Chapitre 40
AUCKLAND, LE CIEL DE SUIE
Le ciel de Nouvelle-Zélande n'existait plus.
Depuis les toits d'Auckland, Hailey regardait la chose à laquelle aucun mot ne collait encore. Une nappe de cendre s'étendait d'un horizon à l'autre, lourde, basse, vivante, et elle avalait la lumière du jour comme une éponge avale l'eau. Il n'était pas midi et il faisait nuit. Une nuit sale, couleur de fer, où le soleil n'était plus qu'une tache pâle et malade qu'on devinait sans la voir. La cendre tombait en pluie fine sur la ville, se posait sur les voitures, sur les épaules, sur les langues, et chaque inspiration avait le goût de la pierre brûlée.
Mais le ciel n'était pas le pire. Le pire était au loin, là où la cendre s'épaississait jusqu'à devenir une muraille.
Le volcan crachait ses entrailles dans le crépuscule. Et au pied de cette gueule rouge, la ligne d'horizon bougeait. Pas le vent. Pas un mirage de chaleur. Des formes. Des centaines de formes qui déferlaient, encore trop loin pour avoir un visage, assez proches déjà pour qu'on sente, jusque dans Auckland, le poids de leur nombre.
Hailey resta une seconde immobile au milieu de la panique qui montait des rues, Feu serré contre sa poitrine, le chat parfaitement calme là où tout le reste tremblait. Et elle se sentit petite comme jamais. Elle ne savait pas ce qu'étaient ces choses. Elle ne savait pas d'où elles sortaient. Une seule question tournait en boucle dans sa tête, idiote et terrible :
Contre quoi est-ce qu'on se bat ?
Le désespoir lui serra la gorge. À quoi bon. Toutes ces nuits sans sommeil, toutes ces semaines à patrouiller, à veiller, à se tenir debout entre les gens et le noir, pour ça. Pour les regarder se faire ensevelir sous la cendre ou dévorer par des monstres venus de nulle part, sans même comprendre leurs noms.
Puis une voix monta sous le découragement. Pas la sienne. Celle du gamin, à Paris, devant trois milliards de personnes. Plus personne ne sera abandonné.
Elle se rappela qui elle était.
Une Éveillée. Et une Éveillée n'a pas le droit de flancher devant l'inconnu, c'est même précisément à ça qu'elle sert : à tenir debout quand personne d'autre ne comprend ce qui arrive. Hailey ferma les yeux une demi-seconde, et elle insuffla son pouvoir dans l'air autour d'elle.
Le Rêve s'ouvrit. Dans les trente mètres qui l'entouraient, le réel cessa d'obéir à ses anciennes règles. L'air se fit dur sous ses pieds là où elle décidait qu'il le serait. Elle posa un pas sur rien, et rien la porta. Un autre, plus haut. Puis elle s'arracha du toit et s'élança, courant sur des appuis invisibles qu'elle dessinait à mesure, bulle après bulle, fendant le ciel de suie droit vers l'épicentre, vers le volcan, vers les formes, vers la seule direction qui comptait. Feu calé contre elle, ses yeux à lui parfaitement fixes au centre de l'impossible.
Loin derrière, vers le sud, un autre des leurs avait senti la même déchirure et forçait l'allure pour la rejoindre. Ricochet arriverait. Mais Ricochet était à des centaines de kilomètres, et le volcan, lui, était là.
Hailey vola plus vite.
LES FONDATIONS DE L'ENFER
Plus elle approchait, plus l'air devenait une arme.
La chaleur ne montait pas : elle frappait, par vagues, chacune plus dense que la précédente, jusqu'à ce que respirer revienne à avaler de la braise. Hailey replia le Rêve sur elle, le resserra en une coque autour de son corps, une armure faite non de métal mais d'une règle qu'elle imposait au monde : ici, dans ces trois mètres, la chaleur n'entre pas. La cendre glissait sur la coque sans la toucher. L'air, dedans, restait respirable. Mais elle le sentait peser sur elle, ce mensonge qu'elle forçait la réalité à tenir, comme on retient une porte que quelqu'un pousse de l'autre côté.
Puis elle vit le sol, et elle comprit qu'elle arrivait trop tard.
C'était déjà fini. Il n'y avait presque plus personne à sauver. La terre s'était ouverte sur des kilomètres, une plaie béante d'où la lave et les choses remontaient ensemble, et tout autour, dans la cendre, gisait ce qui restait d'un pays. L'hécatombe était consommée. Les démons avaient été méthodiques.
Elle les voyait, maintenant, par rangs. En bas, la masse, les petits, grouillants, affamés, qui couraient sur quatre membres et se jetaient sur tout ce qui bougeait encore. Au-dessus, les moyens, plus lourds, plus lents, disciplinés, qui avançaient en files comme une armée qui sait où elle va. Et tout au fond, près de la gueule rouge, les grands. Des colosses dont la seule présence courbait l'air, et qui ne se salissaient pas à tuer : ils dirigeaient. Ils achevaient les derniers vivants d'un geste distrait et, de la roche en fusion et des os, ils bâtissaient. Des murs. Des arches. Une cité qui montait à même la chair brûlée de la Terre, une extension des Profondeurs gravée dans le monde des vivants, exactement comme leur Roi l'avait ordonné.
