Chapitre 38
LA MÊME NUIT
Cette nuit-là, l’obscurité fit le tour de la Terre comme elle le faisait toutes les nuits, sans se presser. Et sous elle, trois choses se firent en même temps, vers trois points que rien, sur aucune carte, ne reliait.
Personne n’avait la vue d’ensemble. Personne, sauf peut-être le réseau lui-même, cette chose neuve, encore à moitié aveugle, qui apprenait pour la première fois à sentir le monde entier battre d’un coup. Ce qu’il sentit, cette nuit-là, tenait en trois mouvements : un nœud qui se faisait, tout au nord ; une ville entière qui s’éteignait d’un coup, à l’ouest, sous une colonne de lumière ; et, sous une île au bout du Pacifique, une terre qui s’ouvrait pour de bon.
Trois mouvements. Une seule nuit. Et au matin, le monde ne serait plus tout à fait le même.
TOUT AU NORD, L’ÎLE
Ils étaient arrivés par la mer, sur une barque que Ren avait payée à un pêcheur qui les avait pris pour des fous.
L’île n’avait pas de nom sur les cartes, ou alors un nom que personne ne prononçait. Une dent de roche noire plantée tout en haut du monde, ceinte de glaciers qui descendaient se rompre dans une eau d’acier. Le jour ne se décidait pas : une clarté pâle, sans heure, qui rendait inutile la notion même de nuit. Gosu marchait devant, lentement, le moignon serré contre le flanc pour le froid, et il ne se trompait jamais de direction.
La boussole tirait droit vers la montagne, mais pas comme elle tirait vers les autres.
Gosu : « Ce n’est pas un fil. Personne ne nous a appelés. Celui qu’on vient chercher ne sait même pas qu’on existe. Il s’est réveillé seul, dans son trou de glace, et il ne s’est accroché à rien ni personne. Je ne le sens pas tendre la main. Je le sens, lui. » Il s’arrêta une seconde. « Comme on sent un feu derrière un mur. »
C’était justement pour ça qu’il fallait être les premiers. Un Éveillé qui s’ignore et qui rayonne à travers la roche, c’est une lampe allumée dans le noir, et il n’y a pas qu’eux, dans le noir, à chercher de la lumière.
Quand ils débouchèrent au pied du glacier, l’île était déjà en train d’être déchirée.
La glace fumait. De longues entailles couraient dans la roche noire, fraîches, comme tracées par une griffe trop grande. Une odeur montait, lourde, de soufre et de fond du monde, et l’air se tassait par à-coups, à chaque mouvement de la chose qui se battait au milieu.
Elle venait des Profondeurs, ça ne faisait aucun doute. Une masse sombre et trop articulée, qui avait fui longtemps et loin, on le voyait aux plaies qu’elle traînait, et qui ne fuyait plus. Elle creusait vers la gueule de glace, vers la chaleur qui en sortait, comme un animal blessé cherche un terrier. Ou comme un voleur qui a flairé, sous la montagne, quelque chose qui valait la peine d’être emporté avant tout le monde.
Deux silhouettes la harcelaient, et ni Ren ni Gosu ne les avaient jamais vues.
L’une, lourde, sanglée d’argent massif, fendait l’air sur des ailes de lumière solide ; une épée à deux mains laissait dans la pénombre une traînée blanche-argentée, et de sa bouche montait, basse et continue, une prière en latin récitée par quelqu’un qui n’y croyait plus. L’autre était restée au sol, plus jeune, plus fine, une longue veste piquée d’aiguilles, et tissait : des sutures d’argent partaient de ses doigts, se tendaient dans le vide, et la chose qui les frôlait se découvrait tranchée net, un morceau d’elle tombant dans la neige avant même qu’elle ait senti la coupure. Ses mains tremblaient ; il avait dû plier la distance pour rester collé à la bête tout au long de sa fuite, et ça lui coûtait.
Gosu : « On ne sait pas de quel côté ils sont. » Sa seule main se posa sur le bras de Ren. « Ni s’ils sont venus pour la chose, ou pour lui. »
La réponse vint d’elle-même. Acculée, la chose des Profondeurs cessa de se défendre et fit la seule chose qui lui restait : elle bondit, de tout ce qui lui restait de corps, vers la grotte. Vers le feu derrière le mur.
