Chapitre 39
Tome IV : Le Seuil

NEW YORK, JUSTE APRÈS
Ils couraient encore.
C'était la seule chose que leur corps savait encore faire. Pas un plan, pas une direction, pas même une idée d'où ils allaient, courir, parce que s'arrêter, c'était laisser entrer ce qui venait d'arriver, et qu'aucun des deux n'était prêt à le laisser entrer.
Max menait. Elle avait jeté dans ses jambes le peu de source qu'il lui restait, ce dernier reste de chaleur au centre d'elle qu'elle avait refusé de laisser s'éteindre, et elle courait à une vitesse qu'aucun corps humain n'aurait dû tenir. Sauf qu'elle n'avait plus rien à voler. C'était toute la cruauté de son don : il fallait toucher, frapper, prendre la vitesse de quelqu'un d'autre. Et il n'y avait plus personne à toucher. Plus un seul corps sur des kilomètres dont elle aurait pu siphonner la seconde manquante. Alors elle courait sur ce qu'elle était sans le pouvoir, une bête, déjà, même à vide, et sur la brûlure qui lui mangeait l'intérieur, là où elle avait tout balancé d'un coup pour ne pas être effacée comme le reste.
Derrière, Dan lâchait.
Il n'avait jamais été fait pour ça. Son corps était celui de n'importe quel type de trente ans qui n'avait jamais eu besoin de courir pour survivre, parce que son don, lui, ne courait pas : il jouait. Il lançait un dé contre la mort et c'était le plus gros chiffre qui décidait. Il avait relancé. Quatre fois, cinq, au-delà de ce qu'un crâne peut encaisser, les vaisseaux de ses yeux avaient éclaté un à un, le sang lui coulait du nez en deux filets réguliers, des oreilles, et le monde, à travers ce rouge, tanguait. À chaque jet la mort l'avait manqué d'un cheveu. À chaque jet, autour de lui, elle n'avait manqué personne d'autre.
Ils ne pouvaient pas s'empêcher de le revoir. Ça revenait à chaque foulée, collé à l'intérieur des paupières, plus net que la rue qui défilait.
La colonne était tombée du pilier comme l'eau d'un barrage qu'on ouvre. Pas un éclair : une chute. Une colonne de lumière large comme un quartier entier, dressée d'un seul bloc entre le sol et le ciel, montant si haut qu'elle crevait le plafond de la nuit et se perdait au-delà des nuages. Et cette lumière n'avait plus de couleur. Le blanc, c'est encore une couleur ; ça, c'était au-delà, l'absence de toute ombre, une clarté si pleine qu'elle effaçait le relief des choses, aplatissait les façades, vidait le monde de sa profondeur. Regarder dedans, c'était fixer une page sans rien d'écrit dessus, grande comme le ciel.
Ils étaient au bord. Juste au bord. Et au bord, il y avait encore des gens.
Max avait vu l'homme à trois mètres d'elle entrer dans la lumière. Un type ordinaire, une veste, un sac en bandoulière, la bouche ouverte sur un cri qui n'était pas encore sorti. La clarté l'avait pris sans bruit et sans flamme. Sa peau était partie la première, pas brûlée, soustraite, comme on gomme un trait de crayon, puis ce qu'il y avait dessous, la chair, le rouge, tout le vivant de lui, défait dans le même éclair, rendu à rien. En une demi-seconde il n'était plus là. Sa veste s'affaissa sur elle-même, vide, et tombait encore quand son téléphone, lui, finissait sa chute jusqu'au trottoir, intact, l'écran toujours allumé, déjà en train de sonner, peut-être, pour quelqu'un, quelque part.
Et le trottoir, dessous, n'avait pas une marque. Le mur derrière n'avait pas noirci. Le réverbère, à côté, brûlait toujours. La lumière n'avait touché ni la pierre, ni le verre, ni le métal, ni rien de ce que la main de l'homme avait fabriqué. Elle n'avait retiré que lui. Que le vivant. Partout, dans toute la ville, à la même seconde, elle faisait exactement la même chose, avec exactement la même indifférence : elle soustrayait tout ce qui respirait, et laissait le reste debout, allumé, en marche, comme un appartement témoin dont on aurait simplement retiré les habitants.
Ses jambes cédèrent à un carrefour.
Max revint sur ses pas sans réfléchir, le prit sous le bras, le remit debout. Il pesait comme un homme qui ne veut plus se relever.
Max : « Lève-toi. Pas ici. »
Pas ici. Parce qu'autour d'eux, la ville faisait semblant.
