Chapitre 42
NOUVELLE-ZÉLANDE, LE BRASIER
Le membre du colosse s'abattit.
Et Hailey ferma les yeux.
Pas de peur. Pas de résignation non plus. La part d'elle qui venait de s'ouvrir prit doucement les commandes, et la première chose qu'elle fit, ce fut de l'endormir. Les paupières de Hailey tombèrent, sa tête s'inclina, ses genoux ployèrent à peine, pour le démon qui frappait, ce fut le geste d'une proie qui s'évanouit enfin, à bout. Il en avait vu mille. Il acheva son coup avec l'assurance tranquille de qui écrase un insecte.
Sauf que Hailey, maintenant, dormait.
Et puisqu'elle ne voyait plus, puisqu'elle dormait, elle rêvait. C'était la mécanique la plus simple du monde, celle qu'elle portait depuis toujours sans l'avoir jamais retournée dans le bon sens. Éveillée, elle demandait au réel de changer dans trente mètres autour d'elle, et le réel, ou les démons, pouvait dire non. Endormie, elle ne demandait plus rien à personne. Elle rêvait. Et son énergie, ce feu qui n'avait cessé de cogner contre la porte, versait maintenant tout entière dans le rêve pour le rendre vrai.
Or son rêve, à cette seconde, c'était le combat lui-même.
Le membre du colosse s'abattit, et n'arriva jamais.
Dans le rêve de Hailey, il n'y avait pas de coup qui touche. Le bras gros comme un arbre traversa l'endroit où elle se tenait sans rencontrer que de l'air, parce qu'elle avait rêvé qu'il manquait, et la réalité, gorgée de son énergie, obéit. Le colosse vacilla, emporté par son propre élan, surpris pour la première fois depuis bien longtemps.
Il s'appelait Ozruk. Il avait dressé la moitié de la cité d'os qui montait là-bas, près de la gueule rouge. Il avait écrasé des armées, brisé des murs, éteint des villes, et rien, jamais, ne l'avait fait trébucher. Il se retourna vers la petite forme endormie, et il frappa de nouveau, des deux bras cette fois, de toute sa masse.
Le sol se déroba. Pas sous elle : sous lui. Hailey avait rêvé un gouffre, et le gouffre fut. Ozruk bascula dedans jusqu'au torse, et avant qu'il se rétablisse, le rêve referma la terre sur ses bras comme une mâchoire. Il rugit, tira, fit jouer une force capable de fendre la roche, et la roche tint, parce qu'elle n'était plus tout à fait de la roche, mais quelque chose que Hailey avait décidé d'appeler ainsi.
C'était ça, le basculement. Avant, elle façonnait le monde autour des démons, et eux refusaient d'y entrer. Maintenant, il n'y avait plus de dedans et de dehors. Il n'y avait plus que son rêve, étendu sur toute la plaine comme une seconde réalité posée par-dessus la première, et dans son rêve, les démons n'avaient pas leur mot à dire. Ils étaient des personnages. Et elle écrivait l'histoire.
Hailey n'avait pas bougé. Tête basse, yeux clos, elle se tenait debout au milieu du brasier, immobile, paisible, pendant que la plaine entière se pliait à ce qu'elle voyait derrière ses paupières.
Ozruk s'arracha de la terre dans une gerbe de pierre et de fureur. Il chargea. Le rêve le laissa venir, puis le ciel, au-dessus de lui, devint de l'eau. Des tonnes d'une mer qui n'existait nulle part s'effondrèrent d'un coup sur le colosse, le plaquèrent au sol, et quand elles se retirèrent, elles emportèrent un rang faible entier dans leur reflux, balayé comme par une vague. Ozruk se releva, ruisselant, et pour la première fois de son existence très longue, il éprouva quelque chose dont il avait oublié jusqu'au nom.
De l'incompréhension.
C'est à ce moment-là que le second arriva.
Il vint de la cité, sans se presser, écartant les rangs inférieurs d'un simple déplacement d'air. Plus fin qu'Ozruk, plus ancien aussi, le genre de chose qui avait survécu longtemps parce qu'elle regardait avant de frapper. Il s'appelait Vehlmar. Il s'arrêta à bonne distance de la dormeuse, observa la plaine retournée, le gouffre refermé, l'eau qui n'existait pas en train de s'évaporer dans la cendre, et il ne chargea pas.
Vehlmar : "Tu n'y arrives pas."
Ozruk cracha de la pierre et de la rage.
Ozruk : "Elle dort. Elle dort, Vehlmar. Une enfant qui dort debout, et je ne peux pas la toucher."
Vehlmar fit un pas de côté, lentement, pour voir si l'angle changeait quelque chose. Il étendit son propre pouvoir vers elle, une volonté de fer, capable de broyer l'esprit d'un rang moyen rien qu'en le frôlant. Il la posa sur Hailey comme une main sur une gorge.
Et le rêve la lui retourna. Dans la tête de Vehlmar, l'espace d'un éclair, ce fut lui qui se retrouva petit, endormi, écrasé sous une masse, et il recula d'un pas en sifflant, surpris d'avoir reculé.
Vehlmar : "Ne la frappe plus. Tu ne frappes pas une chose pareille de l'extérieur."
Ozruk : "Alors quoi ? On la laisse ? Tu veux retourner devant le Roi et lui dire qu'on a tenu tout un pays, qu'on a vidé une île de ses vivants, et qu'on a fui devant une dormeuse ?"
Vehlmar ne répondit pas tout de suite. Il regardait. Il regardait vraiment, comme regardent ceux qui ont appris que comprendre vaut mieux que frapper.
Vehlmar : "Ce n'est pas une illusion. Les leurs nous bercent, parfois, des images, des pièges, on entre ou on n'entre pas, à notre guise. Ça, ce n'est pas ça. Elle ne nous invite nulle part. Elle a cessé de demander la permission. Elle rêve, et son rêve est devenu plus vrai que le sol sous nos pieds."
Ozruk : "C'est impossible."
Vehlmar : "Et pourtant tu es trempé."
Un silence, entre les deux colosses, au milieu d'une plaine où des milliers de démons continuaient de grouiller sans oser approcher du cercle de calme qui s'était formé autour de la fille endormie.
Vehlmar : "Regarde-la mieux. Elle se vide. Tout ça lui coûte, vois comme la lumière fuit d'elle. Une chose pareille ne peut pas durer ; aucun corps de chair ne tient un rêve aussi grand longtemps. Si on la presse, elle se brisera peut-être avant nous. Ou peut-être nous emportera-t-elle d'abord."
Ozruk : "Donc on attend ?"
Vehlmar : "Non."
Il tourna la tête vers la gueule rouge, vers les profondeurs d'où ils étaient tous montés, et sa voix se fit plus basse, débarrassée de tout mépris, ce qui, chez une chose comme lui, était la forme la plus pure de l'inquiétude.
Vehlmar : "On prévient. Le Roi voulait une cité. Il n'a pas demandé ce qui dort au milieu. S'il existe une seule de ces enfants capable de coudre son rêve à même le monde, alors il faut que ceux d'en bas le sachent avant nous tous. On ne meurt pas ici par fierté, Ozruk. On le dit."
Au centre de la plaine, sans avoir entendu un mot, Hailey rêvait toujours. Et son rêve, peu à peu, cessait de se contenter d'esquiver. Dans le noir derrière ses paupières, quelque chose montait, large, lent, irrésistible, et la part d'elle qui tenait les commandes commençait, doucement, à rêver plus grand.