L’homme d’argent ne la laissa pas l’atteindre. Il leva une main, et la lumière vint, cette lumière blanche-argentée qui consume aussi bien la chair des Démons que l’essence des Anges, qui depuis des années n’avait rien rencontré qu’elle ne pût réduire. Elle balaya la gueule de la grotte pour la murer de feu.
C’est à cet instant que l’homme sortit.
Il marchait comme un homme, c’était un homme. Grand, calme, des années de solitude dans les yeux, une démarche qui ne gaspillait rien, la carrure de quelqu’un qui a soulevé du fer toute sa vie. Il fit un pas hors de la grotte, droit dans le mur de lumière de l’Archange, et, au lieu de lever un bras pour se protéger, il leva une plaque de métal sombre, ronde, martelée à la main, sortie de nulle part. La lumière blanche-argentée s’y rua… et mourut dedans. Elle se coucha contre le métal, ralentit, se fit boire jusqu’à la dernière étincelle, comme une flamme qu’on approche d’un foyer bien plus grand qu’elle. L’homme n’avait pas reculé d’un pouce.
Puis la chose des Profondeurs, recroquevillée à ses pieds, venue de si loin pour le prendre, se ramassa pour bondir une dernière fois. L’homme tendit la main de côté, dans le vide, et le vide lui rendit une lame. Elle n’était pas là une seconde plus tôt ; elle y était maintenant, simple, sans éclat, comme tirée d’un établi que personne ne voyait. Il l’abattit une fois. Là où elle passa, le démon ne fut pas coupé : il fut défait, décousu de lui-même, et se répandit sans flamme ni cri comme la neige qui rentre dans l’eau. En trois secondes, il n’en resta rien qu’une tache fondue dans la glace.
Pour la première fois depuis longtemps, l’Archange cessa de prier.
Il y eut un long silence où chacun mesura les autres. Quatre inconnus autour d’un cadavre qui n’en était plus un, au sommet du monde. Ren fut le premier à baisser sa garde, parce que c’était toujours lui le premier.
Ren : « Je m’appelle Ren. C’est moi, le garçon des écrans. On est venus le chercher », un geste vers l’homme de la grotte, « avant que quelqu’un d’autre le fasse. Vous, vous chassiez ça », un geste vers la tache, « jusqu’ici. On veut la même chose, en fait. Qu’on ne nous prenne pas les nôtres. »
L’Archange : « Je ne sais pas encore ce que c’est. » Le regard sur l’homme au foyer. « Vous non plus. Ce qu’on ne connaît pas, on le purifie. C’est plus sûr. »
Ren : « C’est exactement la phrase qu’ils disent de nous. » Et il ne bougea pas, ce qui, chez lui, avait déjà fait reculer une armée entière.
L’homme abaissa la lame. Il regarda l’Archange sans défi, avec la patience d’un artisan habitué à ce qu’on se méfie de ce qu’on ne comprend pas.
Sören : « Sören. » Comme on pose un outil sur l’établi ; la voix était basse, un peu rouillée d’être restée des années sans servir. « Pas une chose qu’on purifie. Un forgeron. »
Le mot tomba dans le froid sans que personne sache quoi en faire. Ce fut Ren qui s’avança, d’un pas, sans méfiance, parce que la méfiance n’avait jamais été sa manière d’aborder les gens.
Ren : « Tu vis ici ? » Il regarda la gueule de glace, le noir derrière. « Tout seul ? »
Sören : « Depuis longtemps. » Un temps, comme s’il avait commencé à compter, puis renoncé. « On finit par ne plus tenir le compte. »
Le Tailleur s’était relevé, les mains encore secouées de spasmes. Il ne regardait pas l’homme, mais ce qu’il tenait, le métal noir, la lame sans éclat, du regard d’un artisan qui en reconnaît un autre.
Le Tailleur : « Ça, ça ne se ramasse pas. C’est toi qui les fais. »
Sören : « Tout ce que je tiens, c’est moi qui l’ai fait. » Sören laissa les deux pièces quitter ses mains ; elles disparurent, rappelées quelque part qu’on ne voyait pas. « Le reste, vous le verrez en restant. Ou pas. »
Le Tailleur : « Et celui-là ? » Le Tailleur désigna la plaque qui venait d’avaler la lumière de l’Archange. « Il a bu un soleil sans broncher. »
Sören eut quelque chose qui, chez un homme moins économe, aurait été un sourire.