Les feux passaient au vert pour des carrefours vides. Les vitrines brillaient sur des trottoirs nus. Quelque part sous leurs pieds, une rame de métro roulait encore, freinait à un quai, ouvrait ses portes sur personne, les refermait, repartait, fidèle à un horaire que plus aucun voyageur ne consulterait jamais. Une enseigne clignotait au-dessus d'un deli dont la porte battait dans le vent. Tout était là. Les immeubles debout, les rues intactes, la lumière chaude des fenêtres aux étages. Un décor parfait, monté au millimètre, et pas une âme dedans pour le regarder.
C'était ça qui leur retournait le ventre. Pas des ruines. Ils auraient su quoi faire de ruines. On pleure des ruines, on creuse, on cherche des survivants sous les gravats. Là, il n'y avait rien à creuser. La ville était entière, allumée, vivante de toutes ses machines, et morte de tout son monde.
Ils sentaient encore la chose dans leur dos. Plus elle-même, elle avait achevé son geste, elle s'était arrêtée. Ce qu'ils sentaient, c'était ce qu'elle avait laissé : une pesanteur sur l'air, une densité qui n'appartenait pas à ce monde et qui collait à la peau comme l'odeur d'un incendie. Tant qu'ils étaient dedans, ils ne respiraient pas vraiment. Il fallait sortir. Mettre de la distance, de l'eau, n'importe quoi entre eux et cette chose, comme si une rivière pouvait laver ça.
Ils gagnèrent le fleuve. Le pont était là, énorme, ses câbles tendus vers l'autre rive, désert d'un bout à l'autre. Pas un klaxon, pas un phare, pas un moteur. Juste le vent qui sifflait dans l'acier et, en dessous, l'eau noire qui continuait de couler comme si elle n'avait rien remarqué.
Ils le traversèrent en courant.
Et au milieu, sans prévenir, la pression lâcha.
Elle tomba d'un coup, comme on franchit une porte. L'air redevint de l'air. Le ciel redevint un ciel de début de nuit, ordinaire, avec ses quelques étoiles que la ville d'avant aurait noyées sous ses lumières. Le vent sentait le fleuve, le froid, l'essence. Rien. Plus rien de l'autre monde.
Et cette normalité-là fut pire que tout le reste.
Parce qu'elle voulait dire qu'à deux pas, de l'autre côté de l'eau, le monde continuait. Que quelque part une radio jouait, qu'une famille dînait, qu'un type s'engueulait avec son voisin pour une place de parking, sans savoir, sans savoir encore. Que ce qu'ils venaient de voir n'avait pas fait trembler la Terre. Huit millions de personnes avaient quitté l'existence sans que ça dérègle un seul feu de circulation.
Ils s'arrêtèrent sur l'autre rive. Pas par choix. Leurs corps s'arrêtèrent pour eux.
Dan tomba à genoux et vomit. Longtemps, à vide, le dos secoué de spasmes qui n'évacuaient plus rien. Quand il releva la tête, son visage était un masque de sang séché et de larmes, et il tremblait de partout. Sa voix n'était pas la sienne.
Dan : « Huit millions. Y en avait huit millions, Max. »
Elle ne répondit pas. Il fixait ses propres mains, ouvertes devant lui, comme si elles appartenaient à un autre.
Dan : « Et moi j'ai relancé. J'ai relancé pour moi. Cinq fois. J'ai joué ma peau cinq fois pendant que… »
Il s'étrangla.
Dan : « Mon truc, il sauve que moi. Il a jamais sauvé personne d'autre. Jamais. J'aurais pu lancer toute la nuit, ça aurait rien changé pour eux. »
Max : « Arrête. »
Dan : « J'ai survécu à un truc qui a tué huit millions de gens, et la seule raison, c'est que mon don est égoïste. »
Il eut un rire affreux, qui se cassa au milieu.
Dan : « Si j'avais eu ton pouvoir, ou celui du gamin français, n'importe quoi qui touche les autres, non. Même pas. Personne pouvait rien faire. C'est ça, le pire. Personne pouvait rien faire. »
Max regardait la ville.
Elle ne pleurait pas. Quelque chose, en elle, n'arrivait pas à passer par les larmes. Ça remontait par un autre canal, plus froid, plus lent, et ça s'installait pour rester. Elle regardait la skyline intacte de l'autre côté du fleuve, ses tours allumées, ses milliers de fenêtres dorées qui veillaient sur des appartements où il n'y avait plus rien à veiller, et elle revoyait une seule chose.
Le sourire.