Hailey plongea dans le brasier, le cœur en miettes devant ce cimetière de cendres, et elle se battit comme une furie.
Et la réalité de son pouvoir lui sauta au visage.
Elle voulut prendre le premier rang dans le Rêve, réécrire le sol sous eux, ouvrir un gouffre, retourner l'air en lames. Le Rêve refusa de les prendre. Les démons n'entraient pas. C'était ça, la limite qu'aucun ange, aucune occupation ne lui avait jamais opposée jusque-là : son pouvoir reconfigurait le monde autour d'elle, mais il ne pouvait pas forcer une chose à accepter d'y être. Les démons ne l'acceptaient pas. Le réel qu'elle pliait glissait sur eux comme l'eau sur de l'huile ; ils traversaient ses illusions sans les voir, marchaient sur ses gouffres comme sur du sol, ignoraient ses lames comme on ignore un courant d'air. Elle ne pouvait pas les piéger. Elle ne pouvait pas les rêver hors d'existence.
Il ne lui restait que ses mains, ses pieds, et la coque de chaleur qu'elle devait tenir en même temps.
Alors elle les affronta comme ça. Un par un. Conventionnellement. Épuisamment. Un coup de talon durci qui fracassait une mâchoire, un appui d'air sous le pied pour s'arracher d'une griffe, le Rêve dépensé non plus à vaincre mais juste à survivre, à ne pas cuire, à ne pas tomber.
Et son corps payait. Ses bras pesaient comme du plomb mouillé ; chaque appui d'air lui coûtait une fraction de seconde de plus à durcir, et cette fraction de seconde, les griffes la prenaient. La coque de chaleur, surtout, s'amincissait. Elle la sentait céder par endroits, une bouffée d'air en fusion qui passait la garde, lui mordait la joue, l'avant-bras, avant qu'elle ne la repousse, et plus le combat durait, plus le mensonge qu'elle imposait au monde lui filait entre les doigts. Sa peau cuisait sous la sueur. Ses lèvres craquaient. Du noir grignotait les bords de sa vision. Tenir la coque et frapper en même temps, c'était garder une porte fermée d'une main et cogner de l'autre, sans fin, sans répit.
Et l'écart se creusait sous ses yeux. Au début, elle en abattait quatre quand il en montait quatre. Puis quatre quand il en montait six. Puis quatre quand il en montait dix. La marée ne baissait pas. Elle, oui.
Ils l'encerclaient. Pour chaque chose qu'elle abattait, trois prenaient sa place, et la chaleur grimpait, et la coque coûtait de plus en plus cher à maintenir, et Hailey comprit, en frappant, en frappant encore, qu'à ce rythme ce n'était pas une bataille.
C'était un compte à rebours.
TOUT AU NORD, L'ÎLE
À l'autre bout du monde, sur l'île, le silence pesait comme après un orage.
Les cinq se tenaient là où la nuit les avait laissés, vidés. Quelques heures plus tôt à peine, le vieux à un bras avait noué entre eux les premiers fils choisis de l'ère nouvelle ; quelques heures plus tôt, la lame du Forgeron avait décousu un démon et la plaque du même Forgeron avait bu la lumière de l'Archange. Ils n'avaient pas encore récupéré. Et par-dessus leur fatigue, il y avait l'autre chose, celle qu'ils avaient tous sentie passer, une heure auparavant, loin vers l'ouest, au-dessus d'une ville qu'aucun d'eux ne pouvait voir : une présence immense, froide, ancienne, bien pire que le vieil ange qu'il leur avait fallu être cinq pour abattre. Elle s'était levée, elle avait frappé, elle s'était tue. Et elle avait laissé derrière elle un silence que le réseau portait encore, comme l'eau garde le frisson d'une pierre longtemps après qu'elle a coulé.
C'est dans ce silence que Gosu se figea.
Il avait les yeux grands ouverts, fixés sur rien, le visage soudain gris. Sa perception venait d'être frappée de plein fouet, et ce qu'elle lui renvoyait n'avait aucun sens.
Gosu : "C'est insensé."
Ren se tourna vers lui. Personne ne parla. Le vieux maître fixait le sud-ouest, par-delà la mer, comme s'il voyait à travers la moitié du globe.
Gosu : "Un nombre que je ne peux pas compter. Des milliers. Des milliers d'entités qui viennent d'apparaître au même endroit, en un seul point. Et un des nôtres au milieu. Là-bas. En Nouvelle-Zélande."
L'atmosphère bascula d'un coup.