Sören : « Le métal décide. Moi, je le sors froid, et je découvre ce qu’il sait faire. » Il haussa une épaule. « C’est tout, et ça me va. »
Personne n’insista. On n’arrache pas son secret à un homme la première heure, sur une île au bout du monde, autour d’un mort.
Gosu, lui, ne demanda rien. Il regardait, et il voyait deux hommes en un. Les mains vides, Sören n’était qu’un Éveillé de plus, un corps dense, dur, trempé par des années à battre le fer, des moyens honnêtes, rien d’effrayant. Mais qu’une de ses pièces lui tombe dans la paume, et tout basculait : ce n’était plus l’homme qui pesait, c’était ce qu’il tenait. Le vieux n’avait pas besoin d’en connaître le détail pour comprendre l’essentiel, la force de celui-là ne dormait pas en lui. Elle dormait ailleurs, dans une chose qu’il portait sans la montrer.
Ren : « Pourquoi sortir maintenant ? Après tout ce temps. »
Sören tourna la tête vers le sud, vers un point que lui seul sentait.
Sören : « L’autre nuit, des feux se sont allumés dans le noir. Tous tournés vers le même endroit. » Il parlait plus bas, presque pour lui. « J’ai battu le fer pour personne pendant des années. Et d’un coup, il y avait quelque part où aller. »
Il laissa le froid reprendre la phrase.
Sören : « Alors j’ai laissé la forge s’éteindre, et je suis sorti. »
Le psaume de l’Archange ne reprit pas.
Gosu s’avança. Le vieux maître le regarda comme on regarde un instrument qu’on n’a jamais entendu jouer.
Gosu : « Tu es seul depuis trop longtemps, Sören. On ne se bat pas seul. On l’a tous appris trop tard, et il y en a un, chez nous, qui en est mort la semaine dernière. »
Il posa sa seule main à la base de la nuque de l’homme. Ce ne fut pas un fil du hasard, comme celui qu’il avait noué à Ren deux ans plus tôt sans savoir pourquoi. Ce fut le premier fil choisi de l’ère nouvelle, noué devant témoins. Et tant qu’il y était, parce qu’il ne savait pas quand il retoucherait des mains pareilles, il en noua deux autres, un à l’homme d’argent, qui le laissa faire sans comprendre pourquoi il le laissait faire, un au Tailleur, qui sourit comme s’il reconnaissait un cousin.
Cinq présences, désormais, tenaient le même nœud. Une drôle d’équipe, sur une île que les cartes oublient.
Elle ne dura intacte que le temps de se faire.
NEW YORK, LA MÊME HEURE
Au même moment, de l’autre côté du monde, il était encore tôt dans la soirée à New York, et la ville brillait comme elle brillait toujours, sûre d’elle, persuadée d’être le dernier endroit de la Terre où quelque chose pourrait jamais lui arriver.
Max et Dan étaient là. Les deux seuls des leurs sur tout le continent, ou presque ; depuis l’annonce du garçon français, ils n’avaient pas quitté leur pays, ils gardaient les leurs, mais ne prenaient plus d’ordres de personne. Ils la sentirent venir une seconde avant tout le monde, cette pression dans l’air, cette densité qui n’appartenait pas à ce monde, et ils levèrent les yeux en même temps.
Au-dessus des tours, le ciel s’éteignait.
Pas des nuages. La lumière elle-même quittait l’air, aspirée vers un point au-dessus de la ville ; et là où il n’y avait plus de lumière, il faisait nuit, une nuit fausse, en avance, qui tombait en plein début de soirée. Au centre de cette nuit, quelque chose descendait.
Et c’était la taille, d’abord, qui brisait l’esprit. On avait dit trois fois la hauteur d’un homme ; c’était faux, ou ça ne voulait plus rien dire. À mesure qu’elle descendait, la chose semblait grandir, grandir encore, jusqu’à dépasser les tours, jusqu’à emplir le ciel mort d’un bout à l’autre de l’avenue. Deux ailes immenses, repliées serré comme de la pierre. Un visage qui n’avait pas été fait pour être regardé par des yeux d’homme. Et, tournant lentement dans son dos, un pilier antique, suspendu sans appui, qui pesait le monde au passage.
