tôt. La seule différence, et elle la sentait sans la comprendre, c'est que tout, soudain, lui obéissait. Elle voyait mieux qu'avant, d'ailleurs. Plus loin, plus net, tout à la fois, le moindre démon dans toute l'étendue de la plaine, comme si elle regardait la bataille de partout en même temps. Elle ne se demanda pas comment. On ne questionne pas ce genre de chose au milieu d'un combat.
Et c'est de partout à la fois qu'elle les vit reculer.
Les deux grands. Les deux qui, une minute plus tôt, l'avaient écrasée de leur seule présence. Ils ne chargeaient plus. Ils se retiraient, lentement, vers la gueule rouge, et elle comprit, à leur manière de jeter des regards vers le gouffre, qu'ils ne fuyaient pas par peur. Ils allaient chercher. Chercher plus grand qu'eux. Quelque chose, en bas, de pire qu'eux, qu'ils voulaient ramener jusqu'ici.
Non.
La pensée fut simple, nette, sans colère cette fois : juste une décision. Ils ne partiraient pas. Elle n'allait pas les laisser ramener pire.
Hailey leva une main. Elle ne sut pas vraiment pourquoi ce geste, sinon qu'il lui parut juste. Et entre les deux démons et le volcan, le sol se dressa. Une muraille jaillit de la cendre, haute, lisse, infranchissable, et la referma derrière eux comme une porte. Vehlmar s'arrêta net devant la paroi. Il y posa une main, la sentit aussi réelle que de la pierre véritable, et se retourna lentement vers la petite silhouette immobile au centre de la plaine.
Vehlmar : "Elle ne nous laissera pas partir."
Elle ne les laissa pas partir.
Et tant qu'à les tenir là, elle décida de s'occuper du reste.
Hailey ouvrit les deux mains vers le ciel de suie. Elle pensa à des lames. Juste ça, des lames, beaucoup de lames, de quoi en finir avec cette marée qui ne descendait jamais. Et le ciel répondit.
Au-dessus de la plaine entière, l'air s'emplit d'armes. Des milliers. Des épées, des faux, des pointes longues comme des lances, suspendues une seconde dans le crépuscule rouge, scintillantes, immobiles, puis elles tombèrent. Une averse de tranchant s'abattit sur toute l'étendue des Profondeurs venues à la surface. Les rangs faibles furent fauchés par vagues entières, cloués au sol par centaines, déchirés avant même de lever la tête. Les rangs moyens, plus durs, tinrent un instant sous la première salve, alors elle en fit tomber une deuxième, et une troisième, sans effort, comme on retourne la main, et ils cédèrent à leur tour. La cendre se couvrit de métal et de corps. La marée, pour la première fois de la nuit, baissa.
Et ce fut là, en regardant le ciel se vider de ses lames pour aussitôt s'en remplir de nouvelles, que Hailey remarqua quelque chose qui la troubla plus que tout le reste.
Elle n'était pas fatiguée.
Elle aurait dû l'être. Elle se souvenait, vaguement, comme on se souvient d'avant un long sommeil, d'un moment où elle vidait ses dernières forces, où la coque de chaleur lui coûtait trop, où ses bras ne suivaient plus. Et maintenant elle déversait des déluges entiers, et il y en avait encore. Encore, et encore. Elle puisait, et le fond ne venait pas. Elle puisait plus profond, étonnée, presque inquiète, et trouvait toujours plus en dessous.
Toute sa vie elle s'était crue modeste. Une Éveillée correcte, une bonne gardienne, pas une foudre de guerre. Elle avait combattu aux côtés d'autres des leurs, elle les avait vus brûler tout ce qu'ils avaient en un seul grand coup et tomber à genoux après. Elle s'était toujours rangée en dessous d'eux. Et voilà qu'elle découvrait, en pleine bataille, qu'elle s'était trompée sur elle-même depuis le début : ce qu'elle avait pris pour tout son fond n'en était qu'une surface. Il y avait là deux fois, trois fois ce qu'elle avait cru posséder. Plus que la plupart de ceux devant qui elle s'était effacée.
Elle n'eut pas le temps d'avoir peur de cette idée. Il restait les deux grands.
Ozruk avait levé ses bras au-dessus de sa tête pour encaisser la pluie, le dos couvert de lames fichées qui ne perçaient pas assez profond. Vehlmar s'était fait plus petit, ramassé, une carapace de volonté dressée autour de lui qui faisait dévier l'acier. Les rangs inférieurs mouraient par milliers ; ces deux-là, non. Ils pliaient. Ils ne tombaient pas. Ils étaient d'une autre étoffe, et même son déluge ne faisait que les marteler.
