Chapitre 41
TOUT AU NORD, L'ÎLE
La brèche tremblait déjà sur ses bords.
L'Archange avait disparu dedans, avalé par le rouge, et le passage avait commencé à se refermer à l'instant où il l'avait franchi, les lèvres de la faille se rapprochaient, lentes mais sûres, et le froid de l'île grignotait déjà le bord brûlant de l'autre monde. Quelques secondes. Pas plus.
Ren allait s'élancer. Gosu l'arrêta d'une main posée sur l'avant-bras.
Une seconde. Il lui fallait une seconde.
Parce qu'il était le seul à pouvoir le faire. Les autres sentaient les leurs, une chaleur lointaine, une présence, un fil tendu quelque part dans le noir. Lui seul pouvait tirer dessus. Lui seul pouvait parler à travers. Et il y avait, de par le monde, des Éveillés qui n'avaient peut-être rien senti de la deuxième catastrophe, trop loin, trop concentrés sur leur propre nuit, sourds à une douleur qui se jouait à l'autre bout de la Terre.
Il ferma les yeux. Il chercha les fils qu'il avait noués, les suivit dans l'obscurité, et tira sur trois d'entre eux à la fois.
À Séoul, sur un toit d'où il surveillait une ville qui ne dormait pas, Nash sentit un fil se tendre dans sa poitrine et tourna la tête vers l'ouest, comme appelé.
En Russie, dans une salle aux fenêtres aveugles, Vlad releva les yeux de son silence et Ygor, à côté de lui, posa la relique qu'il tenait. Ils l'avaient senti tous les deux en même temps.
Et la voix du vieux maître se posa au bout des trois fils, nette, sans un mot de trop.
Gosu : "Écoutez-moi. Il y a une deuxième catastrophe. La Nouvelle-Zélande est tombée cette nuit. Pas une occupation. Des milliers d'entités en un seul point, et un des nôtres seul au milieu."
Il les sentit accuser le coup, chacun à sa manière, Nash immobile, Ygor qui se redressait, Vlad qui ne respirait plus.
Gosu : "Nous y allons. Tous les cinq. Par un passage qui ne tiendra pas. Ça veut dire qu'à partir de maintenant, et pour un moment, nos régions ne sont plus couvertes. Plus personne au-dessus de l'Europe du Nord, plus personne là où nous étions."
Un temps. Le froid mordait. La brèche se refermait.
Gosu : "Alors voilà ce que je vous demande. Tenez vos pays. Tenez-les comme si vous étiez seuls au monde, parce que cette nuit, vous l'êtes. Et tenez-vous prêts. Si on vous appelle, vous venez. Si nous tombons là-bas, vous prenez la suite. Ne comptez plus sur le hasard pour décider qui protège quoi. À partir de cette nuit, on se coordonne, ou on meurt en ordre dispersé."
Il n'attendit pas de réponse. On ne répond pas à un fil ; on le porte. Il rouvrit les yeux, lâcha le bras de Ren, et fit un signe de tête.
Les quatre s'élancèrent ensemble dans la déchirure rouge, du froid vers le feu, à l'instant exact où elle se refermait derrière eux dans un claquement sec.
Sur l'île, il ne resta plus que la nuit, le givre, et trois morceaux de métal mort éparpillés sur la pierre.
Loin, à Séoul, à Moscou, dans deux pièces que rien ne reliait sinon un vieil homme à un bras, deux Éveillés restèrent un instant immobiles, à porter ce qu'on venait de leur dire. Puis ils se remirent au travail. Quelque chose venait de commencer qui n'avait pas encore de nom, une chaîne, un ordre, une manière de ne plus subir. Le début de quelque chose.
NOUVELLE-ZÉLANDE, LE BRASIER
Hailey s'arracha du gros de la mêlée d'un bond d'air, gagna trente mètres de hauteur sur un appui qu'elle durcit sous son pied, et s'accorda trois secondes pour respirer.
Trois secondes. C'était tout ce qu'elle pouvait se permettre.
En dessous, la marée noire bouillonnait, vivante, infinie, et cherchait déjà par où remonter vers elle. Elle regarda ça, l'étendue de cendre, les murs d'os qui montaient au loin, les colosses immobiles près de la gueule rouge, et elle essaya de réfléchir. Comment je me bats mieux ? Comment je tue plus vite que ça ne se remplace ? Parce que c'était bien le problème, et elle le savait depuis le début : ce n'était pas un combat. Un combat, ça se gagne ou ça se perd. Ça, c'était une arithmétique, et l'arithmétique était contre elle. Ils étaient trop. Ils seraient toujours trop.
Et sous la fatigue, sous le calcul, il y avait l'autre chose. Celle qu'elle essayait de tenir à distance depuis qu'elle avait vu le sol.
La rage.
Une rage immense, qui n'avait nulle part où aller. Elle revoyait les rues d'Auckland en panique, la cendre sur les langues, et surtout ce qu'il y avait eu en dessous, avant qu'elle arrive, un pays entier de gens qu'elle avait juré de protéger, déjà froids avant même qu'elle ait pu lever la main. Elle avait beau essayer de faire abstraction, de ne penser qu'au prochain coup, ils étaient là, tous, derrière ses yeux. Et la rage montait avec eux. Son état avait empiré, aussi, la coque de chaleur lui coûtait plus cher à chaque minute, ses jambes pesaient, ses mains tremblaient. Un combat perdu d'avance, et un corps qui lâchait.