Alors la ville hurla.
Pas un cri : tous. En bas, dans les avenues, sur les trottoirs, aux fenêtres, des millions de gens levèrent la tête au même instant et hurlèrent, un seul hurlement, monstrueux, monté d’une ville entière d’un coup, le bruit que fait l’espèce humaine le jour où elle comprend, dans sa chair, qu’elle a en face d’elle une chose contre laquelle rien, jamais, ne pourra rien. Une aura était tombée sur eux, lourde, venue d’un autre monde, et elle les clouait sur place : les corps ne pouvaient plus bouger d’un centimètre, plantés là comme des insectes sur une planche. Mais les voix, elles, restaient libres. Et la ville entière cria sa terreur au ciel sans pouvoir faire un seul pas pour fuir.
Max et Dan, eux, pouvaient bouger. À peine. Et ils ne bougeaient pas.
Ils avaient vu des choses, pourtant. Max avait foncé dans des monstres que des armées fuyaient ; Dan avait joué sa vie aux dés contre des entités qui défont la réalité. Ils croyaient savoir ce qu’était la peur. Ils ne savaient pas. Devant cette chose-là, quelque chose de bien plus vieux que leur courage prit les commandes de leur corps et le verrouilla. Tétanisés. Deux des êtres les plus dangereux du continent, plantés au milieu d’une rue, incapables d’arracher leurs yeux à ce qui les surplombait, le souffle coupé, les jambes en pierre.
Et c’est là que la chose sourit.
Rien, chez elle, n’aurait dû pouvoir sourire. C’était une masse ancienne, impassible, taillée pour l’indifférence ; depuis le Contact, personne n’avait jamais vu un de ces êtres exprimer quoi que ce soit. Mais à l’instant de lever la main sur la ville, quelque chose bougea sur ce visage de pierre, un pli, lent, presque humain, qui retroussa ce qui lui tenait lieu de bouche. Un sourire. Le sourire de l’enfant qui approche une loupe d’une fourmilière un jour de grand soleil, et qui s’arrête une seconde pour regarder courir les fourmis avant de les brûler. Pas de la haine. Pas de la colère. Du plaisir. Le plaisir tranquille de défaire une petite chose parce qu’on le peut, et que c’est amusant. Et Max sut, dans cette seconde-là, qu’elle ne pardonnerait jamais ce sourire, pas la mort : le sourire. Que tant qu’elle vivrait, elle le reverrait.
La chose tendit la main vers le pilier. Toute la lumière qu’elle avait arrachée au ciel vint s’y rassembler, se couler le long des cannelures, se fondre dans la pierre jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus contenir.
Dan : « Non. Pas ça. Pas sur une ville. »
Le pilier s’abattit, pas un coup, une décharge. Une colonne de lumière large comme un quartier tomba sur New York. Et la ville fut défaite.
Pas proprement. Pas en douceur. Là où la lumière passait, les corps n’avaient pas le temps de tomber : ils étaient ouverts, dispersés, réduits, la chair, l’os, le cri, tout rendu à rien dans le même éclair blanc, des millions de vies effacées non pas comme on souffle une bougie, mais comme on passe une flamme sur de la cire. Le hurlement de la ville s’arrêta net, à mi-course. Et quand la lumière reflua, il n’y avait plus personne.
Plus personne, mais tout le reste. C’était ça, l’horreur dernière, ce qu’aucun des deux n’oublierait : les tours étaient debout. Les rues, intactes. Les feux passaient au vert pour des carrefours vides, les vitrines brillaient sur des trottoirs nus, une rame de métro roulait encore quelque part sous une ville qui n’avait plus un seul vivant à transporter. Un décor parfait. Sans une âme dedans.
Sauf deux.
La colonne les avait atteints, eux aussi. Et ils comprirent, dans le même instant, ce qui les séparait vraiment de tous ceux qui venaient de mourir autour d’eux : pas la force, pas la vitesse. La source. Cette chaleur au centre d’eux que le vieux à un bras avait appris au monde à sentir. Tout ce qui n’avait pas de source allumée fut simplement défait. Eux en avaient une, et ils la jetèrent tout entière dans le refus.