Alors Hailey arrêta la pluie sur eux, et chercha autre chose.
Elle imagina des choses plus lourdes que des lames. Elle imagina des masses qui tombent du ciel comme des météores, des chaînes qui jaillissent du sol pour mordre les chevilles, des piques qui montent là où ils allaient poser le pied. Elle les jeta sur les deux grands sans relâche, essai après essai, surprise chaque fois qu'une idée nouvelle prenne corps aussitôt pensée. Une masse écrasa Ozruk dans la cendre ; il se releva. Des chaînes saisirent Vehlmar ; il les brisa. Elle recommençait. Elle cherchait, dans tout ce qu'elle pouvait inventer, la chose qui les abattrait enfin, et elle n'avait pas encore trouvé, mais pour la première fois ce n'était plus elle qui manquait de moyens. C'étaient eux qui manquaient de place pour fuir.
Au centre de la plaine, la fille immobile aux yeux clos rêvait toujours qu'elle se battait. Elle ne savait pas que ses paupières étaient fermées. Elle ne savait pas qu'une lumière fuyait d'elle en continu, versée dans chaque lame, chaque muraille, chaque météore. Elle savait seulement qu'elle en avait encore, beaucoup, et que les deux derniers monstres debout n'iraient nulle part tant qu'elle n'aurait pas trouvé comment les coucher.
Elle prit une grande inspiration, dans son rêve, et se mit à imaginer plus grand.
De l'autre côté du cercle, Ozruk et Vehlmar le sentirent venir.
Ils n'étaient plus les chasseurs depuis longtemps. Vehlmar, qui avait traversé des siècles à force de regarder avant de frapper, comprit le premier que ça allait très mal finir, que cette enfant qui ne se réveillait pas montait vers quelque chose dont ils ne reviendraient pas. Acculés contre la muraille, privés du gouffre, il ne leur restait qu'une carte. Ils la jouèrent. Ils chargèrent ensemble, de toute leur masse et de toute leur ancienneté, droit sur la petite silhouette immobile, tout ou rien, l'atteindre avant qu'elle ait fini.
Ils n'arrivèrent jamais jusqu'à elle.
Le ciel se déchira de blanc. La foudre tomba, pas un éclair, des dizaines, des colonnes de feu blanc qui s'abattirent sur les deux grands et les clouèrent à la cendre, encore et encore, jusqu'à ce que l'air sente la pierre brûlée et que leur chair fume.
Puis la terre se souleva. Des blocs de roche hauts comme des immeubles s'arrachèrent de la plaine et leur foncèrent dessus, l'un après l'autre, écrasant Ozruk sous des tonnes qu'il devait soulever pour ne pas être enseveli.
Puis le vent vint. Des bourrasques comme aucune tempête n'en avait jamais levé les frappèrent de flanc, leur arrachèrent leurs appuis, les firent tituber comme jamais rien ne les avait fait tituber, eux que rien n'avait jamais déplacés d'un pouce.
Puis le ciel, encore. Une vague de flèches longues comme des poutres, des traits faits pour percer des choses bien plus grandes que des hommes, s'abattit en nuée serrée et les hérissa de pointes.
Hailey ne s'arrêtait plus. Éclairs, rochers, bourrasques, flèches, tout en même temps, vague après vague, sans répit, sans fatigue. Elle ne réfléchissait plus à ce qu'elle pouvait ou ne pouvait pas faire ; elle voulait que ça s'arrête, que ces deux-là tombent enfin, et le ciel et la terre lui donnaient tout ce qu'elle demandait. C'était maintenant ou jamais. Quelque chose en elle le savait, et frappait en conséquence.
Cole arriva par l'ouest, au ras des vagues, et sa première certitude fut qu'il avait perdu la tête.
Il avait traversé la Tasman comme il traversait tout : en rebondissant. Lancé depuis la côte est de l'Australie à la seconde où il avait senti la déchirure dans le monde, il avait ricoché de crête en crête sur la mer, chaque choc contre l'eau durcie par la vitesse le relançant plus loin sans rien lui coûter, un caillou plat jeté à la surface d'un océan. Celui qu'on appelait Ricochet, un nom d'affiche qu'il détestait, le gamin qui ne s'était jamais battu sans public, jamais sans quelqu'un pour le regarder. Et il arrivait à ça.