Cette chose ancienne, taillée pour l'indifférence, qui depuis vingt ans n'avait jamais montré quoi que ce soit à personne, et qui, à l'instant de lever la main sur la ville, avait souri. Pas de haine. Pas de colère. Du plaisir. Le plaisir tranquille de l'enfant qui approche une loupe d'une fourmilière un jour de grand soleil et qui s'arrête une seconde pour regarder courir les fourmis avant de les brûler.
Max avait foncé dans des monstres que des armées entières fuyaient. Elle croyait connaître la peur. Elle s'était trompée, ce soir, sur toute la ligne. Mais ce n'était pas la peur qui restait, maintenant que la peur refluait. C'était autre chose, et elle en reconnaissait le goût pour l'avoir longtemps porté plus jeune, dans une autre vie : la haine. Pure, nette, sans objet à portée de main. Elle aurait voulu frapper et il n'y avait rien à frapper. Elle aurait voulu rendre et la chose était repartie sans même les regarder s'enfuir.
Dan s'essuyait le visage avec sa manche, l'étalant. Sa voix tomba plus bas.
Dan : « Pourquoi la ville est encore debout ? Pourquoi tuer les gens et laisser tout le reste ? Ça a pas de sens. Une bombe, ça rase tout. Une occupation, ça oublie les gens après. Ça, ça garde tout sauf eux. »
Et Max comprit, en l'entendant le dire à voix haute.
Max : « Parce que c'est pas une bombe. C'est un message. »
Elle se souvenait de l'autre. Deux ans plus tôt. Un homme seul, dans un désert que personne ne regardait, capturé et exécuté en public pour que le monde voie ce qu'on pouvait faire à un seul des leurs. Vous avez montré vos Éveillés. Nous vous montrons ce qu'on peut leur faire. À l'époque c'étaient les Enfers, et c'était un homme.
Cette fois, c'était l'autre camp. Et ce n'était pas un homme.
Elle ne quittait pas la ville des yeux.
Max : « Le gamin a parlé devant trois milliards de personnes. Il a dit : plus personne ne sera abandonné. Il a promis. Alors ils répondent. Ils prennent une ville entière et ils la laissent debout pour qu'on la voie. Pour qu'on compte. Pour qu'on comprenne ce que vaut une promesse comme ça. »
Dan ne dit rien. Il regardait l'eau noire couler sous le pont.
L'AUTRE RIVE
Les sirènes les trouvèrent au pied du pont.
Un convoi entier avait foncé vers la ville dès les premières secondes, camions rouges, ambulances, voitures de patrouille, tout ce que le comté pouvait jeter sur une catastrophe. Ils s'étaient arrêtés net à l'entrée du tablier. Personne n'avait donné l'ordre ; les corps avaient décidé seuls, comme ceux de Max et Dan une heure plus tôt, devant cette pesanteur qui suintait de la ville et disait, sans un mot, n'avancez pas. Les gyrophares tournaient pour rien, peignant l'acier de bleu et de rouge, et trente hommes entraînés à courir vers le feu restaient plantés là, incapables de poser un pied de l'autre côté.
C'est de là qu'ils virent les deux silhouettes sortir.
Elles venaient de la ville. À contresens de tout. L'une portait l'autre, à moitié, deux corps emmêlés qui avançaient par à-coups dans la lumière des phares. Quand le premier pompier comprit que c'étaient des gens, des gens vivants, qui sortaient de là-dedans, il franchit le seuil sans réfléchir, et les autres suivirent.
Une jeune ambulancière atteignit Max la première. Et elle se figea une demi-seconde de trop, parce qu'elle connaissait ce visage. Tout le monde connaissait ce visage. Ce n'étaient pas deux rescapés anonymes qui sortaient en titubant de l'enfer : c'était le Sablier. Et l'homme qu'elle portait à moitié, le visage en sang, les yeux crevés de rouge, c'était le d20. Deux des cinq ou six Éveillés que le continent savait nommer de mémoire. Deux des rares dont le monde, depuis deux ans, avait fait bien plus que des célébrités, des preuves vivantes qu'on pouvait encore résister, des visages qu'on punaisait au mur des chambres d'enfants à la place des saints. L'ambulancière avait leurs noms en tête comme on a ceux d'acteurs ou de chefs d'État. Et elle les retrouvait là, dans la boue, au bord d'une ville morte, brisés.
Ses mains, elles, savaient quoi faire. C'est sa tête qui n'arrivait pas à suivre. Elle posa quand même la première question, celle qu'on pose toujours.
L'ambulancière : « Vous êtes combien ? Combien derrière vous ? »
Max la regarda. Mit une seconde à comprendre que la question était sérieuse.
Max : « Personne. »
Sa voix racla.