Dan hurla, et son d20 explosa dans l’air, bleu et rose, tournant comme un fou contre le jet d’une chose du Conseil. Il relança une fois, deux, trois, quatre, le maximum, et au-delà : les vaisseaux de ses yeux éclatèrent, le sang lui coula du nez, des oreilles, mais à chaque jet, la mort le manquait d’un cheveu. Max ne savait pas se protéger ; son don ne servait qu’à toucher, à voler. Alors elle ne se protégea pas : elle brûla. Elle jeta dans sa propre chair tout ce qu’elle avait de source, d’un coup, pour la seule chose qui comptait, ne pas s’effacer, et elle tint, hurlant, le corps en feu de l’intérieur.
Ils crièrent le même mot, le seul qui restait, NON, et ils coururent. Ils tournèrent le dos à la chose et coururent à travers la ville morte, à travers les rues parfaites et vides, sans cesser une seconde de tout donner pour ne pas disparaître à leur tour : deux flammes minuscules, réduites presque à rien, fuyant sous une lumière qui aurait dû les effacer comme le reste.
Très haut, la chose les regarda courir. Elle ne les poursuivit pas. Le sourire était toujours là. Elle les laissait partir, c’était voulu.
Le pilier acheva son tour, et s’arrêta.
PARTOUT, AU MÊME INSTANT
Une chose pareille ne reste pas où elle se produit.
À l’instant exact où la lumière tomba sur New York, partout sur la Terre, ceux qui savaient sentir sentirent. Pas la ville, trop loin, et ses morts n’avaient pas de flamme à éteindre. Ce qu’ils sentirent, ce fut la chose elle-même : une énergie si haute, si froide, si pleine, qu’elle traversa la planète comme une onde et glaça le sang de tous ceux qui portaient un feu au centre d’eux.
Au Brésil, Honara, qui était à elle seule un soleil et n’avait peur de presque rien, s’arrêta net au milieu d’un geste et retrouva, pour la première fois depuis longtemps, une chose qu’elle croyait avoir oubliée : le froid. Elle posa la main là où son feu battait, et le trouva tout petit, tout bas, recroquevillé devant ce qui venait de passer dans le ciel du monde.
En Russie, Ygor releva la tête de sa bûche, la hache immobile ; et à côté de lui, Vlad laissa ses neuf musiciens se taire d’un coup, neuf archets suspendus au-dessus des cordes, pour la première fois sans une note. « C’était quoi, ça ? » souffla Ygor, comme on parle dans une église. Vlad mit du temps à répondre. Eux deux savaient mieux que personne ce que pesait un de ces êtres : ils avaient vu mourir l’un d’eux dans la neige de Sibérie, le vieil ange de quatre cents ans qu’il leur avait fallu être cinq pour abattre, et qui avait failli tous les emporter avec lui. « Pire, dit enfin Vlad, d’une voix blanche. C’est pire que le vieux. Bien pire. Celui-là, à cinq, on ne l’aurait même pas griffé. »
En Corée, Nash, qui était la vitesse même, resta parfaitement immobile, lui qui ne s’arrêtait jamais sentit, le temps d’un souffle, qu’il existait quelque part une chose contre laquelle courir vite ne servirait à rien.
En France, Saya s’éveilla en sursaut, la main sur le cœur, et sut, avant même de comprendre comment, qu’il venait d’arriver quelque chose qu’on ne pourrait pas réparer. À Berlin, l’homme que les écrans appelaient le Champ de Calcul lâcha ses équations et leva les yeux vers un ciel vide. En Australie, un garçon qui se battait toujours pour un public se retrouva, pour la première fois, sans la moindre envie de faire le malin. Et en Nouvelle-Zélande, Hayley s’immobilisa au bord de son grand lac, le chat roux soudain dressé contre elle, et sentit passer une chose si froide qu’elle en oublia, l’espace d’un souffle, l’océan qu’elle avait juré de garder.