L'Archange releva la tête, et son aura s'embrasa sans transition, meurtrière, débordante. Pour lui il n'y avait ni carte, ni stratégie, ni peur, il n'existait que pour traquer et effacer la dernière entité jusqu'à la dernière, et on venait de lui dire qu'elles étaient des milliers, réunies, au même endroit. Ses yeux brillaient d'une joie froide.
L'Archange : "On y va. Elles sont rassemblées. C'est une occasion de toutes les éteindre d'un coup."
Le Tailleur, lui, ne s'embrasa pas. Il soupira, le visage grave, et fit courir entre ses doigts les fils d'argent de ses sutures, ce réseau fin et brillant avec lequel il recousait les choses que le monde déchirait. Il connaissait l'Archange par cœur. Là où l'autre allait détruire, lui devrait réparer.
Le Tailleur : "Si le ciel de l'Aotearoa est tombé, ce n'est pas qu'un volcan. C'est la structure de la région qui se défait. Le réel lui-même lâche, là-bas. On doit y aller. Mais pas à l'aveugle, et pas désunis."
Ren s'avança au centre des cinq. Il portait le poids de tout ce qui avait déjà été payé pour en arriver là, et il savait, mieux qu'aucun d'eux, ce qui se jouait. Le monde ne survivrait pas à une deuxième hécatombe le même jour.
Ren : "L'Archange a raison sur une chose. On ne peut pas perdre la Nouvelle-Zélande. On ne peut pas laisser un des nôtres mourir seul là-bas pendant qu'on délibère."
Il leva les yeux vers la mer, vers cette distance qui les séparait de l'autre extrémité de la planète, et sa voix tomba.
Ren : "Mais regardez où on est. C'est l'autre bout du monde. Même les plus rapides d'entre nous mettront des heures. Quand on arrivera, il n'y aura plus rien à sauver."
C'est là que le Forgeron s'avança.
Il fouilla dans ses réserves, cet espace froid où dormaient les pièces qu'il avait forgées sans jamais savoir, en les façonnant, à quoi elles serviraient. C'était sa malédiction autant que son don : il forgeait à l'aveugle, et le sens ne lui venait qu'après, dans la paume, à la seconde où il refermait la main dessus. Il en tira une masse, au hasard de l'urgence, une épée d'exécution démesurée, sans pointe, taillée dans un alliage noir arraché à des failles de l'espace, si dense que l'air se courbait autour d'elle.
Et à l'instant où ses doigts se refermèrent sur la poignée, il sut.
Le savoir lui monta dans le bras comme un courant. Cette lame ne tranchait pas la chair. Elle tranchait la distance. Elle pouvait coudre l'un contre l'autre deux points opposés du monde, et elle ne le ferait qu'une seule fois. Plier l'espace à ce point-là exigeait une pression que le métal ne tiendrait pas. Il le comprit d'un seul bloc, en même temps que le reste : ce qu'elle faisait, et qu'elle en mourrait.
C'est ça qui lui arracha son sourire. Sombre, sans joie. Le soulagement amer de tenir, par pur hasard, exactement la mauvaise solution dont ils avaient besoin.
Le Forgeron : "Reculez."
Ils reculèrent.
Il empoigna la lourde poignée à deux mains, planta ses pieds, et il appela en lui toute son énergie en même temps que les indications de Gosu, le cap exact, l'angle exact, le point précis à l'autre bout de la Terre où le vieux maître tenait son fil tendu. Puis il leva la lame immense au-dessus de lui, et il l'abattit de toutes ses forces dans le vide.
Le couperet fendit l'air avec un bruit de tissu qu'on déchire, énorme, insoutenable, un son qui n'aurait pas dû exister.
Et une faille s'ouvrit.
Verticale. Parfaite. Une entaille droite dans la réalité, et de l'autre côté, là, à un pas, là où il n'aurait dû y avoir que le ciel pâle de l'île, un ciel rouge, bas, chargé de cendre, et une bouffée d'air brûlant qui creva dans le froid du nord et fit fondre le givre sur les pierres en une seconde.
Au même instant, le craquement vint.
Sinistre, profond. La lame du Couperet des Horizons se couvrit d'un seul coup de lignes lumineuses, une toile de fractures qui courut du tranchant à la garde, et elle explosa. Pas en éclats tranchants : en mille morceaux de métal mort, inerte, qui retombèrent autour du Forgeron comme de la grêle, vidés de tout. Le manche nu glissa de ses mains et tomba sur la pierre. C'était terminé. L'arme avait donné tout ce qu'elle avait, et tout ce qu'elle avait, c'était ce seul passage.
Le Forgeron : "C'est ouvert. Mais l'arme est morte et la brèche se referme. Vite. Foncez."
L'Archange ne se le fit pas dire deux fois.
Son aura embrasée jusqu'à blanchir l'air autour de lui, il s'élança le premier dans la déchirure, du froid vers le feu, prêt à lâcher sur la Nouvelle-Zélande la seule chose qu'il savait offrir au monde.