Max : « Y a personne derrière nous. »
Et l'ambulancière comprit ce que ça voulait dire. Si les deux qui ressortaient étaient eux, les plus forts, les plus rapides, ceux qu'on envoyait justement quand tout le reste avait échoué, et que derrière eux il n'y avait personne, alors il n'y aurait personne. Les meilleurs étaient revenus les mains vides. Elle leva quand même les yeux vers la ville, par-dessus l'épaule de Max, les tours allumées, les milliers de fenêtres dorées, le silence, et attendit d'en voir surgir d'autres. Il n'en surgit personne. Il n'en surgirait personne.
Au-dessus d'eux, un hélicoptère d'une chaîne d'info tournait déjà, le projecteur braqué sur le pont. La caméra accrocha la scène, et la régie, à l'autre bout, reconnut les deux visages aussi vite que l'ambulancière. En quelques secondes, sur tous les écrans du monde, le bandeau changea. Il ne disait pas deux survivants. Il disait leurs noms. Le Sablier et le d20 sont vivants. Ce sont les seuls. Le monde, qui n'avait jusque-là que la colonne de lumière et la ville intacte pour comprendre l'horreur, en reçut une troisième image qui valait les deux autres réunies : deux de ses idoles, deux de ses derniers remparts, enroulés dans des couvertures de survie au pied de l'acier, devant huit millions d'absents.
Personne n'eut besoin qu'on lui explique pourquoi eux avaient survécu. Le vieux à un bras avait passé deux ans à apprendre au monde à le sentir, ce feu au centre des Éveillés, cette source que les autres n'avaient pas. La lumière avait soustrait tout ce qui vivait sans source allumée. Eux en avaient une. C'était tout. Pas du courage, pas un exploit, pas un miracle, leur nature, rien d'autre. Et c'est cette idée-là, plus que le reste, qui glaça le monde cette nuit : que la seule chose ayant séparé les vivants des morts, à New York, ce n'était pas ce qu'on avait fait, mais ce qu'on était. Que pour huit millions de gens, il n'y avait jamais eu la moindre chance.
Dan l'entendit, ce raisonnement, dans sa propre tête, avant même qu'un commentateur le formule. Il avait survécu sans rien faire. Même ça, même rester en vie, ce n'était pas lui. C'était le truc en lui. On le coucha sur une civière et il se laissa faire, parti loin derrière ses yeux, incapable d'en revenir.
Max, elle, refusa de s'allonger. Adossée à la portière d'une ambulance, une couverture sur les épaules, les caméras des hélicoptères accrochées à elle, elle gardait le visage tourné vers la ville et le ciel au-dessus, et ses yeux ne cherchaient ni secours ni réconfort. Ils cherchaient la chose. Au cas où elle reviendrait. Au cas où, cette fois, il y aurait quelque chose à frapper.
Il n'y avait que les sirènes, et l'hélicoptère, et, de l'autre côté de l'eau, huit millions de téléphones qui commençaient à sonner dans le noir.
PARTOUT, QUELQUES MINUTES PLUS TARD
Ça commença par un silence, ce qui, pour une nouvelle, était la chose la plus étrange du monde.
Les premières chaînes qui coupèrent leurs programmes ne savaient pas, d'abord, quoi annoncer. Il n'y avait pas d'explosion à passer en boucle, pas de panache de fumée, pas de gratte-ciel qui s'effondre. Il y avait autre chose, que des milliers de gens avaient filmé depuis trois États à la ronde, depuis des toits, des fenêtres, des autoroutes : une colonne de lumière. Une lame blanche, droite, large comme une ville, dressée du sol jusqu'au-delà des nuages, si pure qu'elle avait éteint les étoiles autour d'elle et jeté l'ombre des immeubles à des dizaines de kilomètres. Elle n'avait tenu que quelques secondes. Sur toutes les vidéos elle apparaissait de la même manière, un trait de clarté insoutenable reliant la terre au ciel, puis s'éteignait d'un coup, et là où elle s'était dressée, la ville était toujours là, allumée, paisible. Les chaînes passèrent ces images en boucle faute d'en avoir d'autres, la colonne, puis bientôt les deux Éveillés au pied du pont, en alternance, sans fin. Personne ne savait encore que cette colonne, c'était huit millions de morts vus depuis l'extérieur.
Les satellites, eux, montraient New York exactement comme la veille : les tours debout, le quadrillage des avenues, et, détail que les premiers présentateurs lurent sans le comprendre, sur des feuilles qu'on leur glissait en direct, toutes les lumières encore allumées. Une métropole parfaitement éclairée. Et, sur l'imagerie thermique que des agences finirent par diffuser, pas une seule trace de chaleur humaine. Pas une. Huit millions de points qui auraient dû piqueter la carte de rouge, et rien. Une ville à température de pierre.