Le ciel n'avait plus de couleur. La terre s'ouvrait sur des kilomètres, une plaie d'où montaient la lave et une cité d'os adossée à un cratère rouge. Et partout, une marée noire de choses qui grouillaient. Son esprit refusa l'image, ça ne pouvait pas être réel, aucun endroit sur Terre ne ressemblait à ça, jusqu'à ce qu'une bourrasque de cendre le gifle, bien réelle, et qu'il doive admettre que si.
Par réflexe, il fit ce qu'il faisait toujours : il chercha ses surfaces. Le caillou qu'il roulait sans cesse entre ses doigts partit contre le sol pour lui rendre, au rebond, la carte du terrain, densités, angles, appuis. Le rebond ne revint pas. Le caillou s'enfonça dans une cendre molle et n'en ressortit pas.
Cole fronça les sourcils et tendit sa vision balistique sur la plaine, ce réticule qui d'ordinaire couvrait tout d'un quadrillage de trajectoires nettes, et son crâne explosa de douleur. Les lignes refusèrent de se fixer. Elles se brisaient, clignotaient, repartaient dans tous les sens, parce qu'il n'y avait, sur toute l'étendue de ce cauchemar, pas une seule surface stable à quoi s'accrocher. Le sol coulait, fumait, se soulevait, se reformait, moitié à cause de la lave, moitié à cause d'autre chose, plus loin, qu'il ne comprenait pas encore. Pas de mur. Pas de rigide. Pas de point d'impact.
Pas de ricochet.
Il comprit, l'estomac noué, qu'il venait de se jeter à l'autre bout du monde dans le seul genre d'endroit où il ne servait à rien. Sa némésis, en grand, à ciel ouvert. Il frappait fort, il frappait partout, mais il lui fallait des surfaces, et il n'y en avait plus une seule.
Alors il chercha au moins un repère humain. Et il la trouva.
Au centre exact du cauchemar, une fille. Seule. Immobile, debout dans un petit cercle de calme que les démons n'osaient pas franchir. Les yeux fermés. Et de tout son corps coulait une lumière, sans arrêt, versée vers un ciel qui pleuvait des éclairs et des lames sur deux colosses qui ne mouraient pas. C'était elle. C'était elle qui retournait le sol, qui amollissait le monde, qui faisait saigner ses yeux à lui. C'était son rêve, à elle, qui lui interdisait le moindre rebond.
Cole resta cloué sur place, incapable de bouger. Il essaya de compter les démons et abandonna aussitôt : des dizaines de milliers, rangs faibles, rangs moyens, un pays entier de monstres. Et au-delà, près de la cité, d'autres formes immenses, des hauts rangs, qui n'avaient même pas daigné se battre. Tout ça contre une fille endormie qui ne savait pas, il l'aurait juré, qu'elle dormait.
Lui qui avait passé sa vie à courir après un public comprit, à cet instant, qu'il venait de devenir le spectateur de la chose la plus terrible qu'il verrait jamais. Sans rien pouvoir y faire. Et qu'il n'y avait personne, à des milliers de kilomètres, pour la voir à part lui.
C'est alors qu'il les vit bouger.
Près de la cité d'os, cinq des grandes formes, celles qui dressaient la base, qui gravaient les Profondeurs dans la chair du pays, s'étaient arrêtées. Elles regardaient vers le centre. Vers les deux des leurs qui, pour la première fois de leur très longue existence, n'en finissaient plus de tomber et de se relever sans avancer d'un pas. Les cinq comprirent en même temps ce que Cole comprenait du ciel : deux ne suffiraient pas.
Une à une, elles tournèrent le dos à leur ouvrage. Et elles se mirent en marche vers le combat.
Cole regarda les cinq colosses avancer vers la dormeuse, lents, inévitables, et le caillou s'immobilisa entre ses doigts. Sept hauts rangs sur une seule fille. Son pouvoir ne valait rien sur ce terrain, ça, il venait de l'apprendre dans sa chair. Il savait aussi, en même temps, qu'il ne pourrait pas, malgré tout, rester à regarder.
Au-dessus d'Ozruk et de Vehlmar, encore debout sous le déluge, deux lames parurent. Immenses, claires, hautes comme des clochers, taillées dans rien et suspendues dans le ciel de cendre. Puis la foudre descendit en elles. Elle les emplit, les fit hurler de blanc, jusqu'à ce qu'elles ne soient plus des épées mais deux éclairs tenus en forme d'épée. Et la bourrasque vint. Pas un vent : une muraille d'air. Elle saisit les deux lames et les lança en les faisant tourner à travers les deux colosses, encore et encore, plus vite à chaque passage, un tourbillon de foudre qui les prit, les ouvrit, les rouvrit, et ne s'arrêta que lorsqu'il n'y eut plus rien d'assez grand pour être tranché.