Et tout au nord, sur leur île, les cinq qui venaient de se nouer le sentirent comme les autres, mais eux sentirent autre chose, en plus, par-dessous : deux feux, très loin à l’ouest, qui ne s’éteignirent pas tout à fait, mais furent écrasés d’un coup jusqu’au plus petit qu’une flamme puisse tenir sans mourir. Deux, et deux seulement, là où il n’y avait jamais eu qu’eux.
Ren porta la main à sa poitrine. Gosu ferma les yeux. L’homme de la grotte, qui découvrait le réseau à la seconde même où il y entrait, vacilla.
Ren : « Il y en avait deux, là-bas. » D’une voix blanche. « Deux des nôtres. Ils sont encore là… mais réduits à rien. » Il chercha son souffle. « Et tout ce qui les entourait vient de disparaître. »
Le Tailleur : « On ne peut pas y être. » Doucement, parce qu’il fallait que quelqu’un le dise. « Même moi, je ne plie pas une distance pareille. C’est déjà fini. »
Ren regarda l’ouest, comme s’il pouvait voir à travers la courbure de la Terre. Et l’Archange, qui ne comprenait pas grand-chose aux sentiments des autres, comprit au moins ceci : que le garçon apprenait, en direct, le poids exact de la phrase qu’il avait lâchée devant trois milliards de gens. Plus personne ne sera abandonné. C’était ça, le don du vieux, sentir le poids de tous, surtout de loin, surtout quand on ne peut rien faire.
Ren : « Alors on va plus vite. » Il n’y avait sur son visage ni larmes ni discours, juste cette chose immobile qui avait fait reculer un colonel et un homme d’argent. « On les rejoint, on les garde, avant qu’on les efface. Ce n’est pas assez. On le fera quand même. »
Personne ne discuta.
SOUS LE PACIFIQUE
Tout au bout du monde, là où le jour se levait déjà, une fille était tombée à genoux au bord d’un grand lac calme, une main sur la poitrine.
Elle venait de sentir la chose, comme tous les autres ; et à peine la vague d’effroi commençait-elle à refluer qu’elle s’aperçut que Feu, le chat roux contre elle, ne regardait plus le ciel. Il regardait le sol. Et il grondait.
Parce que sous eux, déjà, quelque chose d’autre montait.
D’abord la vibration, basse, profonde, pas un tremblement de terre, quelque chose de plus lent et de plus vivant, qui montait de très loin sous la croûte comme une bête qui se réveille. L’eau du lac se mit à frémir partout en même temps. Hayley se releva, recula, et tendit la main vers son Rêve, par réflexe, pour faire ce qu’elle savait faire, dresser un mur, réécrire la règle. Mais on ne réécrit pas une montagne. On ne rêve pas qu’un volcan se rendort.
Et le couvercle sauta.
Le lac entier se souleva. Pas une fissure, pas une coulée : la terre s’ouvrit d’un coup sur des kilomètres, et ce qui dormait dessous, la mer de feu que les démons étaient venus chercher, jaillit vers le ciel dans une colonne de cendre et de roche en fusion si haute qu’elle creva les nuages. L’onde de choc partit en cercle, plus vite que le bruit, et coucha les forêts comme de l’herbe. Tout autour du lac, les villes, les petites villes tranquilles de ce petit pays tranquille que personne ne craignait, furent balayées en quelques secondes : soufflées, brûlées, ensevelies sous une pluie de feu avant même que leurs habitants aient compris ce qui montait sous leurs pieds.
Hayley courut. Elle jeta des appuis de rêve dans l’air et monta, le chat serré contre elle, plus haut que la cendre, assez haut pour vivre, et de là, suspendue dans un ciel qui virait au noir, elle regarda son pays prendre feu. Elle ne pouvait rien faire. Pour la première fois de sa vie, son Rêve ne servait à rien.
En une seule nuit, à un bout du monde, une chose avait effacé une ville sans la toucher ; à l’autre, une autre avait ouvert la terre et embrasé tout un pays. Les anges par le haut, les démons par le bas. Et entre les deux, une poignée de gens qui s’étaient juré de protéger tout le monde venaient de mesurer, en quelques heures, l’exacte ampleur de ce qui leur tombait dessus.
Au matin, le soleil se leva sur un monde qui avait déjà commencé à s’assombrir.