Les mots manquaient parce que la chose n'avait pas de précédent. Depuis vingt ans, le monde avait appris une grammaire de l'horreur : les occupations, les zones, les règles qui s'imposaient quelques heures puis cessaient. On savait que les civils, après, ne se souvenaient plus. C'était presque devenu une consolation, terrible, mais une consolation : ça passait, ça s'oubliait. Un spécialiste, sur une chaîne d'information, le dit d'une voix qui cherchait ses appuis : ce n'est pas une occupation. Ça ne fonctionne pas comme ça. Il n'y a personne pour oublier. Il le répéta deux fois, comme s'il avait besoin de se l'entendre dire. Personne, sur le plateau, ne trouva quoi répondre.
Sur les réseaux, quelqu'un mit une image côte à côte : la silhouette qu'on avait vue descendre sur la ville, immense, deux ailes serrées comme de la pierre, et dans son dos un pilier antique suspendu sans appui, à côté d'un croquis vieux de plusieurs années, celui de la chose de Palerme. La même. Le monde n'avait jamais su son nom. Il connaissait son image, et il sut, en quelques minutes, que c'était elle qui était revenue.
Mais ce ne furent ni les satellites, ni les experts, ni les images de Palerme qui firent basculer la nuit dans quelque chose dont l'humanité ne reviendrait pas.
Ce furent les téléphones.
Parce que les antennes tenaient encore. Le décor était intact, jusqu'aux relais sur les toits, jusqu'aux câbles sous les rues, et le réseau, lui, ne savait pas qu'il n'avait plus personne à relier. Alors les appels passaient. Ils passaient tous.
Une femme, à Manille, appela sa fille partie étudier à Manhattan. Elle l'avait eue trois heures plus tôt, sa fille riait, elle rentrait d'un cours. Le téléphone sonna. Une fois, deux, six. Il ne tomba pas en panne, ne renvoya pas vers une messagerie saturée, ne donna aucun de ces signaux qui auraient dit quelque chose est cassé. Il sonna, normalement, dans un appartement parfaitement intact où l'appareil devait vibrer sur une table, à côté d'un mug encore tiède, dans une chambre où plus personne ne se lèverait pour répondre. Il sonna jusqu'au bout. Puis la voix de sa fille, enregistrée, joyeuse : salut, c'est moi, laissez un message. Et le bip.
La femme rappela. Et le téléphone sonna encore. Parce qu'il était là, intact, et qu'il sonnerait toujours.
À Lagos, un homme appela son frère. À Lyon, une vieille dame appela son fils. À Séoul, un type appela la fille qu'il n'avait pas osé rappeler depuis trois jours et qui vivait à Brooklyn, et il l'aurait rappelée mille fois maintenant, et la ligne, à chaque fois, s'ouvrait sur ce même vide poli, ce même appartement allumé, cette même absence qui n'avait même pas la décence de couper la communication. Partout sur la Terre, dans toutes les langues, des gens composaient un numéro qui sonnait dans le néant, et raccrochaient, et recomposaient, parce que tant que ça sonnait, on pouvait encore espérer, c'était ça, l'horreur dernière. Ça ne disait pas mort. Ça disait ne répond pas. Et entre les deux, il y a une distance qu'aucun cœur n'est fait pour traverser des heures durant.
Les standards d'urgence de la moitié de la planète s'effondrèrent sous le poids des appels. Des gens partout cherchaient quelqu'un à New York. Tout le monde, à New York, connaissait quelqu'un quelque part. Le monde entier, d'un coup, composait un numéro et écoutait sonner.
Et quelque part au-dessus de cette ville parfaite et vide, sur des millions de tables, de comptoirs, de tables de chevet, de poches de manteaux accrochés à des portes, des téléphones s'allumaient, vibraient, sonnaient, l'un après l'autre, par centaines de milliers, un orchestre de petites lumières et de sonneries minuscules montant d'appartements où la lampe était restée allumée, où le robinet gouttait, où le frigo ronronnait, où tout fonctionnait encore parfaitement.
Sauf qu'il n'y avait personne pour décrocher.
Et au matin, quand le soleil se leva sur New York comme il s'était levé la veille, sur les mêmes tours, dans les mêmes rues, l'humanité tout entière avait passé la nuit le téléphone à l'oreille, à écouter le vide lui répondre, et elle savait désormais, dans sa chair, ce que Ren avait compris seul, tout au nord, la main sur la poitrine, au moment exact où la lumière était tombée :
que ce qui venait de commencer ne se réparerait pas.