Les deux hauts rangs, qui avaient traversé des siècles et éteint des villes, furent réduits en mille morceaux fumants éparpillés sur la cendre. Vehlmar n'eut pas le temps de prévenir qui que ce soit. Son avertissement mourut avec lui.
Cole, qui s'apprêtait à courir, se figea, le souffle coupé. Il venait de voir une fille endormie défaire en quelques secondes deux choses qui auraient suffi à rayer une nation. Et à la place de la peur qu'il aurait dû éprouver, il y eut autre chose dans sa poitrine, quelque chose qui n'avait rien à voir avec le combat, rien à voir avec les démons, et qu'il n'aurait su nommer même sous la torture. Il la regardait, immobile au centre de tout, les yeux clos, terrible et paisible, et il comprit que c'était pour ça que ses jambes avançaient vers elle au lieu de fuir.
Les cinq, eux, n'avaient pas ralenti. Ils étaient presque là.
Cole se mit à courir, vers elle, pas loin d'elle. Il glissait, dérapait sur la cendre molle qui lui refusait tout appui, tombait, se relevait, jurait, et criait.
Cole : "Hé ! Réveille-toi ! Il y en a cinq autres ! Cinq, droit sur toi !"
Elle ne se réveilla pas.
Il arriva à sa hauteur, hors d'haleine, et vit de près ce qu'il avait deviné de loin : elle dormait. Vraiment. Les paupières closes, le visage lisse, et cette lumière qui s'écoulait d'elle sans fin. Elle ne l'entendait pas, ou pas comme on entend. Et pourtant elle n'était pas à bout ; il le sentait à la force avec laquelle le monde pliait encore autour d'elle, qu'il lui en restait. Beaucoup.
Cole : "Tu m'entends pas… Et moi je peux rien faire, tu comprends ? J'ai besoin de surfaces, de murs, de dur, y a que de la boue et de la lave, ici. Je sers à RIEN !"
Il ne sut jamais si elle l'avait entendu avec ses oreilles ou autrement. Mais le monde, lui, répondit.
Autour de lui, partout, la plaine se mit à pousser des surfaces. Des dalles dures jaillirent de la cendre. Des murs montèrent, lisses, nets. Des piliers, des arches, des plateformes se déployèrent à hauteur d'homme et bien au-delà, tout un terrain de pierre et d'angles vifs déplié en une seconde, comme un décor qu'on monte d'un claquement de doigts. Là où, dix secondes plus tôt, il n'y avait rien à quoi s'accrocher, il y avait maintenant un labyrinthe de rebonds.
Dans les yeux de Cole, le réticule cessa de saigner. Les lignes de trajectoire se fixèrent enfin, se verrouillèrent, s'allumèrent d'un jaune net, partout des chemins, des angles, des renvois. Pour la première fois depuis qu'il avait posé le pied sur cette île, il pouvait ricocher.
Il comprit qu'elle avait fait ça. Pour lui. Sans un mot, sans ouvrir les yeux.
Au centre, Hailey avait entendu le garçon. Dans sa réalité à elle, il était arrivé en courant, paniqué, criant qu'il ne pouvait rien sans surfaces, alors elle lui en avait donné, simplement, comme on tend la main. Elle voulut lui répondre. Lui dire de rester près d'elle, lui demander son nom. Elle ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Elle trouva ça étrange une demi-seconde, puis se rassura toute seule : c'était la concentration. Tenir tout ça en même temps, le ciel, la terre, les lames, les murs qu'elle venait de dresser pour lui, ça prenait tout ; il ne devait plus rester assez d'elle pour parler. Voilà. Rien d'autre. Elle referma la bouche et reporta son attention sur ce qui comptait.
Parce que les cinq venaient d'arriver.
Ils s'arrêtèrent en demi-cercle autour du cercle de calme, cinq colosses qui faisaient passer Ozruk et Vehlmar pour des éclaireurs. Ils regardèrent les morceaux fumants de leurs semblables épars dans la cendre. Puis la fille endormie. Puis le garçon debout à côté d'elle, sur une dalle qui n'existait pas une minute plus tôt, un caillou qui s'était remis à danser entre ses doigts.
Cole prit une longue inspiration. Sous ses pieds, enfin, du dur. Autour de lui, partout, des surfaces. Et dans son dos, une fille qui rêvait avec encore de quoi raser une armée.
Cole : "D'accord. D'accord. On va le faire à deux."