Quelque part au centre d'elle, ce feu qu'on appelle comme on veut, énergie, flamme, Ki, source, ce feu tremblait. Pas de peur. D'envie. Envie de sortir. Envie d'exploser. Envie de se manifester, comme s'il y avait, enfermé en elle, quelque chose qu'elle n'avait encore jamais laissé parler et qui frappait maintenant à la porte.
Elle ravala tout ça. Pas le moment. Elle replongea.
Et le combat reprit, et ne s'arrêta plus.
Ils venaient par vagues, les petits, les rangs faibles, une masse grouillante qui montait des fissures sans fin. Hailey durcit l'air devant sa paume en une lame longue, claire, tranchante comme du verre, et elle fendit le premier en deux à hauteur d'épaule. Le deuxième lui sauta dessus par la droite ; elle pivota, dressa sous lui une colonne d'air solide qui le cueillit en plein vol et le retourna, et lui ouvrit le ventre dans la chute. Le troisième et le quatrième arrivaient ensemble, elle planta la lame dans le sol, fit jaillir devant elle un mur dur et bas, les laissa s'y fracasser, et les acheva d'un revers double pendant qu'ils titubaient.
Quatre. Et déjà quatre autres prenaient leur place.
Elle ne pouvait pas les rêver hors d'existence, ça, c'était fermé, ils refusaient son monde. Mais le monde autour d'eux, lui, lui obéissait encore. Alors elle s'en servait. Des lames d'air. Des piliers qui jaillissaient sous leurs pattes. Des plaques dures qu'elle claquait l'une contre l'autre avec un démon au milieu. Des appuis sous ses pieds pour ne jamais rester au sol, ne jamais se laisser saisir, danser au-dessus de la marée et frapper, frapper, frapper.
Quatre par quatre. Toujours quatre par quatre, parce que c'était ce qu'elle pouvait tenir en gardant la coque, et pas un de plus. Un éventré, un broyé, deux écrasés. Puis recommencer. Puis recommencer encore. Le bras qui brûle. Le souffle court. La cendre qui colle à la sueur. Et sous ses pieds, la marée qui ne descendait jamais, qui se reformait aussi vite qu'elle la fauchait, indifférente à ses morts comme la mer est indifférente à l'écume.
Combien de temps. Elle ne savait plus. Assez pour que ses gestes ralentissent. Assez pour que la lame d'air, à un moment, mette une demi-seconde de trop à se former. Assez pour qu'une griffe lui ouvre l'épaule parce qu'elle n'avait pas durci l'appui assez vite.
Hailey s'arrêta une seconde, pliée en deux, la main sur l'épaule, et regarda autour d'elle.
Et son cœur tomba.
Elle en avait tué des centaines. Des centaines. Et le sol en était toujours noir à perte de vue. Il restait des rangs faibles à n'en plus finir, et derrière, les rangs moyens qui n'avaient même pas encore bougé, qui attendaient leur tour, disciplinés. Elle avait vidé une partie d'elle-même contre une vague, et la mer entière était toujours là.
C'est alors que le sol trembla autrement.
Pas la marée. Quelque chose de lourd. Quelque chose qui décidait que ça avait assez duré.
Près de la gueule rouge, un des grands se détacha. Un colosse, un rang supérieur, dont la seule mise en marche courba l'air sur son passage et fit s'écarter les petits comme l'eau devant une étrave. Il ne courait pas. Il n'en avait pas besoin. Il avançait vers elle d'un pas tranquille de chose qui n'a jamais rien craint, et chaque pas faisait trembler la cendre.
Contre sa cheville, Feu n'avait pas bougé. Le petit chat roux fixait la masse qui approchait, les yeux parfaitement immobiles, deux points de braise calme au cœur du brasier, le seul être de toute la plaine que rien, ici, ne semblait effrayer. Il ne fuyait pas. Il restait là, contre elle, point fixe auquel se raccrocher quand tout le reste partait en cendres.
Hailey se redressa. L'épaule en sang, les jambes en coton, la coque de chaleur qui vacillait. Elle savait compter, elle aussi. Elle savait qu'elle n'avait plus assez. Plus assez de Rêve, plus assez de corps, plus assez de rien pour ce qui venait.
Et c'est exactement à cette seconde-là, quand il ne lui restait plus rien, que la chose au centre d'elle cessa de demander la permission.
Le feu qui tremblait depuis le début monta d'un coup, hors de tout contrôle, et il ne lui fit pas mal. Il la remplit. La rage, le désespoir, les morts derrière ses yeux, tout ça cessa d'un coup d'être un poids et devint du carburant. Elle avait passé sa vie à demander au monde de bien vouloir changer autour d'elle, poliment, dans trente mètres, et le monde pouvait dire non. Les démons disaient non.
Elle comprit, dans cet éclair, qu'elle n'avait jamais essayé de ne plus demander.
Ses yeux changèrent. Le petit paysage qui se réécrivait sans cesse au fond de ses iris s'arrêta net, puis repartit dans l'autre sens, vers l'intérieur, comme aspiré. Quelque chose s'ouvrait en elle, une part qu'elle n'avait jamais touchée, qui avait toujours été là à attendre exactement ce moment : le moment où elle n'aurait plus rien à perdre.
Le colosse leva un membre gros comme un arbre au-dessus d'elle.
Hailey releva la tête vers lui, et pour la première fois de la nuit, elle n'eut pas peur.